‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 2)Chapitre 347 sur 356 · DU CANTIQUE DES CANTIQUES · texte numérisé non relu

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

Kêliora tunt niera /«a vino, f^agrantia unpiêntiê opHmii, Gant, i

V«t mamelles sont meilleures que le Tin, et répandent des odeurs plus suâtes que les ongvettft

les plus exquis.

Le Sflint- Esprit ne résout point si ces paroles du Cantique des Cantiques sont de répoux à Tépouse, ou de l'épouse à l'époux , ou bien des compagnes de l'épouse à la roailresse épouse : c'est pourquoi les docteurs ne l'ont pas ausii voulu résoudre ; mais ils disent néanmoins qu elles se peuvent entendre en toutes ces manières. Or, avant que de dire comment elles se peuvent entendre, il faut savoir que par les mamelles sont représentées les affections, parce qu'elles a voisinent le cœur, et sont assises sur icelui, et que du cœur sortent des affections de douceur, de mansuétude et de charité vers les pauvres , les infirmes, et les petits enfants : aussi donnet on premièrement la mamelle aux petits enfants, qui sont vraiment pauvres, puisqu'ils n*ont rien et ne peuvent en aucune manière gagner leur vie, de sorte que si on ne leur donnoit la msiiielie, ils mourroient incontinent.

Premièrement, si ces paroles sont de répouse, c'est-à-dire de Tame dévote à l'époux, qui est nuire Seigneur : vraiment elle a bien raison de lui tenir ce pro[)Os ; car les mamelles de notre Seigneur sont ioûniment meilleures que le vin de tous les conlentemens terrestres. Mais quelles sont les mamelles do notre Seigneur? L'une de ses mamelles est la longanimité, et l'autre la débonnairelé. La longanimité nous signifie la patience avec laquelle il attend les pécheurs à pénitence ; et la débonnairelé, l'amour et la compassion aveciu(|uelle il les reçoit, lorsque pleins de contrition et de larmes, ils viennent, à rimitalion de sainte Uagdeleine, lui baiser les pieds par laconvei-sion doleurs cœurs eldc leurs affections, c'est-à-dire par un véritable regret de leurs péchés.

0 que cette longanimité etdébonnaireté de notre Seigneur réduit et ramène bien mieux les âmes à leur devoir, et a beau*coup plus d'efficace et de pouvoir pour les retirer du péché , que non pas les correetionsdes hommes, lesquelles sont signitiéts par le vin 1 Nous en avons plusieurs exom«pies, entre lesquels en voici deux signalés. L'un est de lenfant prodigue» lequel nonseulement se sépara de son père, mais encore consomma tout son bien endébauches.

Vous savez qu'il est dit de lui en l'Évangile, qu'il s'en alla au pays éloigné :.^6ft7tnr^ gionem longinquam (4). Orquandonva loin, il faut beaucoup de temps pour retourner. Néanmoins, après tant de débauches et une si longue absence, loi^squ'il retourna à son père ,- non-seulement il le reçut sans se courroucer contre lui, mais qui plus est, il l'embrassa et le caressa. tendrement, l'ayant fait vètir somptueusement; il lui ût un festin en signe de joie qu'il avoit de son retour, et le traita avec tant de bénignilé , d'amour et de témoignage de bienveillance,qu'il sembloitlui vouloir montrer plus d'afl'ection après ses débauches, qu'il n'avoit fait auparavant. L'autre exemple est du bon larron, auquel notre Seigneur donna scmblablement la mamelle de longanimité , l'utlendant à pénitence jusques au dernier période et extrémité de sa vie, où il manifesta admirablement sa débonnairelé, lui donnant le i)aradisde prime as* saut, au premier acte de repentance qu'il lit, sans aucune sorte de mortification pré^ cédente. Voilà dono quelles sont les miH mcUos de répoux.

Mais après que l'épouse lui a dit :

Meliora sunt ubera tua vinOy Vos mamelles sont meilleures que le via, elle (1) Loo, n.

OPUSCULES

ajoute, fragrantia unguentis optimii^ car elles répandent des odeurs très-suaves, qui ne sont autres que les saintes inspirations que notre Seigneur va répandant dans les cœurs fidèles, par lesquelles il les sollicite à se convertir et retirer leurs affections des choses de la terre. Car encore que les mamelles de notre Seigneur soient très-doucek, et meilleures mille fois que le vin des délices mondaines, néan* moins nous ne nous en approcherions jamais, s'il ne nous attiroit par le moyen de ses divines odeurs.

Quelques docteurs ont encore interprété ces paroles, Meliora iunt ubera tua^ etc., en une autre manière, entendant, par les mamelles de notre Seigneur, les consolations célestes et divines : car qui ne sait que les consolations divines sont infiniment meilleures que le vin des consolations de la terre I Aussi n'est-ce pas merveille si les unes sont comparées au lait, et les autres au vin ; d'autant que le vin , comme vous savez , se tire du raisin. Prenez un raisin et l'épreignez : pour la première fois vous en tirerez du vin ; mais retournez-y la seconde, il le faudra bien presser, et si vous n'en tirerez plus qu'un peu de suc bien âpre et amer; mais après, si vous y retournez pour la troisième fois, vous n'en tirerez plus rien du tout. Ainsi en est-il des consolations du monde : car au commencement , et pour un peu , vous y trouverez certain goût, qui vous donnera quelque sorte de suavité grossière et impure, laquelle en fin finale-se terminera en âpreté et amertume, et si après vous y retournez cent fois, vous n'y trouverez plus que du dégoût. 0 certes ! les mamelles de ce divin Sauveur, c'est-à-dire ses consolations saintes et sacrées, ne sont pas de cette sorte ; car plus elles sont tirées, et plus elles sont fécondes. Voyez une femme qui allaite un petit enfant , bien qu'il ait tété suffisamment, si de là à peu de temps il retourne à la mamelle il y trouvera toujours de quoi se rassasier de nouveau : avons-nous été consolés auprès de notre Seigneur? retournons -y si souvent que nous voudrons, nous y trouverons toujours de nouvelles consolations, car cette source de sa poitrine sacrée est inépuisable et ne « se tarit jamais , de sorte que c'est avec très-grand sujet que nous pouvons dire

que ses mamelles sont infiniment meilleures que le vin de tous leaoontentemeBS

du monde.

Or, maintenant, si ces paroles soot adressées par l'époux à l'épouse, que pensez- vous qu'il lui veuille dire? S. Bernard explique ce passage admirablement bien : Oseuletur me oseulo orU êui^ qu'il me baise d'un baiser de sa bouche, dit cette épouse à son bien-aimé , baiser qui ne signifie autre chose, au dire de ce graixl saint, que le doux repos de la contempla* tion , où rame , par une affection amoureuse, désengagée de toutes les choses de la terré, s'occupe à considérer et contempler les beautés de son céleste époux , sans se ressouvenir d'assister le prochain , et le secourir dans ses nécessités : à quoi ce divin époux, qui veut que la charité soit biea ordonnée, lui répond : Tu désires, ma sœur, ma bien-aimée, que je te baise d'oa baiser de ma bouche , afin de t*unir à moi par la contemplation. Certes, tu as raison, c'est une chose très-bonne, très-excellente et désirable, que celle que tu demandes : mais ce n'est pas assez , car tes mamelles sont meilleures que le vin, c'est-à-dire qu'il est meilleur d'assister le prochain, et porter le lait de la sainte exhortation aux foibles et ignorans, qued*ètre toujours occupé en des hautes contemplations, de sorte que quelquefois il faut quitter Tun pour l'autre. Je ne dis pas qu'il ne faille point méditer et contempler; ô non certes! il faut bien baiser notre Seigneur du baiser de sa bouche, pendant cette vie mortelle, ce qui se fait en la méditation et contemplation, où Pâme se remplit de bonnes pensées et saintes considérations, qu'elle convertit par après a Putilité du prochain. Mais je dis, qu'il faut faire l'un pour se rendre plus capable de l'autre, principalement quand la charge et rétat auquel on est appelé, y oblige : en somme, c'est à-dire qu'il ne faut méditer et contempler qu'autant qu'il est requis pour bien faire ce qui est de son devoir, chacun selon sa vocation.

Mais si ce sont les compagnes de l'épouse, qui lui disent : Meliora sunt ubera tua vino^ tes mamelles sont meilleures que le vin ; le même S. Bernard Texplique en cette sorte : 0 que vous êtes heureuse notre chère compagne , de jouir ainsi des chastes et amoureux baisers de votre ce-

DE S. FRANÇOIS DE SALES

oux! mais cependant que vous êtes ibmergée dans cet océan de délous autres pauvres et chétives, ons privées de Taide et du secours s est nécessaire , au défaut duquel mmes en danger de nous perdre ; ?s vos mamelles sont meilleures vin.

lueiles sont les mamelles que les nés de réponse désirent si ardem- H sans lesquelles elles ne peuvent îr ni se maintenir? La première est lelle de compassion , par laquelle pporte et Ton a pitié des faibles, rmes et des pécheurs ; ce qui fait : une grande charité on leur corn- 3n les console, et on les flatte et pour les attirer à Dieu , et leur oucement à se retirer du mauvais )uel ils sont plongés : en un mot , ;e compassion on se fait en certaine îmblable à eux pour les gagner plus ent , et c*e8t la marque de la vraie n et de la bonne oraison , que de , à Texemple du grand apôtre , tout pour les gagner tous. Voulez-vous û vous avez fait une bonne oraison, ous avez baisé notre Seigneur du de sa bouche , regardez si vous poitrine pleine de douces et chariiffections envers le prochain , et si QBur est disposé de le secourir en es nécessités, et le supporter amouent en toutes sortes d'occasions, aison qui nous enfle , et nous fait er d'être quelque chose de plus que res, et qui nous porte à mépriser i)ain comme imparfait , nous le fairriger de ses défauts avec arrogance > compassion , n'est pas bonne ; et raison n'est point faite en charité , et sincérité. 11 arrive quelquefois )us nous trouvons le cœur tout mais si nous célébrons avec rêvent dévotion le suint sacrifice de la , ou que nous assistions aux divins , ou fassions une bonne oraison , 1 sortons avec la poitrine si remplie rite et de saintes affections , qu'il I que nous ne pouvons durer, que l'ayons trouvé (quelqu'un pour lui art des consolations (\ue nous avons de la main libérale de notre Sei-

La seconde mamelle que désirent les compagnes de l'épouse , est la mamelle de congratulation , par laquelle on se console et réjouit du bien et avancement du prochain , comme du sien propre. Trouvezvous quelqu'un qui ait commencé à servir Dieu Hdèlement, et qui ait fait quelque progrès au chemin de la sainte dévotion? il s*en faut réjouir avec lui , et lui donner courage, non-seulement de persévérer, mais encore de s'avancer, et ne se point lasser ni décourager pour les diflicultés qu'il rencontrera , lui représentant l'excellence du bien auquel nous prétendons, l'exhortant à marcher diligemment et fidèlement tandis qu^il est jour et qu'il y a lumière : Courage ! lui devons-nous dire , nous avons déjà quelque peu avancé au chemin de la vie spirituelle , allons un petit peu plus avant , nous ferons bien encore une lieue de chemin , puis nous en ferons davantage ; et ainsi se passionner pour acheminer les âmes à Dieu. Nous avons un rare et excellent exemple de ceci au glorieux S. Paul , quand il disoit avec un cœur plein d'une ardente charité : Je meurs tous les jours pour vous ; ô Corinthiens 1 quotidiè morior propter vestram gloriam (4). C'est-à-dire l'extrême soin et le grand désir que j*ai de votre salut, me fait mourir tous les jours. Et ce trait de ce même apôtre n'estril pas admirable , quand pressé de la véhémente affection qu'il avoit du salut des Juifs , il quittoit en telle sorte son propre intérêt, qu'il désiroit d'être anathème pour eux : Optabam anathema esse à Christo pro fratribus meis {%) ; lui qui aimdt tant son divin mattre, qu'il disoit : Je ne vis plus en moi-même , mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi : Fivo ego , jam non ego , vivit verô in me Chrislui (3).

Voulez- vous voir encore un bel exemple de cette ardente charité pour le salut du prochain, vous le trouverez en la vie du bienheureux saint Martin. Ce grand serviteur de Dieu ayant saintement parachevé le pèlerinage de sa vie , et se voyant sur le point d'entrer en sa tant désirée patrie , pour recevoir la récompense de ses travaux , et baiser notre Seigneur du baiser do sa bouche , par une parfaite union avec sa divine majesté, déjà son ame battoit

(i)Cor. xr. — W l^B* ou — (t) OaL &

OPUSCULES

des ailofl pour s'envoler sur ce bel arbre de rimmorlalilé; quand un fçrand nombre de rt»li|xiotix et d'enfnns spirituels qu'il flvoit engendrés à notre Sci«;neur, s'adligeant autour de lui , commencèrent à pleurer, et lui dire : Hélas 1 mon |)cre , nous voulez-vous quitter? voulez-vous laisser voire troupeau sans pasteur à la merci des loups, qui sans doute le raviront après votre départ? Ayez pitié de vos enfans, et ne leur ôtez pas si tôt la mamelle de votre charité. Ce qu'entendant ce jxrand serviteur de Dieu , touché d'une afftîction paternelle, et dépouillé de son propre intérêt, levant les mains et les yeux au ciel , où 6on cœur avoit déjà pris place, il dit ces belles paroles : Domine , ii adhùc populo luo êum necessarius, non recusabo laharem. 0 Seigneur, quoique par votre grâce je me voie prêt à jouir du bien après lequel j'ai tant soupiré , néanmoins si je suis encore nécessaire à ces âmes pour leur salut , je ne refuse point de demeurer davantage en cet exil, je me résigne entièrement à votre très-sainte volonté.

Voilà enQn quelles sont les mamelles de répoux et de Tépouse, voilà les fruits d'une parfaite oraison , laquelle se fait non-soulemonl A certaines heures et à certains temps limités, mais encore par des élévations d'esprit et des élancemens du cœur en Dieu, que l'on appelle oraisons jaculatoires , et par des actes frquenls d'union de notre volonté avec celle de Dieu , qui se peuvent faire à tous momens , et en toutes Bortes d'occasions.

Mais outre ce que nous avons dit pour l'oxplicalion de ce passage : Aleliora sunt ubera tua rino, fragranlia unguentis optimisa vos mamelles sont meilleures que le vin , et répandent des odeurs plus suijves que les on«iUcns les plus exquis ; plusieurs docteurs qui ont écrit sur ce sujet , disent que par ces mamelles nous sont repiésenlés les deux Testaments: à savoir, par la mamelle gauche, l'ancien Testament, qui coutenoit une loi de crainte; et par la mamelle droite , le nouveau Testament, qui contient une loi toute d'amour ; et disent qu'avec ces deux mamelles il faut élever les enfans de rÉi;lise, qui sont les chrétiens, d'autant qu'il les faut soutenir par la crainte, et les animer par l'amour, lequel sans la crainte vient

aisément à se relâcher, et la crainte sans l'amour abat et allangin't le cœur et Tesprit. Mais cette mamelle de la crainte n'est pas la mamelle des épouses , ains celle des se^ viteurs et des valets, à qui il faut donner la crainte des châtimens , pour les rangpr à leur devoir, et à l'observance des commandemens de Dieu. Certes, la crainte de l'enfer est un motif des plus puissans qœ nous puissions avoir pour nous tenir en bride , et nous empêcher de transgresser la loi de Dieu ; c'est pourquoi cette crainte est bonne. Mais pour les épouses ce motif e>t trop grossier et trop bas , car elles ne veulent point d'autres mamelles que celle de l'amour.

D'autres docteurs ont dit que les mamelles de notre Seigneur nous représentent la foi et les sacremens. La foi nous est donnée par la parole : Fidei ex auditu, audiiuê autem per verbufn Dei (4). Car la parole de Dieu est un luit qui nourrit les âmes , et nous ne pouvons avoir la foi que par cette divine parole, ni participer aux saints sacremens , si nous ne sommes Odèles à croire ce qu'elle nous enseigne. Mais je n'aurois jamais fait si je me voulois étendre sur toutes les considérations que font les docteurs sur ce passage : je m'arrêterai seulement sur les deux suivantes , et dirai que les mamelles de notre Seigneur sont l'espérance et l'amour. Or ces deux mamelles sont proprement celles des épouses, car encore que l'espérance des récompenses éternelles ne soit pas un motif si noble et si excellent que celui de l'amour, il est pourtant quelquefois expédient do s'en servir pour nour animera l'amour. Et David même, duquel Tame étoil vraiment épouse, puisqu'il étoit selon le cœur d€ Dieu , confesse néanmoins qu'il se servoit de ce motif : Inciinavi cor meum ad faciendas jusUficaliones tuât in œternum propler reinbutionem[t):

0 Seigneur, ditril, j'ai incliné mon cœur à garder vos commandemens à cause des jzrandes récompenses que vous donnes à ceux qui les observent.

Il arrivera quelquefois que nous aurons de l'amour, autant ou plus que jamais, et néanmoins nous croyons le contraire, d'autant que nous n'en avons pas le sentiment. Or certes , il y a bien de la difléreace «•

(l)Rom. X. — (^ PmU. «inii.

DE S. FRAUÇOIS DE SALES

tpe rameur qui nous fait opérer le bien , «t le sentiment de l'amour, je vouxdire ce senliment qui remplit notre ame et notre esprit d'une grande satisfaction , et donne à notre cœur une consolation si sensible, que quelquefois elle rejaillit jusques au dehors. Or quand Dieu nous soustrait ce sentiment, il ne faut pas se décourager, ni penser que nous n'avons point d'amour, pourvu que nous ayons une forte résolu- « lion de ne lui vouloir jamais déplaire , qui est ce en quoi consiste le parfait et véritable amour, et alors il est bon de retourner notre cœur à la mamelle de l'espérance pour l'encourager et conforter, l'assurant qu'il jouira un jour de ce qu'il aime , et que si maintenant ce divin époux semble 6'absenter, ce ne sera pas pour toujours. Il est dit dans la Genèse, qu'un ange étant apparu à Jacob près le gué de Jabot, il lutta toute la nuit contre lui , et quand r9ube commença à poindre, l'ange le voulant quitter : Laisse-moi aller, lui diu-il, ne me retiens pas davantage; Dimitte me, jam enim aseendit aurora (0< Non , dit Jaeob , je ne vous laisserai point aller que vous ne m'ayez donné votre bénédiction : Non dimittam te, nisi benediœerismihi. Or, cette bénédiction que Jacob demandoitsi instamment, noui signifie l'espérance de jouir de Dieu on lu ▼ie future. Mais l'épouse, tout éprise de l'amour de son divin époux, ne se contente pas de l'espérance de le posséder un jour en la gloire éternelle, ains elle veut encore Jouir de sa présence dès cette vie mortelle; et afin d'obtenir ce bien, voyez quelle diligence elle fuit pour le trouver, après que par la négli;;enco qu'elle eut à lui ouvrir sa porte, il fut passé outre : Sur' §am^ et eircuiho civilatemy pervico$et plateas quœram quem diligit anima enea (2) ; Je me lèverai , dit-elle , et chercherai celui que mon ame aime et chérit , par toutes les rues et les carrefours de la cité. Voyez, je vous prie, avec quelle promptitude elle court après lui, et comme elle passe parmi les gardes de la ville, •ans craindre aucune difficulté; puis enfin l'ayant trouvé , voyez avec quelle ardeur elle se jette à ses pieds, et lui embrassant lea genoux, toute transportée de joie : /nveni quem diligit anima mea^ tenui eum

(1) CêMU Ul. — (t) Gml suui.

nec dimitiam dôme inirodueam illum in domum mairie meœ i Ah ! je le tions , dit-elle, le bien-aimé de mon ame; je no le laisserai point aller, quo je ne l'aie introduit dans la maison de ma mère.

Mais considérez , je vous prio , l'ardent amour de cette épouse : certes, rien no la peut contenter que la présence de son bienaimé; elle ne veut point de bénédictions, ni ne s*arréto point à l'espérance des biens à venir, comme Jacob, elle ne veut que son Dieu, et pourvu qu'elle le possède, elle est contente. Enfin, dit^lle, j'ai trouvé celui que mon ame aime, je le tiens et ne le quitterai point que je ne l'aie introduit en la maison dama mère, qui est lu Jéninalem céleste, qui n'est autre que le paradis, et là encore je ne le quitterai point: car non-seulement je ne le voudrois pas, mais je serai alors si parfaitement unie avec lui, que jamais aucune chose ne m en pourra séparer : voilà donc quel est Tamour do répouse envers son bien-aimé.

Nous avons ce me semble, bien montré, par ce que nous avons dit, quelles sont las mamelles do notre Seigneur ; il faut maintenant savoir comment et de quelle sorte on les peut téter. Je dis en premier lieu , que pour avoir le bonheur de téter les mamelles de notre Seigneur, il se faut rendre semblable aux petits enfans; car vous savez que ce n'est qu'à eux à qui on donne les mamelles. Mais commi'nt ferons-nous pour ressemblera des petits enfans? Écoutez l'upétre saint Pierre, instruisant et donnant cette leçon aux premiers chré^ tiens : Soyez, dit-il , sans dol et sans feintisc, comme dos petits enfans nouveaunés ; Sicul modo geniti infanlee $ine do/o(4); leçon qu'il avoit apprise en l'école du Sauveur, lorsqu'il disoit à ses apétrès: Soyez simples comme des colombes.

Considérez, je vous prie, comme toutes ces paroles se rapportent bien, car saint Pierre dit : Soyez sans dol et sans feintise , qui est autant comme s'il disoit : Ayez une grande simplicité.

Mais pour téter ces divines mamelles, il faut encore avoir faim. Vous voyez quetquefois des enfans qui ne veulent point prendre la mamelle, parce qu'ils ont Teatomac tout rempli de catarrhe, de manière que n'ayant point de faim , oa ne lea peut ji)Lfttr.ib

OPUSCULES

faire téter, quoique la nourrice les provoque et leur présente son sein. Il faut donc avoir faim pour téter les divines mamelles de notre Sauveur. Mais quelle est la faim de Tame? elle n'est autre que le désir : certes , si nous n'avons un grand désir de Tamour divin, nous no l'obtiendrons jamais; car comment pourrions-nous l'obtenir, et recevoir des consolations de notre Seigneur, venant à lui notre cntendemeift tout distrait, notre mémoire remplie et occupée de mille choses vaines et inutiles, et notre volonté attachée aux choses de la terre? Il faut donc avoir l'estomac de nos âmes vide , si nous voulons téter les mamelles de notre Seigneur, et recevoir ses saintes grâces. Ainsi que Notre-Dame nous l'apprend en son sacré cantique,, quand elle dit, que Dieu a rempli de biens ceux qui avoient faim; mais que les riches, c'est-à-dire ceux qui étoient pleins et rassasiés des choses do la terre , il les a rejetés, et ne leur a rien donné : Fsurientes implevit bonii, et divites dimisit inanet; paroles par lesquelles cette sainte Vierge nous apprend que Dieu ne communique ses grâces et ne remplit de biens sinon ceux qui ont cette faim spirituelle, et qui sont vides d'eux-mêmes , et des choses terrestres et mondaines. 0 Dieu ! mes chères filles , ayons donc cette faim , je vous prie ; ayons un grand désir de l'amour de notre Seigneur, et tâchons de nous rendre semblables aux petits enfans, afin qu'il nous donne ses divines mamelles à téter, et qu'il nous prenne entre ses bras, et nous mette sur sa sacrée poitrine.

L'Écriture sainte nous enseigne, que quand ce divin Sauveur de nos âmes étoit en ce monde, conversant avec les hommes, ilcacessoit les petits enfans, lesembrassoit et les prenoit entre ses bras , comme il fit le petit S. Martial , ou S. Ignace martyr, suivant Topinion de plusieurs docleurs, qui disent que notre Seigneur le tenant un jour entre ses bras , et le considérant, il se tourna vers ses disciples, et leur dit ces paroles : En vérité je vous dis , que si vous n'êtes faits comme ce petit enfant, vous n'entrerez, point au royaume des cieux : Àmen dico vobis , nisi effi' ciamini et conversi fueritis, sicut parvulus iste^ non inirabUis in regnum cœlorum. Cela veut aire que si nous n'avons

la simplicité, douceur et humilité d' petit enfant , et si nous De nous reposons par une entière résignaUoii , et parfaite confiance, entre le bras de notre Seigneur, comme l'enfant entre les bras de sa mère, nous n'entrerons point en son royaume.

Or, le saint prophète David parle excel- \emment bien de cette humilité au psalme cent trente : Dominé, non est exaltatum cor meum^neiiue elati sunt oeuli «Mi Seigneur, dit-il , je n'ai ()oint le coeur hautain, et mes yeux ne sont point élevés : il veut dire, encore que vous in*ayezélevéà des honneurs et à des faveurs si grandes, que de me porter dessus votre poitrine, et me donner vos divines mamelles à sucer, néanmoins je n'ai point élevé mon reganl en choses hautes, ni n'ai point retiré mes yeux de dessus la terre, qui est mon origine , et en laquelle je dois retourner, ai» j'ai toujours porté la vue basse, en b considération de mon néant et de mon abjection ; mon cœur ne s'est point enflé d'orgueil pour 1^ grandes grâces que vous m'avez faites : Aeque ambulavi in mognis, neque in mirabitikus super me. Je n'ai point cheminé plus hautement qu'il se mappartrnoit , je n'ai point porté mon entendement à la recherche des choses oh rieuses et admirables.

Certes, ce saint prophète sa voit bieo qu'il faut approcher de cette divine majesté avec une grande simplicité et humilité : Si je ne me suis abaissé et humilié, dit-il, voici, ô Seigneur, ce que je veux qui m'arrive : Sicut ablactatus est suptr maire sud y retributio in anima mei.

C'est que vous me sépariez de vous, et m» retiriez vos sacrées mamelles , et je demeurerai comme l'enfant sevré avant le temps , qui ne fait plus que languir, pleurer, gémir, se lamenter, et regretter sa perte : si donc je n'ai toujours été bas, lû et abject à mes yeux et à mon propre jugement, ainsi soit-il fait à mon ame. Voilà ce que le prophète veut qu'il lui arrive, s'il ne marche devant Dieu en esprit d'humilité. 0 ! certes , il est vrai que cette vertu a un pouvoir incomparable par-dessus toutes les autres , de nous élever à Dieu et nous rendre capables de sucer ses divines mamelles, lesquelles il ne donne qu'aux petits et humbles de cœur : c'est pourquoi

DE S. FRANÇOIS DE SALES

je vous exhorte , mes chères filles, pour finir ce discours , de vous exercer fidèlement en la pratique de celte vertu ; car par icelle vous recevrez de très-grandes grâ-

ces en cette vie, et parviendrez enfin en la gloire éternelle , où nous conduise le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Amen.

AVIS

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