DES CENDRES
îl fant, le pouvant fdrop et d'antrea qui sont infirmes qui ne veulent manger que des herbes, et veulent jeusner plus qu'il ne faut. Il s'en trouve encore aujourd'buy plusieurs parmy le monde , de cette pr^ mière sorte , et qui allèguent des raisons pour manger des viandes prohibées sans nécessité, ne se contentant pas de celles de caresme ; mais je ne suis pas ici pour parler à telles sortes de gens , d'autant que c'est à des religieuses à qui j'adresse ce discours. Je ne parleray doncques que de ceux qui veulent jeusner plus qu'il ne faut, parce que c'est d'ordinaire avec eux qu'on a plus de peine ; car quant aux premiers, nous leur faisons clairement voir qu'ils contreviennentauxLC.rninandemenadeJ'Eglise, et desobeyssent à id loy de Dieu ; qui au* tem infirmus est olus mandueei,
11 y en a d'autres qui sont foibles et infirmes, qui ne peuvent pas jeusner, avec lesquels on a plus de peine , parce qu'ils ne veulent point ouyr de raisons pour sçavoir qu'ils ne sont pas obligez de jeu^^ncr plus qu'il ne faut, c'est à dire plus qu'ils no peuvent , et ne veulent point user des viandes qui leur sont ordonnées et nécessaires pour leurs infirmitez. Certes , ces personnes ne veulent pas jeusner par hu • milité , ains par vanité, et de leur propre volonté, ne recognoissant pas qu'estant foibles et infirmes, elles feroient beaucoup plus pour Dieu , de se soubmettre et d'user des viandes qu'on leur ordonne , et ne pas jeusner ^r l'ordonnance de ceux à qui elles'' jvent obeyr , que de le faire de leur propre volonté ; car si bien à cause de leur foiblesse , la bouche ne peut pas jeusner ; il faut qu'elles se contentent de faire jeusner tous les autres sens du corps , et les passions et puissances de i'ame.
Ne jeusnez point , dit Nostre Seigneur, comme les hypocrites , lesqucl$ quand ils jcusncnt sont tristes et mélancoliques, afin d'estre loiiez et estimez des hommes , Cum jejunatiê , nolite fieri iicul hypocriim tristes ; exterminant enim faciès suoê^ ut pareani hominibus jijunantes : Mais quand vous jeusnez, que vostre jeusno sa fasse en secret et no soit point veu des hommes, et pour cela lavez vostre face et oignez vostro chef, et vostre Pore céleste qui voit le secret de vostre coeur vous ea récompensera: Tu autemiCumJefunaSp
SERMON
wtge eaput itHim , et faeiem fudm f ovd, ne videariê hominibuij^juvans , sed Patri ftw), qui est in abêcondito ; et Pater iuuê fui videt in abêcondito reddet tibi. Or Nostre-Seigneur ne vouloit pas dire que nous ne nous devions point soucier de i*edification du prochain : o non certes ! Providenteê enim bona , non tantum coram Deo ^ sed eUam eoram hominibus (4).
Kous avons soin , dit le grand apostre , de faire nos bonnes œuvres non seulement devant Dieu , mais encore devant les hommes (2) : ot Nostre-Seigneur mesme en l'Evangile , nous ordonne de donner bon exemple à nostre prochain : Sic lueeat tux vestra eoram hominibus , ut videant opéra vestra bona , et ghrificent Palrem vestrum qui in catis est , que vostre lumière (dit-il) luise devant les hommes, afm que voyant vos bonnes œuvres , ils glorifient vostre Père céleste. Donc ceux qui jeusnent la saincte quarantaine ne s'en doivent point cacher, puisque l'Eglise l'ordonne , car il est bon que chacun sçache que nous gardons ses commandemens et <^scrvons le jeusne , d'autant que nous sommes obligez de donner bonne édification , et d*oster tout subject de scandale à nos frères. Mais quand Nostre-Seigneur dit : Faictes vostre jeusne en secret , il yeut dire , ne le faictes point pour estre veus ny estimez des créatures; ne faictes point ce que vous faictes pour les yeux des hommes: soyez soigneux de les bien ediBor, mais ne faictes point vos œuvres, afin qu'ils TOUS estiment saincts et vertueux ; ne faictes point comme les hypocrites^ ne taschcz point de paroistre plus saincts que les autres , en faisant plus de jeusnes et de pénitences qu'eux.
Le glorieux S. Augustin , en la règle qu'il « escrite pour ses religieux et en celle des Teligieuses, ordonne qu'on suive la vie tommune , comme voulant dire , ne soyez ]pas plus vertueux que les autres , suivez la eommunauté autant qu'il vous sera possible : ne faictes pas plus de jeusnes, d'austeritez et de mortifications qu'il vous en est ordonné ; faites seulement ce que les autres font , et ce qui vous est commandé par vos règles , et vous contentez de cela ; car bien que le jeusne et les autres pénitences puissent estre bonnes et ioiiables ,
(l)lLCk»r. Tin — (t}Mâtth.T.
si est-ce neantmomsque n'estant pas 6itaB par ceux avec lesquels vous vivez, il y a de la singularité et par conséquent de la vanité , ou du moins de la tentation de vous sur-eàtimer à ceux qui ne font pas comme vous , et d'avoir quelque complaisance en vous-mesme , comme si vous estiez plus sainct que ceux qui ne font pas telle chose : et partant , suivez la communauté en tout, dit le grand S. Augustin ; que les forts et robustes mangent ce qui leur est donné , et se contentent de garder les jeusnes mar> quez par leurs règles , et que les foibleset infirmes reçoivent ce qui leur est présenté pourleurâ infirmilcz, sans vouloir faire oe que font les robustes , et que les uns et les autres ne s'amusent point à regarder ce que celuy-cy mange , et ce que celuy-la ne mange pas, mais que chacun se contente de faire ce qui luy est ordonné , et par ee moyen vous éviterez la vanité et particularité.
Il s'en trouve quelquefois , lesquels pour faire voir que ce n'est pas mal faict de ne pas suivre la vie commune , se couvrent de prétextes, et rapportent l'exemple de saint Paul premier liermitc , qui demeura plusieurs années dans une grotte sans ouyr la saincte Messe, disant qu'ils peu voit donc bien à son imitation demeurer retirez en solitude sans sortir pour aller aux offices divins. 0 certes ! vous vous trompez ; car ce qu'en a faict S. Paul , n'a esté que par une inspiration particulière de Dieu , qui doit estre admirée , et non pas suivie et imitée. Dieu luy inspira cette retraicto si extraordinaire , pour rendre recommandables les déserts qui dévoient par après estre habitez par tant de si saincts religieux : mais ce n'estoit pas neantmoins afin que chacun suivist sa manière de vie , ains afin qu'il fust à tous un miroir et prodige de vertu pour estre admiré , et non pas imité ; autant en devons-nous faire de la vie du grand S. Simeon Stilite , qui demeura quarante-quatre ans sur une colonne, faisant chaque jour deux cents actes d'adoration , par des génuflexions ; car il faisoit cela aussi bien que S. Paul premier hermile, par une inspiration toute particulière de Dieu, qui vouloit faire voir en ce sainct un prodige et un miracle do saineteté ; et comme des ceste vie il y a des hommes qui sont appelez pour mener une vie
POUR LE MERCREDI DES CEIfDRES.
toute œleste et an^^elique, et laquelle on doit considérer avec révérence , non pour aoivre leurs exemples , mais pour remercier Dieu des grâces qu'il leur a faites ; et ne faut pas penser que pour les imiter, il srroit mieux de se retirer à |>art sans converser avec les autres ny faire ce qu'ils fuQt, en s'adonnant à de grandes pénitences, et faisant des choses extraordinaires. 0 non I dit S. Augustin , ne paroissez point plus vertueux que les autres , contentez- TOUS de faire ce qu'ils font,
Faictes donc vos œuvres en secret, et non pour les yeux des hommes , et ne faites pas eomme l'araignée, ains comme l'a vetle, qui en le symbole de Tâme humble : l'araignée fait son travail à la veuè' de tout le BNide , et jamais en secret, elle va filant et ourdissant sa toile par les vergers , d'arbresen arbres , dans les maisons, aux fe- Destres et planchers : en somme , elle tra- Taille tousjours en public, en quoy elle ressemble aux esprits vains et hypocrites, qui ne peuvent rien faire en secret, ains font toutes leurs œuvres pour eslre vous et admirez des hommes ; aussi telles œuvres se sont que toiles d'araignées , propres à estre jettées dans le feu d'enfer. Mais les trettes, comme plus sages et prudentes, (Dut leur miel en secret dans leur ruche , où personne ne les peut voir, se bastissant de petites cellules pour travailler en cacbetle.cn quoy elles représentent fort bien rame humble , qui est toujours retirée en soy-mesme, sans rechercher aucune gloire, nypretendre aucune louange de ce qu'elle fott , tenant son intention secrctle , se contentant que Dieu seul voye et cognoisse ses œuvres. Je vous rapportera y un exemple sur ce subject de S. Pachome, mais familièrement ; car c est ainsi que je veux tousjours traicter avec vous : ce grand sa i net s*eriantune fois aperceu qu'un de ses religieux ayant fait deux nattes par jour, les avuit exposées à la veuë de tous les autres religieux Jl recognut tout aussi tosl que ceste action procedoit de vanité, quoy que pas Qo de ces bons pères ne pensast pourquoy ce bon frère faisoit cela, d'autant qu'ils n'alloient point picquotant sur les actions le^uns des autres, ils ne pensoieut qu'à faire simplement leur devoir , et n'estoient point Comme ceux qui vont toui^jours espiucbant et examinant les actions du pro-
chain, faisant surtout ce qu'ils voyent des commentaires et do.^ interprétations : 0 ! certes, ces bons religieux no faisoient point cela, et ne pensèrent rien de celuy qui avoit ainsi estendu ses deux nattes« Mais S. Pachome , qui estoit son superieurf et à qui seul appartenoit d'examiner les mouvemens qui l'avoient poussé à cela , entra un peu en considération sur ceste action ; et comme Dieu donne tousjours sa lumière à ceux qui conduisent les âmes, il luy Gt cognoistre que ce religieux avoit esté poussé d'un esprit de vanité et de complaisance , d'avoir fait deux nattes en un jour , et qu'il ne les avoit ainsi mises et ex|)o>éesà lu veuë des autres, sinon afin qu'on vist qu'il avoit bien travaillé, estant pour lors la coustume de ces anciens religieux, de gagner leur vie au travail de leurs mains, exerçant leur corps au travail manuel, et leur esprit à la prière, joign.mt ainsi l'action avec l'oraison et contemplation. Or leur travail plus ordinaire estoit de faire des nattes, et chacun en devoit faire une par jour , et celuy-ci en ayant faict deux pensoit estre plus habile que les autres, et pour se faire estimer les avoit expoî^ées à leur veuë ; mais S. Pachome , qui avoit l'esprit de Dieu, les lui fil jt4er au feu, et puis dit à tous les religieux (pi'ils pria^isent Dieu pour celuy qui avoit travaillé pour l'enfer ; et outre ce, le fit metiro cinq mois en prison pour pénitence do sa Taule, luy ordonnant de faire doux nalies chaque jour, afin de servir d'exemple à lous les autres, et leur apprendre à fiiire leurs actions avec esprit d'humiliié, et non de vanité.
Cunijejunalis, nolite fieri sicut hypoeritœ tristes. Que vosire jeusno donc, dit No.'^lre-Seigneur , ne ressemble point à celuy des hypocrites , qui font des mines melancholiques, et qui ne regardant qu'a l'extérieur, n'estiment saincts que ceux qui sont maigres, paslesetdeiïaits, comme si la sainctclé consistoit en cela. C'est une grande misère do l'esprit humain , qui ne regarde qu'à l'apparence extérieure dos choses , et est si plein de vanité quM fait quasi toutes ses œuvres pour paruistre devant les hommes; mais, dit No-^ire-Seigneur, ne faictes pas cela; car c'est ce que font les hypocrites, ains que vostre jeusne se fasse en secret pour plaire aux yeux de
HMTM
YiMire l^ere çeleM, qui regardera et vo^is en récompensera.
La troisiesme condition qu'il faut avoir pour bien jcusner, et laquelle est en quelque façon comprise en celle que nous venons de dire, c'est de ne regarder qi^e Dieu seul, et de faire tout popr luy plaire, se retirant en soy-mesme, nous contentant que sa divine majesté et ses anges voyent et cognoissent nos bonnes œuvres. Et quoy que tous les hommes ne doivent rechercher en tout ce qu'ils font que de plaire i Dieu seul, si est-ce que les religieux et perfonnes qui luy sont plus spécialement dédiées , le doivent faire avec un soin tout particulier, ne visant qu'à le contenter et luy estre agréable. Cest ce que dit trèsbien Cassian, ce grand père de la vie spirituelle, au livre de ses collations, qui est certes admirable , et il y a eu des saincts qui en ffiisoient tant d'estat, qu'ils ne se coucboient jamais sans en avoir leu un chapitre pour récueillir leur espritenDicu : Que nous profitcra-t-il de faire nos actions, dit-il, pour les yeux des boo^roes? rien que vanité et complaisance , qui ne serviront que pour l'enfer ; mais si nous faisons nostre jeusne et toutes nos œuvres pour plaire à Dieu seul, nous travaillerons pour Teternité , sans nous complaire à nous-mesmes, ny sans nous soucier si nous sommes vous des hommes ou non, d'autant que ce n'est point d'eux que nous attendons nostre recompense.
Il faut donc faire son jeusne en humilité et en vérité, c'est à dire pour Dieu, et pour plaire à luy seul , et non pas en mensonge et hypocrisie , et ne faut point s'amuFer à de vaines recherches, pour sçavoir si tous sont obligez au jeusne ou non, et pourquoy il est commandé, il suffit de sçavoir qu'il est ordonné pour faire pénitence, à cause du péché que nostre premier père Adam commit en rompant le jeusne qui luy avoit esté commandé, par la deffense que Dieu luy avoit faicte de manger du fruict de l'arbre dcffendu, et pour ce, il faut que la bouche fasse pénitence, en s'abstenant des viandes prohibées par la saincte Eglise. C'est a quoy
plusieurs ont de la difficulté ; mais Ja
suis pas icy pour leur respondre ; je diray seulement que ceux qui contreviennent aux ordonnances et commandemens de Pjen et de la saincte Eglise, et qui font des interprétations sur ce qui leur est ordonné, et veulent faire les discrets sur les choses commandées , se mettent en péril de mort et de damnation éternelle ; car toutes les raisons de leur propre volonté et discrétion huiraine contraires à la volonté de Dieu, ne sont dignes que du feu étemel.
Enfin, pour conclure ce discours, je dis encore que pour bien observer le jeusne de la saincte quarantaine, il faut faire tron choses. La première, que vostre jeusne soit entier et gênerai , c'est à dire , que vous fassiez jeusner tous les membres et sens de vostre corps , et toutes les puissances de vostre ame, portant la veuë basse, on du moins plus basse qu'à l'ordinaire, gardant plus de silenco, ou gardant {rius celuy qui vous est ordonné plus ponctuellement qu'à l'accoustumée , mortîBaat l'ouye et la langue , pour n'ouyr ny dira aucune chose vaine et inutile, et l'ealandement pour ne considérer que deschosea sainctes et pieuses , tenant vostre eaprit attaché aux pieds du Crucifix, par la considération des douleurs de Nostre-Seigneur, remplissant vostre mémoire da souvenir des choses aspres et douloureuses qui vous portent à la contrition , quittant la souvenance des choses joyeuses et qui apportent de la satisfaction, tenant encora la bride à vostre volonté, en mortifiant loua ses désirs et affections, afin qu'elles ne tendent qu'au souverain bien : en ce faisan^ vostre jeusne sera entier et gênerai, întarieur et extérieur ; en un mot, vous ferai jeusner le corps et l'esprit. La seconde chose est , que vous ne fassiez pas voetr^ jeusne ny vos bonnesœuvres pour les yeux des hommes et par vanité, ains en charité et humilité, et la troisiesme, que vous fas* siez toutes choses, et par conséquent vostre jeusne, pour plaire à Dieu seul, auquel soit honneur et gloire par tous les sieclei des siècles. Au oom du Père, et du Fiis, al du Sainct-Esprit. Amen.
POCm LE PREMIER MHAVCHE DE CARBSIIE.
SERMON