‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 2)Chapitre 26 sur 356 · POUR LE MERCREDI DES GENDRES · texte numérisé non relu

POUR LE MERCREDI DES GENDRES

pBgpé des condiUons qui le rendent agréable à Dieu , d'où vient qu'il profite aux uns, et non aux autres, parce qu'il n*est pas practiqué également de tous; ce qui se void souvent aux personnes du monde, lesquelles pensent que pour bien jeusner, il ne faille sinon se garder de manger des TÎandes prohibées. Or cette pensée est trop grossière, pour entrer dans l'esprit des religieuses et personnes dédiées à Dieu, eomme sontcellesà qui je parie, lesquelles savent bien qu'il ne suffit pas pour bien jeusner, de jeusner extérieurement, si Ton ne jeusne encore intérieurement, et si le jeusne de l'esprit n'accompagne celuy du corps.

C'est pourquoy Nostre-Seigneur , qui a institué le jeusne , a bien voulu enseigner i les apostres comme il falloit jeusner , pour eu tirer du profit et de l'utilité ; car sçachant que pour tirer la force et inefficace du jeusne , il falloit faire autre chose que de s'abstenir des viandes prohibées, il instruisit ses disciples , et en leurs personnes tous les chrestiens , des conditions qui le doivent accompagner , ainsi que nous Toyonsen TEvangilede ce jour.

Or le jeusne bien practiqué a ceste propriété de fortifier l'esprit, ed'elever à Dieu ; de mortifier la chair et la sensualité, et l'asiDJettirà la raison; de donner force pour Taincre et amortir les passions , et surmonter les tentations ; et par le jeusne le cœur est mieux disposé pour servir Dieu plus purement, et s'occuper es choses spirituelles.

J'ay donc pensé que ce ne seroit pas une chose inutile , de vous dire ce qu'il faut faire pour bien jeusner la saincte quarantaine; car bien que tous les chrestiens soient obligez de le scavoir et de le practiquer , si est-ce que les religieuses et personnes dédiées à Dieu, y ont une plus particulière obligation. Or entre toutes les conditions requises pour bien jeusner, je ne contenteray de vous en marquer trois principales , sur lesquelles je vous diray funiliercroent quelque chose-

La première condition est, qu'il faut jeusner de tout son cœur , c'est à dire de bon cœur, généralement et entièrement.

S. Bernard parlant du jeusne, dit qu'il faut iCavoir non seulement pourquoy il a esté mais encore comme il se doit gar-

der. Il dît donc que le jeusne a esté institué de Noslre-Seigneur , pour remède à nostre boucho et à nostre gourmandise : el pource que le péché est entré au monde parla bouche, il faut aussi que ce soit la bouche qui fasse pénitence , par la privation des viandes prohibées et défendue?

par l'Eglise , en s'abstenant d'icelles Tespace de quarante jours. Mais , dit ce glo rieux saint, comme ce n'est pas nostre bouche seule qui a oflensé Dieu, ainsaussi tous les autres sens et membres du corps; il faut que nostre jeusne soit gênerai et en* tier, et que nous les fassions tous jeusner l^r la mortification ; car , comme dit ce grand saint, si nous avons offensé Dieu par les yeux, par les oreilles, par la lan^e, et par tous les autres sens du corps , pourquoy ne les ferons-nous pas jeusner?

Or non seulement pour bien observer le sainct jeusne, il faut faire jeusner les sens extérieurs du corps , mais encore les puissances et facultez intérieures de l'amo , c'est à dire Tentendement, la mémoire et la volonté, d'autant que Thomme a péché , et du corps, et de Tesprit.

Helas ! combien de péchez sont entrez en l'ame par la convoitise des yeux, et par les regards déréglez ! c'est pourquoy il les faut faire jeusner en les portant baissez , et ne leur permettant pas de regarder des choses vaines et illicites ; il faut aussi faire jeusner les oreilles , les empeschant d'entendre des discours superflus et inutiles, qui ne servent à rien que de remplir l'esprit de vaines images et représentations ; il faut aussi faire jeusner la langue , ne luy permettant pas de dire des choses inutiles et superflues ; en somme , il faut retrancher les discours vagabonds de l'entendement, les vaines images et représentations de nostre mémoire , et tenir la bride à nostre volonté, à ce qu'elle n'ayme ny ne tende qu'au souverain bien , et par ce moyen accompagner le jeusne extérieur du corps, de l'intérieur de l'esprit.

C'estcequenous veut représenter l'Eglise en ce sainct temps de caresme , nous exhortant de faire jeusner nos yeux , nos oreilles et nostre langue, et pour cela elle quitte tous ses chants de rejouyssance , afin de mortifier l'ouye , ne disant plus d^alleluya, qui est un chant d'allégresse, et se revest de couleur Bombre et obscure.

SERKON

puour mortifier la vue : et pour nous monstrer que pendant cette saincte quarantaine, il faut accompagner le jeusne extérieur de l'intérieur, elle nous dit aujourd'hui' ces paroles du Genèse : Mémento homo quia pulvis e$j et in puJverem r«verleris, Re&iouviens-toy o homme, que lu es poudre et cendre, et que tu retourneras en cendre : comme si elle nous vouloil dire, o homme, rcssouviens-loy que tu es mortel ; ressouviens-toy do ta fin dernière, et que ce ressouvenir te porte à quitter maintenant toutes les considérations plaisantes, joïeuses et agréables , pour remplir ton entendement et ta mémoire de penst»e«' auicres, aspres et douloureuses, raij>unt non seulement jeusner le corps par Fabslinence des viandes prohibées, mais incore Tesprit par telles pensées et considérations.

Los chrestiens de la primitive Eglise , pour mieux observer le sainct caresiiuî , s'abstenoient pendant tout co temps dis conversations ordinaires avec leurs amis , et se reliroient en solitude, et en des lioux écartez du commerce du monde; et le.^ chrestiens d'environ l'an 400 apros la venue'do Nostro-Seigneur , estoienl si soigneux de bien faire la sainclo ipiarantaine, qu'ils ne se contontoient pas do s'abstenir des viandes prohibées : mais encore ils ne mangeoientny poissons, ny lait, ny beurre . ains se nourrissoient seulement d'herbes et de racines ; et non contcns de fuire jeu»ner le corps de la sorte, ils faisoicnt encore jeusner l'esprit et toutes les puissances de l'ame, et en signe de pénitence ils mcttoient un sac sur leur teste avec Je la cendre et retranchoient les conversations ordinaires pour faire jeusner la langue et l'ouye, ne parlant ny oyant aucunes choses vaines et inutiles. Et pendant ce temps, »!s s'exert^oient particulièrement à Toraîson et méditation , et à de grandes et aspres pénitences, par lesquelles ils malloient leur chair, et faisoicnt jeusner tous leurs membres , et tous leurs sens extérieurs et intérieurs ; mais le toutgayement, et d'une franche liberté, sans force ny contrainte , et ains leurs jeusnes estoient faits d'un cœur entier et gênerai ; car puisque ce n'est pas la bouche seule qui a péché , mais encore tous les autres sens de nostre corps , et que toutes les puissances de nostre ame,

DOS passions et appétits sont remplis dlniquitez , il est bien raisonnable , pour rendre nostre jeusne entier et méritoire, qu'il soit gênerai , c'est a dire , qu'il soit practiqué par le corps et par l'esprit, qui est la première condition qu'il faut observer pour bien jeusner.

La seconde est, do ne point jeusner par vanité, ains par charité, et avec humilité; car si nostre jeusne n'est fait en charité , il ne sera point méritoire ni agréable à Dieu. Tous les anciens pères l'ont ainsi déclaré ; mais particulieri'uient le grand S. Augustin , S. Ambroise, et S. Thomas. Le grand a)H>slre S. Paul , en l'Epistre que ngus lisions dimanche à la saincto Messe , exhortoit les Corinthiens , pour rendre leurs œuvres agréables à Dieu , de faire toutes choses en charité, et par charité ; donc si nostre jeusne est fait sans cjuirité , i| $era vain et inutile ; parce que le jeusne, comme toutes nos autres œuvres , qui ne sont pas faicles en charité, ne peuvent aussi estre agréables à Dieu; car, quand vous vous disciplineriez tous les jours, et feriez de grandes prières et oraisons, si vous n'avez la charité , cela ne vous profitera point ;çt quand mesme vous feriez des miracles , si vous n'avez la charité, cela n'est rien : bien davantage, si vous souffriez le marlyho sans la charité , votre martyre ne vaudroll rien , ny rie seroit point méritoire devant les yeux de Dieu.

Je dis de plus, que si vo>lre jeusne n'est encore fait avec humilité, et (pic l'humilité n'accompagne la charité , il ne vaut rien , ny ne peut e>tro agréable à Dieu. Quelques philosophes payons ont jeusne; mais parce que leur jeune a esté sans humilité, il n'a pas esté regardé de Dieu. Plusieurs grands pécheurs jeusnoient, mais d^autant qu'ils sont sans charité et sans humilité, ils n'en retirent aucun profit ; tout co que vous faites sans charité, dit le grand ajX)stre , ne vous profitera de rien : le mesme peut-on dire de l'humililé. Si donc vous jeusnez sans humilité, vostre jeusne ne vaudra rien : et si vous mantjuez rf'humîiilé, il est ccrt^iin que vous manquez ausii de charité ; jwrce qu'il est imj)ossibIe d'avoir la charité sans estre humble , et d'cstre véritablement humble ï^ans avoir (a charité, ces deux vertus ayant upo telle sympathie et convenance par ^n<i^flible

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