‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 2)Chapitre 35 sur 356 · POUR LE SECOND DIMANCHE DE CARESH · texte numérisé non relu

POUR LE SECOND DIMANCHE DE CARESH

DE LA TRANSF16DIUTI0N DB NOSTRB-SEIQNEUB.

Mi kèiÊinêm in ChrUlo, iivê 4n wrpore, site étira rorptit neteio^ Dent ttHy roplmm k^fmwmM ÊÊ Itriimm emlum^ ef audivii mnana €erba qum non lieet homini hqui. H. Cokiht. xii.

Die» tenl Mit li te foi en corpi ou eri éspril que Je fus enleré de li sorte lasqu'au iroisieime «Mt •ù i« tU et entendis des choses qu'il ne convient pas à rbooime de raconter.

Le grand apostre S. Paul ayant esté ravy et élevé jusques au troisieeme ciel, ne sçacbant si-ce fui avec son corps ou en esprit eeuleonent,' dit qu*il n'est nullement loisible , ny possible à l'homme de dire et recopier ce qu'il vid, et les merveilles admirables qu*il apprit , et qui luy furent montrées en ce raviâsemcnt^

Or si celuy qui a eslé ravy jusques au troisicsme ciel, où il a vu les beaulez incomparables de la félicité, n*cn ose dire mot, beaucoup moins nous autres, qui n*avons jamais estez elevet ny au prem.iePt oy second, oserons-nous entreprendre d'en parler : Mais puisque le discours que nous devons faire aujourd'huy, selon l'Evangile) est de la félicité éternelle avant toute autre chose, afin de vous faire mieux entendre oe que j'en diray cy-apres, il faut que je me serve d*une similitude.

S. Grégoire le Grand voulant traiter en ses Dialogues des choses merveilleuses de l'autre monde, dit ces paroles : Imaginez- TOUS, de graee, de voir une femme laquelle estant enceinte, est misedansune prison obscure jusques à son accouchement ,etmesme f aeeouche, après quoy elle est condara- Bée d'y passer le reste de ses jours et d'y élever son enfant. Cest enfant estant dosja un peu grand, et sa mère le voulant instruire des choses de ce monde, d'autant qu'ayant tousjoursvescudansceste obscure prison, il n'a nulle cognoissancede la clarté du soleil, de la beauté des estoiles, ny de Tamenité des campagnes; sa mère donc luy voulant faire comprendre toutes ces choses, luy monstre une lampe, ou quelque petite lu-

mière d'une chandelle, par le moyen délais quelle elle tasche autant qu'elle peut de faire comprendre à cest enfant la besiulé d*un jour bien esclairé, ou d'une nuictbien sereine, luy disant : Mon enfant. Je soleil, la lune et les estoiles sont ainsi, et ainaî faictes, et répandent une grande clarté. Mais c'est en vain ; car l'cnfunt oepeut nullement comprendre ny entendre cas choses, n'ayant point eu rexpcricnce de la clarté dont sa mere^ luy parle. Puis ecste pauvre mère luy voulant faire comprendra Tamenité des collines chargées d'une grande diversité de fruicts, d'oranges, di ci Irons, de poires, de {Hommes, etsçmblablcs choses, luy monstre quelques feuilles do ces arbres, luy disant : Mon enfant, ces arbres sont chargés de telles feiiillès : puis luy monslrant une pomme, ou une oiranga qu'elle tient dans sa main, ils sont encore chargez de. tels fruicts, ne sont-ils pas beaux à voir, iuy dit-elle? l'enfaht neanl* moins ne sçait ce que c'est que tout cv\i, ains demeure tousjours dans son ignorance, ne pouvant comprendre par ce que sa mère luy monstre^ comment toutes ces choses sont faictes, d'autant que lout cela n'est rien au prix dé ce qu'elles sont en vérité.

De mcsme est-il, mes chères ameS| des choses que nous pourrions dire de la grandeur , de la gloire et félicité éternelle, et de la beauté et aménité dont le ciel est remply ; car il y a encore plus de rapport da la lampe ou d'une chandelle, avec celle da ce grand luminaire qui nous esclaire , at plus de rapport de la feiiillei et du tniiol

POUR LE 11* DikATVClIfi DE GARESME.

d*inl arbre, avec l'arbre mesme, chargé de feuilles et de frtiîcts tous ensemble, et CTlPC tout ce que cest enfant comprend dé ce que sa riiere luy dit, qu'il n*y a pas entre la lumière dii soleil , et la clarté dont jouy«scnl les bien-heureux en la gloire; la beauté des prairies diaprées de fleurs n printemps , ny Tamenité de nos campâmes chargées de fruicts, n'estant point comparables à la beauté et aménité do ces celebtes campagnes de la félicité éternelle, qtii surpasse înRniment tout ce qui s*cd peut dire ou comprendre.

Or bien que cela soit ainsi, nous ne de- 10(» pas laisser neantmoins d*cn dire quelque chose, quoy que nous soyons tresasseurez que tout ce que nous en pourrions dire n*ost rien , au prix de ce qui est en vrrîté. liais avant que d'entrer en discbnrs, il est nécessaire que je levé de TM esprits quelques dilTicultez qui vous ponrroient empescber de bien entendre cfe que je diray par après do la félicité eCemelle; ce que Je fcray d'autant plus voléntiets, que je désire que ce discours soit bien considéré , ruminé et ''rompris do vos esprits.

La première difficulté qu'il nous faut edaitcir, Pnt, sçavoii- si les âmes bien-heurrases estant séparées do leurs corps , ptvrttii entendre, voir, ouyr, considérer, et avoir toutes les fonctions de rcsprit aussi libres , comme si elles estoient unies avec leurs corps. Or je dis que non seulement elles les ont aussi libres, mais boaueoiip plus parfaictemcnt, que si elles cs- Ibient unies à leur corps : et pour vous faire entendre ceslc vérité , je vous diray une histoire rapportée par S. Augustin , qui n*est pas un autheur auquel il no faille adjouster foy. Il rapporte donc qu'il avoil amnu un médecin fort fameux tant à Boiiie qu'en la ville do Carthagc, qui e.stoit Ires-etcellent en l'art do mcdocinc, et grand kmme de bien, faisant beaucoup de charité enserrant les pauvres gratis, ce qui fut cause que Dieu le tira d'une erreur en laqoelle il estoit tombé estant encore jeune : car Dieu favorise tousjours ceux qui ayoienl le prochain, et qui practiqucnl la cbarité envers luy; et il n'y a non qui attia*tani sa miséricorde sur nous que ccste cterilc qu'il nous a si i5t)et!lalehient recommandée, appelant lo commandement de

l'amour du procfaam son commandement :

ffoc est prœceptum tneum ut diligatU invicem sicut dilexi vas (4), c'est à dire , le sien plus chery et plus aymé; et après ccluy de l'amour de Dieu il n'y en a poihl de plus grand.

S. Augustin dit donc que ce médecin lui avoit raconté, qu'estant encore jeune, il commença a douter que l'ame estant séparée du corps, pu5l voir, ouyr, ou comprendre aucune chose : or estant en cette cfreur, il s'endormit un jour; et pendant Son sommeil il luy apparut un beau jeuho homme, qui luy dit : Suis-moy ; ce que I6 médecin (it, et il le mena en une grarde et spacieuse campagne, où d'un costé il luy lit voir des merveilles incomparables, et de l'autre il luy fit entendre un concert de musiqtie grandement agréable, dont le médecin s'esmerveilla : quelque temps après, cd mesme jeune homme luy apparut derechef, et luy dit : Me reconnois-tu bien? ouy respohdit le médecin, je vous reconnois fort bien, c'est vous qui m'avez mené dans uno campagne où vous me fistcs entendre un concert de musique ires-agt^ablo : maid comment me peui-tu voiretcognoistref dit le jdbne homme, où sont tes yeuxf Moà yeux, respondll le médecin, sont en mon corps. Et où est ton corps? Il est dans mon lict. El tes yeux sont-ils ouverts ou fermez^ llssont fermez. Mais s'ils sont fermez, commentpcuvent-ils voir? Confesse donc maintenant, puisque tu me recognois, et me vois fort bien, tes yeux estant fermez, et que tu as ouy la musique, tes sens estant endormis, que les fonctions de Tc-pril ne dépendent pas des sens ; et q u'esiant l'ame séparée du corps, elle ne laissera pas de voir, d'ouyr, de considérer et d'entendre Ires-parfaiciement ; ce qu'ayant dit, cejeunc homme disparut, et laissa le médecin, lequel par apreâ ne doula jamais plusdeceste vérité. Ainsi te rapportes. Augustin, lequel ayant dit que le médecin luy raconta qu'il avoit entonilu une excellente musique qui se chantoit 3 son costé droit oslant en ccste campdgnc, dont nous avons parlé; mais certes, dll-il. je ne me ressouviens pas de ce qu'il aVoll veu du costé gauche.

En quoy nous remarquons que ce glorieux Sainct estoit extresmement exaclà ne rien dire, que co qu'il sçavoit asseurembnt

I <l)S.itil,IV.

SERMON

estre de la vcrlté de cette histoire. Apres laquelle nous ne devon? plus admettre ce doute ny cesto difficulté en nos esprits, que nos âmes n'aycnt une pleine et absolue liberté d*exercer toutes leurs fonctions, bien qu'elles soycnt séparées de leurs corps : de sorte que noslro entendement verra, considérera ctentendra, non seulement une chose à la fois, mais plusieurs ensemble, nous aurons plusieurs attentions sans que Tune empescho Pautre. En ce monde nous ne pouvons pas faire cela ; car quiconque veut penser a plus d'une chose à la fois, et eu mesme temps, il a tousjours moins d'attention à chaque chose, et. son attention sur chacune est moins parfaicte.

Tout de mesme en est-il de la mémoire? car elle nous fournira plusieurs souvenirs ensemble, sans que Tun empcsche Tautre.

Nostrc volonté voudra aussi plusieurs choses, et aura beaucoup de divers vouloirs, sans que cette diversité soit cause qu'elle veuille ou affectionne moins les choses ; ce qui ne se peut faire en celte vie, tandis que nostre a me réside dans le corps comme dans une prison, d'autant que nostre mémoire n'a pas une si pleine liberté de faire ses fonctions, qu'elle puisse avoir plusieurs souvenirs à la fois, sans que l'un empesche l'autre : noslro volonté de mesme afîectionne moins fort quand elle ayme plusieurs choses ensemble, ses désirs et ses vouloirs sont moins ardens et violons quand elle en a plusieurs ; ce qui ne sera pas ainsi dans le ciel, où nostre ame aura une parfaite liberté de faire toutes ses fonctions, comme nous avons dit.

La seconde difiQculté que je veux eclaircir, est touchant l'opinion qne plusieurs ont, que les bienheureux qui sont en la Hierusalem céleste, sont tellement enyvrcz de l'abondance des divines consolations, que cela leur este la liberté de l'esprit pour agir , c'est à dire que cet enyvrenient leur oste le pouvoir de faire aucune action, ponsant que ce soit la mesme chose de celte félicité, que des consolations que l'on reçoit quelquesfois en terre, lesquelles font entrer les personnes en un certain endormissement d'esprit si grand, qu'il ne leur est pas |)OSsible,pour un temps, de se mouvoir, ny comprendre mesme le lieu où ils sont, ainsi qu'il arriva au peuple d'Israël au retour de leur captivité, comme tesmoi-

gne le prophète royal David, par ces paroles. In convertendo Dominât capiMtO' tem Sion, facti êumus ncut consolatL

Nous avons esté faits, dit-il, comme consolez ; ou selon le texte hébreu et la version des Septante , comme endormis, en sorte que nous ne sçavions ce que nous faisions, pour la grande consolation qui nous surprit lorsqu'il plut au Seigneur de nous retirer de nostre captivité, pour nous faire retourner on la saincteSion.

Mais il n'en sera pas ainsi en la gloire éternelle ; car l'abondance des divines consolations n'ostera pas à nos esprits la liberté do faire leurs actions, nv leurs mouvomons; ce qu'ils feront avec tant de facilité que leur multitude ou variété n'cmpesrhera point leur tranquillité, parce que dans le ciel la tranquillité et le repos sera l'excellence de nos actions, en sorte qu'elles ne se nuiront point point l'une à l'autre, ains au contraire elles s'entr'aideront merveilleusement bien à continuer leurs exercices , pour la gloire et le pur amour de Dieu , qui les rendra capables de subsister l'une avec l'autre.

Or ne croyez donc pas, mes chères anies, que nostre esprit soit rendu stupide et endormy pour l'abondance des divines consolations qu'il recevra en la félicité éternelle ; ô non certes 1 cela ne sera pas, aint il sera grandement prompt, reveillé et agile en ses opérations ; et si bien il est dit que Nostre-Seigneur enyvre ses bien-aymez, leur disant ces amoureuses paroles da Cantique . Comedite, amici, bibite ^ et inebriamini charissimiih) : Beuvez, mes amis, enyvrez-vous, mes tres-chers : cet enyvrement neantmoins ne rendra pas rame moins capable de voir, d'ouyr, de considérer, d'entendre, et faire, ainsi que nous avons dit, tousses mouvemens, selon que l'amour do son bien-aymé luy suggérera; au contraire, c^la l'excitera tousjours davantage à redoubler ses clans amoureux, comme estant tousjours plus enflammée do nouvelles ardeurs envers luv.

La troisiesme difficulté que je veux oster de vos esprits, est, qu'il ne faut pas penser que nous soyons subjccts aux distractions, estant en la gloire éternelle , comme nous sommes tandis que noua vivons en ceste vie mortelle : la raison de ceci est , que nous

(DCail.v

POUR LE 11* DIMAIICHE DE GARESME.

aroîr , aîiiû que nous avons dit , phisîeurs et diverses attentions en mesme temps , sans que Tune nuise à l'autre , ains elles se perfectionneront Tune Tautre ; si bien que la multiplicité et variété des subjecls que nous considérerons en nostre entendement, et des souvenirs que nous aulons en nostre mémoire, et encore des teîrs que nous aurons en nostre volonté, Be feront nullement que Tun empesche Fantre, ny que Tun soit mieux compris que l'tautre ; parce que dans le ciel tout y est souverainement parfait, et qu'en la béatitude étemelle, se retreuve ensemble toutes aortes de bien et de félicité, ainsi que di- KDt les théologiens, ^ea/t'fudo estêtatus OMiitwfii bonorum aggregatione perfectu. Et si Ton estime en ce monde un homme bien-heureux , qui peut avoT pluneurs attentions en mesme temps, ainsi que tesmoignent les louanges que les poëtes ont donnée à celuy qui pouvoit estre attentif à sept choses en mesme temps; et à ce valeureux capitaine, de ce qu'il cognoisaoit cent cinquante mille soldats qu'il ivoit sous sa charge , un chascun par leur Bom propre : combien plus nos esprits lenml-ils bien-heureux dans le ciel , où ils pourront avoir plusieurs attentions à la fois, sans que l'une empesche l'autre.

Mais, mon Dieu , que pourrions-nous dire de eette indicible félicité qui sera etcraelle, invariable, constante et permanente!

le ne veux pas , mes chères âmes, vous parler de la félicité que les bien-heureux ont en la claire veuë de la face de Dieu, et de son essence ; car cela regarde la félicité esBentielle, de laquelle je ne veux pas parler maintenant, sinon que j'en dise quelque mot sur la fin. Je ne parleray pas aussi do retemité de cette gloire ; mais je traiteray eeolement d'un poinct qui regarde une certaine gloire accidentelle , que les bienkeureux reçoivent en la conversation qu'ils ont par ensemble. 0 quelle agréable conversation est celle dont ils jouyssent! puis- (p'ils conversent avec les anges et archan- |es, les chérubins et séraphins, et avec les Bittctd apostres, les martyrs, les confesnors, les sainctes vierges, et avec la reyne des vierges, nostre glorieuse Dame et IhîBtreise, et avec la tres-saincte humaùté de NosUre-Seigneur, et enfin avec la

trcs-adorable Trinité, le Père, le Fils et le Sainct-Esprit.

Or tous les bien-heureux se cognoistront les uns les autres, un chascun par leur nom , ainsi que nous le fait entendre l'Evangile de ce jour , lequel nous fait voir Noslre-Seigncur sur le montTabor, qui prioit , accompagné de S. Pierre , S. Jac^ ques et S. Jean , en la présence desquels il se transGgura, en laissant respandre sur son sacré corps une petite partie de la gloire dont il jouyssoit continuellement en son ame dès l'instantde son incarnation : gloire qu'il retenoit par un continuel miracle, resserrée et couverte dans la suprcsme partie de son ame. Les apostres virent donc alors la face de Nostre-Seigncur, plus reluisante et éclatante que le soleil , et cette clarté et splendeur fut encore répandu?

jusque sur ses habits : pour nous monstrer qu'il n'cstoit pas si chiche de sa gloire, qu'il n'en fîst part à ses vestemens, et mesme à ce qui estoit autour de luy, voulant par cela nous faire voir un petit eschantillon de la félicité étemelle , et une goutte de cet océan incomparable de la gloire, pour nous faire désirer la pièce toute entière! Ce que le bon S. Pierre, qui parloit pour tous, conune devant estre le chef des autres, ayant remarqué : 6 Seigneur! qu'il est bon d'estre icy, dit^il tout transporté de joye et de consolation. Domine, àonum estnoê hic e$se(^) : J'ay bien veu, vouloit-il dire, de belles clioses ; mais il n'y a rien de si désirable que d estre icy. Il vid encore Moyse et Elie, qu'il n*avoit jamais vous , lesquels il cognut fort bien ; l'un ayant pris son corps, ou bien un autre formé de l'air , et l'autre estant en son mesme corps, auquel fut enlevé dans le chariot de feu , et tous deux s'entretenoient avec Nostre-Seigneur de l'excez qui devoit arriver en Uierusalcm , exc«z qui n'estoit autre que la mort que ce divin Sauveur devoit souffrir par l'excez de son amour pour nostre salut. Et soudain après cet entretien, les apostres entendirent la voix du Père éternel, disant : Hic eH Filiui meus dilectusy in quo mihi bene com^ placui , ipsum audite (% : C'est icy mon fils bien«aimé , auquel j'ai pris mon bon plaisir, escoutez-le. Vous voyez donc bien par ce que je viens de dire , que nous nous

(1) 8. Mattk. xnu^ (à)Uf, IV 4m Roto,«k. a.

lOG

SERMON

rcco<;noistron8 tous les uns les autres en la fclicilé clerncUCy puisqu'en ce petit eschanlillon que Noslre-Scigneur en voulut monstrcr sur cette montagne à ses apostres , il voulut qu'ils cognusscnt Moysc et Elie y qu'ils n*avoicnt jamais vcus.

Mais si cela est ainsi, quel contentement recevrons-nous en voyant ceux que nous aurons si chèrement aimés en cette vie ? Ouy mesme , nous cognoistrons les nou- , veauxchresliens qui se convertissent maini^enunt à nostrc suincte foy, aux Indes, au Japon, et aux Antipodes , et les amiliez sainctes, comme elles auront esté commencées pour Dieu en ceste vie, elles se continueront en Taulre éternellement.

Nous aymerons des personnes particulières, mais ces amitiez parliculieres n'engendreront point des parlicularitez ; car toutes nos amitiez prendront leur soui-ce de la charité de Dieu , qui les conduisant toutes , fera que nous aymerons un cbascun bienheureux do ce pur amour dont nous sommes aymez de sa divine bonté.

0 Dieu , quelle consolation recevronsnous en cette conversation céleste que nous aurons les uns avec les aulres? Là nos bons anges nous apporteront une consolation plus grande qu il ne se peut dire ny penser, quand ils se feront cognoistre à nous» et qu'ils nous représenteront si «mourousementlo soin quils ont eu d»DOslre salut durant le cours de noslre vie mortelle , nous ressouvenant des sainctes inspirations qu'ils nous ont apportées, commo un laict sacré qu'ils alloient puiser dans les mammelles de la divine bonté, pour nous attirer à la recherche de ses divines suaviiez dont alors nous serons jouyssans. Ne vous ressouvient^il pas^ nous dirontils , d*une telle inspiration que je vous npportay en tel temps , lisant un tel livre, ou escoutant un tel sermon , ou bien en regardant une telle image V comme de Sle Mario Egyptienne : inspiration qui vous incita à vous convertir à Nostrc-Seigneur, et qui fut le subject de vostrc prédestination. 0 Dieul nos cœurs ne se fondront-ils pas d*un contentement indicible 1

Mais outre cela , un chascun des bienheureux aura un entretien |;)articulier les uns avec les autres « selon leur rang et dignité. Yo^tre bien-heureux père S* Au£us- UUf mescneres sœurs (jé me plaia a parler

de lui, car je sçay que le souvenir vous en est ap;rcable), fit un jour un souhait de voir Rome triomphante en son triomphe glorieux , S. Paul preschant , et Nostre- Soigneur conversant |)arnii le peuple, {!uerissant les malades, et faisant des miracles. 0 Dieu ! mes chères sœurs , quelles consolations à ce grand sainct, voyant la Uienisalem céleste en son divin triomphe; le grand apostre S. Paul (je ne dis pas grand de corps car il estoit petit, mais grand en éloquence ctsainctelé) preschant et entonnant avec une mélodie nom|)areilie les louanges qu'il donnera éternellement à la divine majesté dans le ciel : Mais quel excez de consolation pour S. Augustin , d^ voir faire le miracle perpétuel de la félicité des bien-heureux par Nostre-Seigneur, la mort duquel nous t'a acquise? Imaginezvous , de grâce , le gracieux entretien que ces deux saincts auront Tun avec l'autre^ S. Paul disant à S. Augustin : mon cher Père , ne vous ressouvenez-vous pas qu'en lisant mon epistre , vous fustes touché d'une telle inspiration , qui vous sollicila de vous convertir ; inspiration que j'avais obtenue do la miséricorde de nostre bon Dieu, par la prière que je faisois pour vous en mesme temps que vous lisiez oe que j'avois o^ni. Cela, mes chères sœurs^ ne causera-t-il pas une douceur admirable au cœur de ce sainct Père? Faites derschtïf , je vous prie, une imagination, que Nostre-Dame , saincto Magdeiene , sainote Marthe, sainct Eslienne, elles aposlresi fussent vous par l'espace d'un an en dierusalem , qui est-ce d'entre nous qui voudroit demeurer icy? Pour moy, jo pcn$é que nous nous embarquerions tous, et nous exposerions à tous les périls et hazarai qui se pourroicnt rencontrer d'icy là, pour avoir celle grâce de voir nostre glorieuse maistresso, et tous les autres saincts qui s'y trouveroicnt ; puisque les pèlerins qui enlrcprcnnent ce voyage s'exposent à tant de périls , pour aller seulement révérer les lieux où ces sainctes personnes ont pdsé leurs bénits pieds.

Si cela est ainsi, 6 Dieu 1 quelle coneolalion recevrons-nous estant au cicl^ où nous verrons ceste benisto face de Nostre- Dame toute enûummée de l'amour de Bietit fit si saincte filisabelh demeura si lniiis« portée d'aise et de contentement , quand

POUR LE II« DIMilNGEIE DE CARESHE.

jour qu'elle le visita, elle luy ouyt entonner ce divin conliquo , Magnificat amima mea Domiumih) : combien plus nos cœurs et nos esprits tressailleront- ils d*un contentement inexplicable, lorsqu'ils entendront entonner par cette chanteresse sacrée, le cantique de Tamour éternel?

6 Dieu, quelle douce mélodie ! sans doute nous pasmerons et entrerons en dès ràvislementà inconcevables, lesquels nenttus ofiteront pas pourtant Tusagé de Id raison, ni les fonctions de nos puissances, qui s'establiront merveilleusement pur ce divin rencontrequo nous ferons dcNostre-Dame, pour mieux et plus parfaitement loiier et glorifier Dieu, qui luy a fait tant de grâces que de la choisir pour sa mer%; et à nous, «MIS faisant celle de converser familierenent avec elle.

Mais, ma direz- vous, puisque nous converserons et nous entretiendrons avec tous ceux qui seront en cette Uierusalcm cetele, qu'estrce que nous dirons? dequoy parlerons-nous ? quel sera le subjcct de Dostre entretien?. 0 Dieu! mes chères lœurSy quel subject? ce sera celuyde la flàisericorde que Dieu nous a faicte icy bas, par laquelle il nous a rendus capables d'entrer en la jouissance de cette félicité bicnbeoreuse , en laquelle Tamc n'aura plus ijeo à désirer. Car en ce mot de félicité, aoat compris, comme nous avons dit, toutes sortes de biens, lesquels ne sont pour- (aql qu*un seul bien , qui consiste en la jouissance de Dieu ; c'est ce seul bien que b divine amante du Cantique des cantiques demandoit instamment à son Bien- Âfmé (observant en cela , comme estant tres-prudente, le dire du sage, qu'il faut genser à la Gn, premier qu'à l'œuvro).

(kculeiur me osculo ori$ sui (2) : Donnez-moy , luy dit-elle, ô mon cher Bicniymé, un baiser de vostre bouche ; baiser, kquel ainsi que jediray bien-tost, n'est nure chose que cette félicité bien-heu-

laise.

liais de quoy traiterons-nous encore en nstrc conversation? de la mort et passion deNostre-Seigneur. No l'apprenons-nou^ paen la Transfiguration, où il ne se parla de rien tant quo de l'excez qu'il devait nnfirir en Uierusalem ; eiccz qui, comme fay dit, n'estoit autre que la mort de ce

Ci)I.Ukt.-(l)GaBtL

divin Sauveur. 0! si nous pouvions comprendre quelque chose de la consolation que les bien-heureux auront en parlant de cette mort, combien nos âmes se delecteroient-elles d*y penser?

Passons plus outre, je vous prie, et disons quelque chose de l'honneur et de la grâce que nous aurons de converser mesme avec Nostre- Seigneur Jésus -Christ. 0!

c'est icy sans doute que nostre félicité prendra un accroissement indicible: quo ferons-nous, chères âmes ; mais que deviendrons-nous, je vous prie, quand nous verrons ce cœur tres-adorable et tres-aimable de nostre divin muistre , à travers de la playe sacrée de son costé; tout ardent de l'amour qu'il nous porte? Cœur auquel nous verrons tous nos noms escrits en lettres d'amour. Hé I est-il possible, dirons-nous alors à nostre divin Sauveur, que vous m'ayez tant aymé , que de graver mon nom en vostre cœur et en vos mains? Cela est pourtant tres-veritable.

Le prophète tsaye parlant en la personne de Kostre-Seigneur , nous dit ces paroles : Quand bien il arriveroit que la mère oubliast son enfant qu'elle a porté en ses entrailles, sy ne t'oublieray-je point; car j'ay gravé ton nom en mes mains : Numquid potest muUer oblivisci infantem êuum, ut non misercatur filio uteri sui : et siilla oblita fuerit^ ego tamen non ohliviscar tui^ ecce in manibui meis descripsi te (1). Mais Nosîre-Seigneur enchérissant alors sur ces paroles, nous dira ; Non seulement j*uy gravé tout nom en mes mains; mais encore dans mon cœur. Subjcct certes de très-grande consolation , de voir que nous sommes si chèrement aymcz de Nostrc-Soigneur, qu'il nous porto tousjours dans son cœur. 0 quelle admirable délectation pour un chascun des esprits bien-heureut, quand ils verront dans ce cœur tres-sacré et tres-adorable , les pensées de paix qu'il avait pour eux à l'heure mesme de sa passion ! Pensées par lesquelles il nous preparoit, non seulement les moyens principaux de nostre Siilut; mais nous preparoit encore en particulier, avec une bonté admirable, tous lesoiviis attraits, inspirations et bons niouvemens, desquels ce très-doux Sauveur se vouloit servir pour nous tirer à la suitd d^ son

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SERMOlf

amour. Ces veuèf^, cm regards et ces considérations particulières que nous irons faisant sur cet amour sacré, duquel nous aurons esté et serons si chèrement et si ardemment avmez de nostre souverain maistre, n'enflammeront-ils pas nos cœurs d'un amour et d*une ardeur nompnrei Ile. Hé!

mes chères sœurs, que ne devrions-nous pas faire pour jouyr de ces suavilez si douces et si agréables.

Mais nostre félicité ne s'arrestera pas là , ains passera encore plus avant ; car nous verrons face à face, et non pas en un miroir I comme dit Tapostre, Tessencedc Dieu, et le mystère do la tres-saintc Trinité, en laquelle, vision et claire cognoissance consiste nostre félicité essentielle. Là nous entendrons et participerons à ceste trps-adorable conversation, et à ces divins colloques , qui se font entre le Père, le Fils et le Saincl-Esprit. Nous entendrons comme le Fils entonnera merveilleusement bien, et avec une harmonie inconcevable, les louanges deuë's à son Père Etemel , et luy représentera en faveur de tous les hommes , Tobeyssancx) qu'il luy a rendue tout le temps qu'il a esté en cette vie mortelle : Et nous entendrons en contr*echange , comme le Père Eternel prononcera d'une voix éclatante, et avec une harmonie incomparable, ces divines paroles que les apostres entendirent au jour de la Transfiguration : Hic est Filius meus dileclus, in quo mihi bene complacui. C'est icy mon fils bien-aymé, auquel je prends mon bon plaisir. Et le Père, et le Fils parlant au Sai net-Esprit, diront: C'est icy nostre Esprit bien aymé, lequel estant tout nostre amour, et procédant de l'un et de lautre, n'est qu'un mesme Dieu avec nous.

Or non seulement il y aura un entretien des trois personnes divines par ensemble, ains encore entre Dieu et les bienheureux, ce qui nous est montré en l'Evangile de ce jour, où il est dit que Nostre-Seigneur s'estant transGguré, Moyse et Elie s'entretenoient familièrement avec luy. Mais quel sera cet entretien? o certes 1 il sera tel, qu'il n'est pas loisible à l'homme de se l'imaginer : Ce sera un devis si secret, que nul ne le pourra entendre que Dieu, etceluy avec qui il le fera. Dieu dira un mot à un chacun des bienheureux en particulier, el qu'il n'y en aura point de semblable :

mais quel sera-t'il ce mot? o certes, sera un mol le plus amoureux qui se puises jamais imaginer. Représentez-vous toos les mots qui se peuvent dire pour attendrir un cœur , et les noms les plus affectionnez qui se peuvent donner à ceux qu'on ayme parfaitement, et puis dites enGn que ce n'est rien au prix de ceux que Dieu dira, ou donnera à un chacun des bienheureux là-haut au ciel. Représentez-vous que le Pcre Eternel vous dira : Tu es la bien-aymée de mon Fils bien-aymé , c'est pour» quoy tu seras tousjours tres-cherement aymée de moy : tu es la bien-choisie de mon bien-choisi, qui est mon Fils, c'est pourquoy tu ne te sépareras jamais de moy. Or tout cela n'est rien, mes chères sœurs, en comparaison de la suavité qu'apportera quant et soy ce nom, ou ce mot sainct et sacré que Dieu dira à Tame bienheureuse. Nom duquel parlant le bienaymé Disciple en son Apocalypse, dit, que ce sera un nom nouveau, que nul n'entendra que ccluy qui le recevra ; Notnen fiovum quod nemo scity nisi qui aceipit (1).

0 certes ! ce sera vrayement alors que Dieu donnera à la divine amante ce sainct baiser qu'elle a si ardemment demandé et souhaité, ainsi que nous disions tantost: 0 qu'elle chantera amoureusement ces paroles du cantique, Osculetur me osculo oris sui , qu'il me baise , le bien-aymé de mon ame , d'un baiser de sa bouche. Puis poursuivant , Pufchriora sunt ubera tua vino , etc. (2) Meilleur sans comparaison , dira-t'elle , est le laict qui coule de vos divines mammelles , que les vins les plus délicieux de la terre.

Mais en quelles divines extases , et en quels doux embrassemcns entrera alors cette sainctc amante, quand Dieu lui donnera ce baiser de paix , qu'elle a tant désiré; baiser qu'il donnera encore à un chascun des citoyens célestes , entre lesquels se fera un entrelien admirablement agréable des souffrances et des tourmens que nostre souverain rédempteur a endurez pour un chascun de nous , durant le cours de sa vie mortelle, entretien qui leur causera une consolation telle que les anges mesmes n'en seront pas capables , au dire de S. Bernard : Car si bien Nostre-Seigneur est leur sauveur, et qu'ils ayenl

(1) APO0.U.— C^Cutl.

MDR LE JEUDT DE LA III* SEM Allffi DE CARESNE.

«té sauvez par lay , il n'est pourtant pas feur rédempteur, d'autant qu'il ne les a pas racheptez, ains seulement les hommes, qui recevront un contentement singulier à parler de cette saincte rédemption , par le moyen de laquelle ils seront faits semblables aux anges , comme dit Nostre-Seigneur cnI*Evangile (1) ! lorsque n6u$ serons en la Hierusalem céleste, où nous jouyrons d'une conversation tres-agreable avec les esprits bienheureux , les anges , chérubins 8t séraphins, lessaincts et suinctes, Nos- 'JY»-Dame et glorieuse maistrcsse , Nostre- Seigneur, et enfin avec la tres-saincte et treàkodorable Trinité. Conversation qui sera pleine d'une incomparable suavité.

Et si nous avons tant de contentement en cette vie mortelle d'ouyr parier de ce que nous aymons, que nous ne nous en pouvons lasser, quelle joye et quelle jubilation recevrons-nous d'ouyr éternellement chanter les loiianges de la divine Ma-

(Dlm,!!.

jesté que nous devonsaymer , et que nous aymerons alors plus qu'il ne se peut dire ny comprendre ! Et si pendant cette vie nous prenons tant de plaisir en la seule imagination de la félicité éternelle , combien alors aurons-nous de plaisir en la jouyssance de cette mesme félicité? (eiicité et gloire qui n'aura jamais de fin , ains qui durera éternellement, sans que jamais nous en puissions estre rejetez. 0 que cette asseurance augmentera de beaucoup nostre consolation.

Marchons donc gayement et joyeusement , mes chères âmes , parmy les difficultez de cette vie passagère : Embrassons à bra3 ouverts les mortifications, les peines et les afflictions, si nous en rencontrons en nostre chemin , puisque nous sommes asseurez que ces peines prendront fin , et qu*elles se termineront avec nostre vie, après laquelle il n'y aura plus que joyes , que contentemens et consolations eter* nelles. Amen.

SERMON

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