‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 2)Chapitre 39 sur 356 · POUR LE III* DI HANCHE DE CARESME · texte numérisé non relu

POUR LE III* DI HANCHE DE CARESME

■ntbiaflbrde, ternie et décolorée, de manere qu'il n*y restoit plus que quelques traicts et petits lineamens, ainsi que Ton void en un tableau qui est seulement esbaoché, où les dernières couleurs n*estant |KriDl encore appliquées, il n'y a seulement qu*an air bien petit et bien mince de celuy qu'il représente, mais Nostre-Seigneur estut venu au monde, a tellement restabli ertie image, et relevé nostre nature audcflHHi de tous les anges et au-dessus de toQlee^qui n'est point Dieu, et nous a teliement faits semblables à luy par son incmation, que nous pouvons maintenant dire et avec vérité, que nous ressemblons ea quelque sorte parfaictement à Dieu, lequel s'estant fait homme a pris nostre semblanoe, et nous a donné la.sienne. 0 combien donc devons-nous relever nostre coulage, pour vivre selon ce que nous sommes, ea imilant ce divin Maistre le plus parfaictement qu'il n(}us sera possible! puisqu'il «t venu en ce monde pour nous enseigner ce que nous devons faire (lour conserver m nous cette beauté et divine ressembhiiee, qu'il a si parfaictement reparée et CBbellie par son incarnation.

Or dites-moi donc, Tamour cordial que MUS nous devons porter les uns aux autres, (pfil et combien parfaict doitril estre puisque Nostre-Seigneur nous a également rejMKz, et faits semblables à luy, sans en eidure aucun : Mais il faut neanlmoinsentadre iousjours qu'il ne faut pas aymerco qui est au prochain contraire à cette divine nasemblance, et qui peut ternir ce por- Inict sacré, c'est à dire ses imperfections : Biis hors de là, mes ciieres sœurs, ne deiQoa-noas pas aymer chèrement celuy qui ions représente si au vif la personne sacrée de nostre Maistre? Hé! n'est-ce pas l'un to plus preignans motifs que nous puisms avoir, pour nous aymer tous d'un aooar sincère et cordial? Ha ! ne devrions- KIII8 pas faire, quand nous voyons nostre prochain , comme fit le bon Raguel, quand i vit le jeune Tobie : Ce bon homme, disie,le voyant; hé! dit-il à sa femme, mon Dieu que cet enfant me représente bien lostre bon cousin Tobie : Çuam similis mjuvenis iste consobrino meo (4). Puis t'eitant enquis de luy d'où il estoit,ets'il ne QODWMiMoit point Tobie, l'ange qui l'accom-

pagnoit respondit qu'ils le cx>nnoîssoient bien, et que celuy à qui il parloit estoitson fils : lors le bon Raguel tout transporté d'aise, l'embrassa, et le baisant et le caressant tendrement, luy dit ces paroles : 0 mon enfant ! que tu es fils d'un bon père, et que tu ressembles à un grand homme de bien : Benedictio sit tibi, fili mi, quia boni et optimi viri filius es. Et après luy avoir donné mille bénédictions, et rendu plusieurs tesmoignages de bienveillance, il le reccut en sa maison, et le traita merveilleusement bien selon l'affection qu'il portoit à son père Tobie.

Hé donc! n'en devrions-nous pas foire de mesme , quand nous nous rencontrons les uns les autres, et que nous voyons nos tre prochain? 0! devrions-nous dire, que vous ressemblez à un grand homme de bien ; car vous me représentez mon Sauveur et mon Maistre, et sur l'asseurance qu*ii nous donneroit, ou que nous nous donnerions les uns les autres , que nous nous reconnoissons bien : quelles caresses ne luy devrions-nous pas faire? Mais pour mieux dire, combien amoureusement et tendrement devrions-nous recevoir le pro cbain! honorant en luy cette divine ressemblance, renouant tousjours ce doux lien de charité, que S. Paul appelle lien de perfection . Quod estvinculumperfeetianis (4 ) ; qui nous tient liez, serrez, et conjoints les uns avec les autres.

Marchons donc en la voye de la dilection , comme enfans tres-chers de Dieu, ainsi que nous exhorte le grand apostre en son Ëpistre : mais marchez-y, dit-il, comme Nostre-Seigneur Jesus-Christ y a marché, lequel a donné sa vie pour nous et s'est offert en holocauste et victijne d'odeur et de suavité à son Père ; paroles desquelles nous tirons la cognoissance du degré auquel doit parvenir l'amour que nous devons avoir les uns envers les autres, et à quelle perfection il doit monter, qui est de donner ame pour ame, vie pour vie, et enfin tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, les uns pour les autres, excepté le sulut; car Dieu veut que cela seul soit réservé. Nostre-Seigneur a donné sa vie pour un chascun do nous, il a donné son ame, il a donné son corps et n'a rien réservé ; et pariant, il ne veut pas aus:5i que nous fas-

a) GOIOM. lU.

81008 aucune resenre pour nostre prochain, exceplé le nalut éternel.

Nostre-Seigneur nous a donné sa vie, non seulement en remployant à nous enseigner ce que nous devons faire pour nous •auver, tant par ses exemples que par ses paroles, guérissant les malades, et faisant plusieurs miracles : mais il a encore donné 88 vie en fabricant sa croix tout le temps d'iceile, souffrant mille et mille persécutions de ceux-mcsmes pour lesquels il la donnoit et auxquels il faisoit tant de bien. Or c'est en cela, mes chères sœurs, qu'il veut que nous rimitions, et que nous fabriquions nostre croix, en souffrant les uns pour les autres, ainsi qu*il a fuict, et que BOUS donnions nostre vie pour ceux-mes- Bies qui nous la voudroient ester , nous employant pour le prochain, non seulement es choses agréables ; mais encore es plus pénibles et désagréable , comme de aupporter amoureusement les persécutions qu'il nousfait, et tout ce qui pourroit en quelque façon refroidir nostre cœur envers liiy.

Il y en a plusieurs qui disent : Tayme grandement mon prochain, et voudrois bien luy rendre quelque service; cela est bon, dit S. Bernard, mais cela n*eât pas assez, il fout passer plus outre , je Tayme tellement, que Je voudrois employerde bon cœur tous mes biens pour luy; cela est davantage et meilleur, mais ce n'est pas encore assez : je l'ayme, je voua asseure ; tellement que j*employeroÎ8 volontiers ma personne pour luy; voilà certes un Ires-bon signe de vostre amour: mais il Haut passer plus outre ; car il y a encore un degré plus haut, ainsi que nous rapprend S. Paul, lequel escrivant aux Corinthiens, leur disoit : Imitalores tnei eitote, sicut et ego ChfisH{i) : Soyez mes imitateurs, comme je le suis de Jo^^iis-Christ; voulant dire : Je suis prost à donner ma vîo pour veus, comme il a fait, et à m'employer si absolument pour vostre salut, que je no veux faire aucune reserve , pour vous tesmoigner combien je vous ayme chèrement et tendrement ; ouy mesme , je suis prest de laisser faire pour vous tout co qu'on voudra do moy. En quoy îl nous apprend, que de s'employer jusques à donner sa vie pour le prochain, n'est pas tant que de se

(1 L Cor. IL

laisser employer pour luy au gré deea»

très, ou par eux, ou pour eux ; et c'est cela qu'il avoit appris do Nostre-Seigneur, 1» quel s'estanl employé luy-mosme pourno»tre salut et rédemption, se laissa employer par après pour parfaire cette mesme r»

demption , et nous acquérir le salut , m laissant attacher sur la croix par eeaz-|i mesmes pour qui il mouroit; il a'esloit employé luy-mesme toute sa vie, et en sa mort il se laissa employer, laissant faiie de luy tout ce qu'on vouloit, non par ses amis, ains par ses ennemis, qui luy dot» nerent la mort avec une rage et furie fa» supportable , sans qu'il y resistasl aucunement, ny s'excusast, se laissant eonduiie et tourner à toute main, tout ainsi' que la cruauté de ces malicieux bourreaux le«r suggrroit, regardant en cela la volonté de son Pcro céleste, laquelle estait qu'il meorust pour les hommes ; à quoy il se sosbmit avec un amour si granj , qu'il est pTas digne d'estre admiré, que d'estrelmagM ny compris.

C'est à ce souverain degré de perfecttan de l'amour du prochain, que nous autra ecclésiastiques, religieux et religimnea, qui sommes consacrez au service de Dieu, soinmes appeliez , et auquel nous devens prétendre de toutes nos forces , ne nms employant pas seulement pour le bien de prochain , ains nous laissant encore

ployer pour luy, par la saincte obeyssanee, à faire tout ce qu'on voudra de nous, wns que jamais nous y résistions : car quand nous nous employons nous-me«nes pour son service, ce que nous faisons par nosCre élection, et par le choix de nostre propie volonté, apporte tousjours beaucoup de satisfaction à nostre amour propre; iiMfe de nous laisser employer pour le prochain es choses qu'on veut, et que nous ne venions pas, ou que nous ne choisissons pas, c'est là où gist le souverain degré de œt amour : comme quand nous voudrions prescher , on nous envoyé servir les malades; et quand nous voudrions prier poor le prochain, l'on nous fait faire autre chose pour le service du mesme prochain. Miens vaut tousjours sans comparaiï?on ce que Ton nous fait faire (J'excepte ce qui n'est pas conlraire à Dieu , et qui ne roffénae point) que ce que nous faisons ou choiato^ nous de nous-meames.

POUR LE III, DINANCHB DE CÂRESHE.

os-nous donc les uns les autres et BS en la voye de la dilection, nous

comme Nostrc- Seigneur Jesuslous a avmez : il s'est ofTort en ho- > pour nous, lors qu'il mourut sur ,où il nous donna jusques à la derutte de son sanj:; , lequel il repan- B terre comme pour faire uncimcnt duquel il vouloit cimenter, unir, Ire, et attacher toutes les pierres le son Eglise , qui sont les fidèles iutre , afin qu'ils fussent tellement errez, et conjoints par ensemble, lais il ne se trouvast nulle division iix , tant il craignoit que cette die leur causast une désolation cter- ) combien ce motif est preignant!

QS inciter à garder et observer exit ce commandement, de penser 18 avons tous esté également arro- » sang précieux .

"^-Seigneur donc, dit le sainct apos- >t offert à Dieu son père pour nous, le d*odeur et do suavité : Hé! queloes odeurs ne repandit-il pas do- D Père éternel , lors qu*il institua sainct Sacrement de l'autel; aunous témoigna si admirablement leur incompiirable de son amour.

« fut un parfum inGniment suave, t act de dilection si incomprcheniie Nostre-Seigneur fit lorsqu'il se ï nous, qui estions ses ennemis, et

causions la mort! Ce fut vrayelors qu'il nous donna le moyen de r à ce suprême degré d'union, qu'il »iroit, qui est d'cstre faits un avec nme luy et son Père ne sont qu'un, fil luy avoit demandé, treuvanten temps le moyen de faire celte union, en instituant le Ires-sainct ent de l'Ëucbaristie, par la reccp- |uel nous sommes faits une mesme ivcc luy , ainsi que dit S* Payl :

Hinis , et unum corpus multi su- KjMjr , qui de uno paue^ et de una participamus. 0 bonté incomna- [ue vous estes digne d'estre aymee î i où s'est abaissée la grandeur do pour un chacun do nous, et jusqi^ ril nous élever? de nous unir si'parnia soy, qu'il nous rende une meç- )se avec luy : Ce que Nostre*Sei-

I tovlo lém pQur nQm exmipmt

que comme nous sommes tons aymez d*u]i mesme amour, par lequel il s'unit à nous on ce trcs-sainct Sacrement; ainsi veuUil que nous nous aymions tous de ce mesme amour qui tend à l'union, mais â une union plus grande et plus parfaite qu'il ne se peut dire.

Nous sommes tous nourris d'un mesme pain, qui est ce pain céleste du tres-sainct Sacrement , la manducatîon duquel s'appelle communion ; ce qui nous représente la commune union que nous devons avoir par ensemble, union sans laquelle nous ne méritons pas le nom d'enfant de Dieu, puisque nous ne luy obeyssons pas. Les enfans qui ont un bon père, le doivent imiter et suivre ses commandemens en toutes choses : Patrem sequitur sua proies. Mais quel meilleur père , mes chères ame^, pourrions-nous avoir que Dieu, qui est la bonté mesme, et coluy duquel toute bonté dérive? C'est pourquoy nous le devons imiter le plus parfaitoment qu'il noua sera possible, et obeyr de mesme à ses divines ordonnances, lesquelles ne peuvent estre que tres-sainctcs et salutaires.

Or entre tous les préceptes qull ooiia a donnez, il n'en a point tant inculqué ny témoigné désirer une observation si particulière que de celuy de l'amour du prochain ; non pas que celuy de l'amour de Dieu ne le précède, mais d'autant qu'en celuy-cy la nature nou$ y aidant moins qu'en l'autre, il estoit besoin que nous y fussions excitez d'une manière plus particulière : c'est pourquoy l'apostre dit , que qui ayme son prochain, il accomplit In loy. Qui diligit proximum^ legem impUvit (4) ; qui est d'autant comme s'il disoit : aymez le prochain , et cela suffit, la loy est accomplie.

Aymons • nous donc les uns les autres de toute l'estendue de nostre cœur , pour plaire A nosirf Pere céleste ; mais aymonsnous raisonnablement , c'est à dire , que nous devons régir nostre aiaouv par û mson^ qui veut que nous aymions plus l'nmo du prochain que son corps, puis après que nous aymions un peu le corps, e.t puis tout ce qui appartient au prochain par ordre, chaque chose selon qu'elle le mérite pour la eonservation de cet amour. Q\^ si i^ous foisonscela, mescher^iuDQs,iipu#pottr-

SERMON

rons bien chanter avec une extresme consolation de nos âmes , ces paroles du pseaume , la considération duquel estoit si suave au grand S. Augustin : Ecceguàm bonum y et quàm jucundum habitare fraires in unum ! 0 voicy qu'il fait bon voir habiter les frères ensemble, avec union, concorde et paix ; car ils sont semblables à Tonguent précieux qu*on repandit sur le chef du grand prestre Âaron, et lequel par après couloit le long de sa barbe , et sur ses vestemens.

Nostre-Seigneur et Souverain Maistre est ce grand* Prestre éternel, sur lequel a esté répandu cet onguent précieux et incomparablement odoriférant de la dilection de Dieu , et du procliain ; et nous autres qui sommes comme ses cheveux, ou comme autant de poils de sa barbe, devons participer à cet onguent sacré. Ou bien nous pouvons dire que les apostres ont esté comme la barbe de Nostre-Seigneur qui est nostre chef, et duquel nous sommes les membres, d^autant qu'ils furent comme attachez à luy, voyant ses exemples et ses œuvres, recevant ses divins enseignemens immédiatement de sa bouche sacrée : mais nous autres n'avons pas eu cet honneur; ains ce que nous savons, nous Tavons appris des apostres; c'est pourquoy Ton peut dire que nous sommes comme les vestemens de nostre grand Prestre, nostre Sauveur et Maistre, sur lesquels neantmoins découle encore cet onguent précieux de la tres-saincte diiec-

tion , qu'il nous a tant recommandéOi et qu'il nous a encore particulièrement eac* primée par son sainct apostre , lequd M veut pas que nous nous arrestions à imiter, ny les anges, ny les chérubins, ny les phins, en cette vertu de la dilection , Nostre-Seigneur mesme, qui nous l'a enseignée beaucoup plus par pratique qm par parole, spécialement lors qu'il fut wIf taché à la croix, croix au pied de laqudb nous devrions nous tenir continuellementi comme le lieu auquel les ûdeles imitateofi de ce divin Sauveur font leur plus ordinain demeure; car c'est de là d'où ils reçoivedi cette liqueur céleste de la saincte dilectkM, qui sort à gros rendons, comme d'une divine source, des entrailles de la divine miséricorde de Nostre-Seigneur, qui nous I aimez d'un amour si fort, si solide, si ar dent et si constant , que la mort mesflM ne Ta pu refroidir ny diminuer ; ains ai contraire , Ta tellement rechauffé et aggrandy, que les eaux des plus ameres afflictions ne l'ont pu esteindre, tant il eatoit enflammé; ny les persécutions lesploi envenimées de ses ennemis, n'ont pas m assez de force pour vaincre la solidité el fermeté incomparable de son amour envers nous : pour nous monstrer que noetn amour envers le prochain doit estre fort ardent , solide et persévérant , si noua de sirons parvenir à (a gloire étemelle, oj nous conduise le Père, le Fils, et le Esprit. Amen.

SERMON

Page 1