CHAPITRE XI
Deux façons d'honorer la crofx.
On peut honorer les choses absentes, voire passées et futures, au moins condi* tionnelicment : aussi les peut-on priser et loiler. Combien de fois , et en combien de façons les anciens pères firent-ils honneur et adoration au Messie futur? Et pour vray,
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à bien considérer l'essence de l*honnettr et adoration , elle ne requiert point la présence de son object, et peut avoir lieu pour les choses passées et futures. Le petit tniitteur n*oseroit nier cette doctrine, c Nous ne pouvons, dit-il, jamais assez » honorer la croix, mort et passion de » Nostre Seigneur. » Or la mort et passion est passée : Jesus-Christ ne meurt plus, il ne souffre plus ; on peut donc honorer les choses absentes , et qui ne sont point. Marchons maintenant avec cette supposition.
On peut considérer la vraye croix, comme elle se trouve maintenant, séparée et deprise d*avec le crucifix , et lors elle sera précieuse relique du Sauveur, son lict d*honneur, throsne de sa royauté , trophée de sa victoire , et glorieux instrument de nostre rédemption : or comme toutes ces qualités sont relatives, et du tout rapportées à Jesus-Christ , aussi Thonneur qu'on fait à la croix en vertu dMcelles est tout relatif au mesme Seigneur, et partant comme appartenant au Sauveur, c'es^t un honneur de latrie : comme ne iuy appartenant pas directement, mais relativement , c'est une latrie imparfaite et relative , et laquelle ne doit pas simplement estre dite latrie, ny mesme adoration, selon S. Bonaventure, livre III, sur les sentences, comme j'ay déduit cy -devant.
Tel fut rhonneur que Tantiqnité rendoit à la croix , souhaitant d'en avoir les petites pièces qui en furentesparses par le monde, au rapport de S. Chrysostome et de S. Cyrille. Pareil à celuy que S. Jean (4) portoit aux souliers de Nostre-Seigncur, qu'il s'estimoit indigne de munier : pareil à celuy qu'llelisée {%) duferoit au manteau d'Hçlie , qu'il gardoit si chèrement : et S. Alhiinase à celuy de S. Ânlhoine , et esgal à celuy que tous les cli restions portent au trcssainct sépulcre de Nostre-Seigneur, prédit par le prophète (3) Isaye en termes exprez.
On con^idere aussi la croix, non plus, comme elle est à présent , séparée de son crucifix , en guise de relique, mais comme elle fut au temps de la passion, lorsque le Sauveur estoit cloiié en icelle; que ce précieux arbre estoit chargé de son fruict ; que ce therebinlhe ou myrrhe distilluitde tous custez en gouttes de sang salutaire. Et en c^stte considération nostre ame honore la
(1) JOUL k tr. — (D I?. B«t. O. it.-^ (B)lM|«,SI,M. I (1) Malt. STU, V. I.
vraye croix da mesme honneur qu'elle ho- . nore le crucifix , non tant ( à parler proprement) relativement , comme plutost consequemment, et par participation , ou redondance ; car tout ainsi que la gloire de Nostre-Seigneur, au jour de la transG- guralion (4), espandit et communiqua ses rayons jusques sur ses vestemens, qu'elle rendit blancs comme neige , de mesme la latrie de laquelle nous adorons Jesus-Christ crucifié est si vive et abondante , qu'elle rejaillit et redonde sur tout ce qui le touche et Iuy appartient. Telle fut l'opinion de cette pauvre dame, qui se contentoitde toucher le bord de la robbe du Sauveur. Ainsi baisons-nous la pourpre et robbe des grands. Or cela n'est pas tant adorer que coadorer par accident et en conséquence la robbe ou la croix.
Pour vray, personne n'honore le roy à causowde sa robbe, mais aussi personne ne sépare la robbe du roy, pour adorer simplement la personne royale. On fait la révérence au roy vestu, et nous adorons Jesus-Christ crucifié; l'adoration portée au crucifix rejaillit et fait reflexion à la croix , aux doux , à la couronne , comme à choses qui luy*sont unies , jointes et attach es. De sorte que cette adoration, ou plutost coadoration , estant un accessoire de l'adoration faite au Fils de Dieu , elle porte le nom et appellation de soif principal, ressentant aussi de sa nature.
A celte façon d'adorer et considérer la croix se rapportent presque toutes les plus solennelles parolles , loijanges et cérémonies qui se practiquent en l'Eglise catholique , à l'endroit de la croix ; mais entre autres, tout le sainct et devost hymne composé par le bon Theodulphe, ancien evesque d Orléans. Voyons -le en toutes ses parties, latin et fran^ois.
VexiUa régit ffrodeunt^ Fulget truei» myiterium^ Quo came eamis eondilor SutpentU9 9tl palibulo,
Quo Tulneratus imupêr^ .
Muerone diro laneea^ Vi not lavaret crimine^ Mianatit unda et ganguinê.
In pleta tunt quœ eoneimiê^ David f^deii carminé^ Dieens : In nationibut MegtunU d Hgno ùtm.
Arhor ieeora êi fuigidat Ormàia rtgk pmrpmff Bltetmdifnoili^lêf Xam êmnêia memira Um§tn,
Smdi ptpenéii prêèmm i $tml$ra fada t^rporiê « Prmdamque hUU Tortmi,
O §ntmi mêf $pêê mnkêf Hoc Patsionii Umparê, Auge jriit juititiam^ Meitque dona ttniam,
T$ ffiimvui, Jieui THatiot»
CoUthidêt omnii Spirifut, Qu9ê pêr trueiê mffthrium Stàtûê , tefê pÊT ««enta. À\
L>slen49«i1 Ttrat da Rcry det r«ii, Lt Bïilcrf loil de la oroli , Où pend «n cbair , Mînete, saoïét , Celai qui toote chaira ereé.
Où de plus est Jà mort klaaséf Le flanc par la lance percé.
Poor noQt rendre nets de soailleart.
Le sang sert et Téta \mni à Fheflre.
Ored 00 ToIt vérifié Ge qae Divid «yoif crié :
Qae Dieo par le bolf ^oi le 0erW Begueroii wojoor ter la Itrre.
Iffere beae \ tout resplendlisml De la pourpre du Roy paiasatl.
Arbre sor tous astres insigne.
Par raitouchcr de chair si drgne
Beareoi qui tient éa teaa peMto Le prii du monde comme perda.
Le corps deçà toat en balance. Ma l'oDfor el m peisMnee.
Je te saîa9, ô saincto croix, Nostre espoir seul en cei desCroits ; Donne ooi bons aeerotat dejiiitree , Pardonne aux pécheur» leer maliee»
Died seor i^rand , hante Trtoité, Tout caprii loai te bonté ,' 8i la croix iauve le» eeepablee, Rends-nous de perdu» perduraUei»
Qui ne void qo*en toutes ces paroHes en considère la croix comme un arbre, auquel est pendant le précieux fruict de vie , créateur du monde , comme un throsoe sur le* quel est assis le Roy des roys? C'est de mesme quand TEglise dmnte ce que te pe* Ut traitteur nou» reproche : < 0 croix qui » dois estre adorée ; 6 erorx qui dois estre » regardée , aymable aux hommes , plus » saincte que tous , qui seule as mérité de » porter le talent du monde , doux bois , » doux doux portant le doux faix. » Cest la version du iraittewr, q«& n'esl pts certes
L*£STEllDiRX X>C LA SAINCTE CROIX.
trop exacte. Le latin est plus beau . O mi» âdoranda , 6 erux èpeeîùta , Kominihu amahiliê , iancHot unitertit, quaiolû digna fuisH portaré tëlêntum muniL duice lignum , dulees elaeog , dulda fê^ rens pondéra; et ailleurs î Oii« fiiem inter omnês , arhor una nobiliê , nulle êylva tatem profert ftonde , fiofê , gefmine, dulce Ugnum, dulees elatot, dule$ pondui lusiinet; qui est une pièce de Thymne composé par le bon père Fortunaloâ , evesquô de Poictiers. Toutes ces ph rolles vfeent â la croix clotiée et jointe i son crucifix , telle qu'elle estolt an lern^ de sa passion.
Maïs pourquoy la saluè'-t'on , pourqndj luy parle-t'en , comme on feroit au crucifix mesme? Certes c'est parce que les moto vont à la croix ; mais Tintenlion est dressée au crucifix , on parle du crucifix sous lé nom de la croix. Ne disons-nous pas ordinairement : Il appclla cinquante cuirasses, cinquante lances , cent mousquets, ceflt chevaux; n'appellons-nous pas Tenseignô d'une compagnie celuy qui porte l'enseigne. Si parlant des chevaux nous entendons les chevaliers, si par les mousquets , lances, cuirasses, nous entendons ceux qui portent les mousquets, lances et cuirasses, pour- * quoy par la Croix n*entendrons-nous bien le crucifix? Ne parlons-nous pas souvent dû roy de France , et du duc de Savoye , soos les noms de fleurs de lys, et croix blanche? parce que ce sont les armes de ces souverains princes : pourquoy ne parlerons-noUS du Sauveur sous le nom de la croix, qol est sa vraye enseigne? C'est donc en ce sens qu'on s'adresse à la croix , qu'on hl safod et invoque ; comme aussi nous nous adressons au siège , et y appelions poof dire qu'on appelle à celuy qui sied ait siège. Mais il faut joindre à cecy ce que j^ay dit au second livre , chapitres 9 eliO*