‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 2)Chapitre 57 sur 356 · DEVONS COMPORTER · texte numérisé non relu

DEVONS COMPORTER

In erattinum amUm iurha muUa, quœ vénérai ad diem feitum, eum ûudiUient quia f>enit Jetui Hierùtolymam y aeceperunt ramoi palmarum, et proeeturttnt ohwamei, Joan. xii.

Le lendemain ane grande multitude de peuple qui estoit venue pour célébrer la feste, ayent ooy que Jésus venoiten Hierusalem , ils prirent des rameaux de palmes et allèrent au derant de luj.

Nostre-Seigneur avoit receu ce gratieux souper des Belhaniens six jours avant sa Passion , auquel se trouva Marie et Marthe , et mesxne le Lazare ressuscité, quand le cinquiesme jour avant sa glorieuse et douloureuse mort, comme vray agneau paschal , il se fait amener et Tasnon et Fasnesse pour se monstrer , afin de venir faire en cet humble équipage , Tincomparable et glorieux triomphe en Hierusalem , duquel l'Eglise célèbre aujourd*huy la bienheureuse mémoire , triomphant ainsi humblement pour la victoire , laquelle ne se devoit remporter qu*avec humilité. Le peuple ouyt dire la venue* de Nostre-Seigneur, et tout esmeu de joye et d*allegresse, luy vint au devant avec des branches de palmes, et des fleurs d*olives, en signe d'honneur et victoire , jettant mesmo leurs robbes et vestemens au chemin comme pour luy tapisser le passage , et luy faire une magnifique entrée pour le mettre en possession de son royaume, chantant: Noianna filio David ^ comme un vive le roy ! bénit soitceluy qui vient roi en Israël au nom du Seigneur !

Qui me donnera maintenant la grâce de vous si bien direetexpliquer la douce nouvelle de la venue que Nostre-Seigneur doit bientost faire en vos consciences par la saincte communion que vous luy alliez au devant par désir et dévotion , jettant les robbes de vos âmes et les rameaux de -vos ofîeclions par mortification. G que ce scroit bien faire la mémoire de ce glorieux triomphe 1 puisque nous triompherions nous-

mesmes de uostre plus grand ennemy, qui est nostre chair , comme vrais enfans et héritiers de cette auguste et triomphante Majesté du Sauveur. Mes frères , c'est ce que je désire faire aujourd'huy , et que toutesfois je ne puis , si Nostre-Seigneur mesme ne monte sur ma langue , comme sur l'asnesse , pour l'adresser et conduire dans la Hierusalem de vos consciences ; dequoy afin d'obtenir la grâce , employonsy la faveur de nostre glorieuse Dame sa saincte Mère , disant : Ave Maria.

Cet incomparable miroir de patience, que Dieu appelle par honneur son serviteur , Job en son septiesme chapitre , dit une sentence digne d'éternelle mémoire : MilUia est hominis vita super terram; la vie de l'homme est une guerre continuelle sur la terre : eWe est une guerre pour les malheurs qui raccompagnent, elle est une guerre pour le peu ou point de repos qu'il y a, elle est une guerre pour l'incertitude de Tevenement d'icelle.

Ce seroit quelque chose de plus doux, s*il eust dit : Fita hominis est in mililia super terram; la vie de l'homme est une guerre sur la terre : car encore se Irouvet-il des gens qui ont le repos et leur aise en guerre , de quoy font foy ceux qui s'y enrichissent et engraissent, butinant ores sur celuy-cy, ores sur celuy-là, ils ne pensent pas autre chose, sinon que cette horrible et affreuse megere, la guerre, cette ruine commune des republiques, ccUe perle de Testât, soit une favorable occasion de

POUR LE JOUR DES RAMEAUX

É*aeooinmoder en voilant , pillant , saccageant, assassinant impunément, et s'y jouant aux dépens du pauvre homme comme l'on feroit au roy dépouillé , avec toute sorte de liberté sans crainte de la justice , laquelle se ressentant fort de sa vieillesse en nostre misérable âge. est tresfbible en tout temps, mais principalement en temps de guerre.

Si donc Job eust dit : In tnilitia est vita kaminis super terram : la vie de l'homme est en guerre sur la terre ; encore euston pensé d'y avoir quelque repos , mais non; il dit que la mesme vie est une guerre , c'est bien nous ester toute espérance de paix. MUiiia est vita hominis snsper terram.

S'il eust dit que nostre vie a la guerre continnelle sur la terre, encore eust-ce esté moins; car on peut bien avoir la guerre et avoir sbn aise ; on peut remporter tant de victoires, on peut estre si fort, qu'on n'aye point de subjet de craindre. Mais quand il dit : Mililia est vita hominis : la vie de l'homme est une guerre , il veut dire non seulement que nous sommes en guerre, mais que nous mesmes nous sommes gnerre, c'est-à-dire que nous nous faisons h guerre à nous-mesmes. Militia . etc, llde vray , qui regardera bien les diversitezde mouvemens et les assauts que fait /'esprit contre la chair, je suis asseuré qu'il dira que Militia, etc. y puisque tousjours et en tout temps, caro concupiscit adversus gpiritum (4), la chair convoite contre l'esprit. Et vrayment c'est grande pilié que de cette guerre : car estant entre de si grands amis, comme l'esprit et la chair, y a-t-il rien de plus déplorable? S. Paul se lamentant de cette guerre , après avoir descrit au long les assauts qu'il sentoit en soy-mesme, il s'écrie : Infeïix ego homo, quiê me liberabit de corpore morlis hufvf (2) ? Qui me délivrera de cette chair mortelle? car je ne m'en peux défaire. Que leray-je? dit l'ame combatante, cette chair est ma chère moitié, c'est ma sœur , c'est ma chère compagne née avec moy , nourrie avec moy : et toutesfois elle me fait une si cruelle guerre : comme ma sœur, je la de- TTois suivre; comme adversaire, je la dois fair. Helas, mon Dieu! si je la caresse, elle me tuë; ai Je la tourmente, je me sens de

(S) ÇtÊÊà. V. — c*) ^^^ ^>*

raiQiction ; si je ne l'ayme, je suis mal ; si je l'ayme , je suis pis. Quis me liberabit ^ etc. Michée, parlant de ce combat, dit : Âb ea quœ dormit in sinu tua, eus' todi claustra oris tui (4) , garde-toy de celle qui dort en ton sein , c'est-à-dire , ne te fie point en elle ; pourquoy ? Inimid hominis domestici ejus {%). Les ennemis de l'homme sont avec luy.

Il est indubitable que si l'esprit n'avoit affaire qu'avec la chair seulement, il en seroit bien-tost le vainqueur ; car il est beaucoup plus fort et adroit. Spiritusquidem promptus est , caro autem infirma (3), l'Esprit est prompt, et la chair est infirme. Mais quoy? cette chair est oon fédérée avec deux autres puissans princes, le monde et le diable : Mundus, caro^ dœmon diversa movent prœlia : Le mon de , la chair et le diable suscitent divers combats : si l'un de ces trois est si fort et puissant, que sera-ce des trois ensemble? Funiculus triplex difficile rumpitur. Le lien à trois cordons est difficile à rompre, ditl'Ecclesiaste.

Mais encore seroit-ce peu si cette chair n'avoit point d'intelligence dans nostre ame; car c'est chose certaine que jamais nous ne serions vaincus : Debilis est hostis qui non vincit nisi volentem : l'ennemy est foible qui ne nous peut vaincre si nous ne voulons, dit un de nos pères : mais quoy ! toute place, disoit un grand prince, où le soleil peut aller , n'est pas imprenable, otmaintenant par tout là où quelqu'un peut aller ti double, on y peut aller armé.

Cette chair practiqucores l'entendement, ores la volonté, ores l'imagination, lesquels se bandans contre la raison, livrent bien souvent la place , et font division et mau* vais offices à la raison. Mon Dieu, quels stratagemens font nos ennemis contre nous! Domine j quidmultiplicali sunt tribulant me : multi insurgunt adversum me: Seigneur, pourquoy se sont multipliez ceux qui m'affligent? Plusieurs s'eslevent contre moy (4). Cette chair allèche la volonté par des plaisirs , ores par des richesses, ores elle nous met des imaginations de prétentions; ores en l'entendement une grande curiosité , et le tout sous prétexte de bien, comme dans un cheval troyen,elle y fourre le mal, et met la sedî-

(i) Miciy w (10 ■•uk. X. «-(S) ft. UT.— (♦) Ftat m.

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StlfliON

fion et nosM pauvre amo ^ au moyen de quoy elle la suppedite. Sca^ez-vous paa ^Oinme le diable tenta Eve, et comme H tenta Nostrc-Scigneur, etc.

Ce mauvais enranl Ab&alon, ^ tenant à h porte du palais de son père, là il flattoit et corrompoit le peuple, et enfm fit si bien par ses secrètes menées, qu'il fit la guerre et chassa son père de son âiege : ainsi le eorps demeure tousjours à la porte ; car, nihil est intellectu quod priui fuerlt in $énêU : rien n'entre dans Tesprit, qu'il n'ait premicrcment passé par les aens; et là corrompt les objets, pratlique ores en cette fûçon , ores en Tautre , et ainsi se rend le plus fbrt. Que diray-jc plus? celte «hair B intelligence en nous-mesmés, que pourveu qu'elle connolsse nos forces, incontinent elle nous ruine; qui dlroit jamais qu'elle nous ostast les sainctes vertus, et les nous rendist ennemies : mais que pensez-vous, si elle connoist qu'il y en aye en nous , elle solicite tant que nous nous en vantons , et nous en prisons, et par ce moyen elles deviennent poison (1). Car estant comme le moûts et le bon vin doux, ai elles sont éventées , elles s'aigrissent. Ainsi Dallla fit dire à Samson, quoy qu'il fist le fin, en quoy estoit sa force, et tout incontinent la luy enleva. 0 mes frères : Caroetmcupiicitûdversusspiritum^ etc., la chair convoite continuellement contre Tesprit; l'esprit engendre tant de bons desirs, la chair tant de mauvais, et les uns combattent si asprement les autres , que bien souvent, comme celuy qui a violente douleur , on crie : Quis me liber abii à eorpore mortis hujuê f qui me délivrera du cx)rps de cette mort? comme il est dit de Rebecca , etc. Voyez-vous la guerre dangeureuse de nostre vie. Militia est tita hominiê super terram.

Que si ainsi est , que ferons-nous , mes frères? d'appaiser Fennemy, il n'est pas possible, il est inexorable; car qui plus le flatte, plus l'aigrit {t) : ^t amat animam ftiam, perdet eam (3) , Qui aime sa vie, la perdra. Cùm loquebarilliSp impugnahaut me gratis : Quand je leur parlois, ils me contredisoient sans cause, et ne vouloient point entrer en raison. Qui veut liiyr, ne peut, car on ne se peut f^yr soymesme : que ferona-nous?

Courage, il faut combattre : Jceingerê gladio tuo super fémur tuum potenthsU mé : Prenons le glaive en la main. Nemo eoronabitur, nisi qui légitime cerlaverit (1) : Nul ne sera couronné , qui nait vaillamment combattu. Que si nous nous trouvons foibles , à l'occasion de nos factions domestiques , il ne faut pas perdre courage pour cela, mais appeler quelques ^cours, et faire quelques alliances.

Or je ne sçache que quatre potentats en tout l'univers : Le monde avec toutes sesambitions, honneurs, pompes et vahitez; L*enfer avec tous ses diables; La chair avec toutes ses voluplez , délices, plaisirs et passe-lemps ; Nostre-Seigneuir avec tous ses Anges et les Saincts. A qui nous adresserons - nous ? le diable et le monde sont confcderez à la chair, et voilà leur mot du guet : JUundus clamât défi' ci On dœmon clamât decipiOy caro clamât inficio, Christus clamât reficio. Le monde crie, je défauts, le diable crie , je deçoy ; la chair crie, je corromps; et Jesus-Christ, je fortifie. Il faut se ranger au party de Nostre -Seigneur, et ainsi nous aurons la victoire sur nous-mesmes, alors nous pourrons dire : Dominus mihi adjutor, noh iimebo; qùid faciat mihi homo? Le Seigneur est mon secours , je ne craindray point ce que me fera Thcmme.

Mais il faut avoir quatre conditions , et observer quatre choses. Premièrement , il faut combattre nostre appétit sensuel et nos afiections : Qui sent Tennemy mettre l'escalade du costé de la luxure, il faut qu'il fuye les occasion^ et les compagnies , et qu'à la moindre pensée il donne l'alarme à la garnison ; 11 faut recourir aux disciplined, jeusnes et baires. Qui sent l'assaut de l'avarice, il faut qu'il coure à l'aumosne, et À la considération de la vanité des biens de ce monde. Qui se sent porté à la vengeance, il faut qu'il recoure à l'amitié et douceur. Enfin il faut faire la ronde cent fois le jour en cette petite citadelle, et la renforcer , ores de ça ores de là , et mettre des sentinelles aux yeux et à la bouche , aux oreilles, aux mains et à l'odorat, et ne laisser entrer aucune chose qui ne sçache prononcer Scibbolleth, et craindre tousjours, suivant le dire de Job : Ferebar omnîaoperm mea, sdens, quonUm non parcert» i§»

POUR LE JOUR DES RAMEAUX

Uikquentiiut : Je craîgnois en toutes mes oeuvres, parce que vous punissez les dciaillàns : Figilale, veillez, ditNostre-Scigneur. Non coronabitur, nisi qui légitimé Cêrlaomrit i Nui ne fera courooaé, qu'il n*ait vaillamment combattu.

Secondement , il faut avoir une grande défiance de soy-mesme , et dire sonrent i Miserere met quoniam infirmus sum :

Ayez pitié de moy, car je suis infirme. Non sumus iufficimiêê éogitttte y etc. : Nous ne pouvons rien de nous-mesmes, pas seulement avoir une bonfte pensée.

Tiercement, une grande coofinnce en Noslre-Seigneur : Sed omnis sufficientia nostra ex Deo est ; car toute nostre vertu et capacité est de luy. Perditio tua ex te, Itmel ; îantummoào in mê auxtlium hhim : Ta perdition vient de toy, Israël : bais de moy seulement vient ton salut.

Quatriesmement, une grande diligence à DOQS sertir des moyens que Noslre-Seipiear nous a mis en main, pour monstrer que nous nous Bons en luy, non pas en tou. Or il y en a deux principaux : le pre^ mier est Toraison; avez- vous besoin de hrce? petite , et aecipietis , demandez, et vonsrecevrez ; avez-vous besoin de refuge? pilrafe, et aperietur votns: vigilate et erate , heurtez , et Ton vous ouvrira ; veîlkt d priez : Méditez la passion. Le second imt les sacremens : a fruetn frumenti , tM et olei sui muUiplieati sunt , par le frvict du froment, du vin et de Thuile, ils ont esté multipliez ; ces moyens corroborent l'ame. Vous tous ressouvenez bien , tes vénérables sceurs, de vostre glorieuse ttere s'jincte Claire : estant un jour sa tille d'Assise , ville illustre pour ses deux beanx fleurons , assiégée , elle se fît porter nz murs , y fit apporter le sainct Sacrement , et fist cette oraison à Dieu : Ne tradag beitiis animas confitentium iibi , ft eustodi famulas tuas, quas pretioso fto sanguine redemisti : Seigneur, ne livrez point aux bcstes les amos de celles qui vous servent , et gardez vos servantes qse TOUS avez rachetées par vostre sang précieux. Les Sarrazins s'enfuyrcnt , cctix qui escaindoient perdirent la veuë. Ahl la fréquentation de ce sacrement chasse les c&aemys externes et internes. Cest chose hnateose de voir le peu d*BStat qu'on en fett; 11 me tembto que l'Eglise dit les paro-

les de Job : Quîs ititht trîbucU , ut sim juxia menses pristinos , secundùm diêi quibus DeuÈ eUstodiebat me? Sicut fui in diebus adole centiœ meœ, quoniam secrelo JJeus erat in tabernaclUo meo (i)? Qui me donnera que je sois semblable au temps passé de mes premières années , et oommt i'ay esté en mon commencement, et es Jours de mon adolescence, esquols Dieu me gardoit, lorsque secr^ment il tiabitoit avec moy en mon tabernacle? Il faut que je vous die : cum sancto sanctuif en'#, qu'avec le sainct vous serez sainct. 0 certes 1 celuy qui se munit souvcnlcfois do cette viande céleste, il peut bien dire : Dominus illumina tio mea.quem timebo ?

Dominus proteclor vitœ meœ, a quo trepidabo {1) ? Le Seigneur est ma lumière , que craindray-je ? le Seigneur est le protecteur de ma vie , de qui auray-je pour? Nam y etsi ambulavero in medio umbrœ mortis, non timebit cor meum^ parce que quand je cheminerois au milieu de Tombrc de la mort , n)on cœur ne craindra point , ainsi faut-il faire pour bien combattre; ainsi faut-il faire pour estre victorieux.

Nostre vie n'est pas seulement en guerre, ny n'a pas seulement la guerre , mais est une guerre propre , mt7i7f a » etc. Puis que la chair moitié de nostre vie nous fait la guerre par tant de menées, excitanb sédition en nostre ame, ainsi qu*Absalon, et nous trompe comme Dalila , faire la paix nous ne pouvons ; reculer encore moins : il faut donc combattre ; que si noussomm/s foibles, regardons de prendre secours. Le mot du guet, et la devise de la bannière monstrent le peuple de Hierusalem : la cognée avec les cousteaux monstrent qu*on est en guerre : coupant les branches d'arbres , ils monstrent qu'il faut combattre la concupiscence : ce qu'ils jettent leurs vestemons aux pieds de Noslre-Seigneur , monstrent qu'ils n'ont nulle confiance en eux-mesmes , comme s'ils vouloient dire : non nobiSj etc. : ce qu'ils crient Hosanna, monstrent qu'ils se fient en la seule protection divine , et se veulent servir du premier moyen : ce qu'ils vont jusques au mont des Olives, et qu'ils le mènent dans leur ville, monstrent la réception que nous lui devons faire. En ceste façon nous pourrons porter les palmes comme eux en signe

(i) los. sa. — (^ ftik iiti.

SERMON

de victoire 9 vainqueurs de nostre chair, que nous porterons comme tropl^ées, aux pieds de TÂigneau qui y règne, comme à

celuy pour qui et en qui nous aortma trkmit phé, qui est Jesus-Christ, qui vit et règne et siècles des siedes, et vous bénisse. '

SERMON

POUR LE JOUR DU VENDREDT^AINCT.

/«MM JteéNTMMtf, rêX /mtoOflMI. JOAV. XIX*

Jetas de Maiareih » roi dei Joifi.

D'autant que nous avons fort peu de temps pour parler de la Passion , par laquelle nous avons tous esté rachetez, je ne prendray maintenant pour subject de ce que j*ay à vous dire , que les paroles du tiltre que Pilate fit escrire sur le haut de la croix : Jeêw Na%arenu9^ rexJudœo' rum; Jésus de Nazareth , roy des Juifs; paroles esquelles sont comprises toutes les causes de la passion de Nostre-Sauveur , qui sont spécialement réduites à deux ; car bien qu'il y ay t quatre paroles , elles ne signifient pas toutesfois quatre causes de sa mort , ains seulement deux , dont la première est comprise en ces deux paroles : Jésus Nmzarenus. Jésus veut dire Sauveur, et pour nous sauver il falloitque Nostre-Seigneurmourust, et qu'il fust Nazaréen , qui signifie fleury , c'est à dire qu'il fust fleurissant en toutes sortes de vertus et perfections, sainct, innocent et sans tache aucune de péché; car s'il eust esté pécheur, il ne nous eust peu sauver.

La seconde cause de la mort de Nostre- Seigneur est comprise en ces deux autres paroles : Rex Judœorum^ roy des Juifs : Juif signifie confessant : il est donc roy des Juifs , c'est à dire , de ceux-là seulement qui le confesseront estre Fils de Dieu, et leur libérateur : et pour sauver ses confessans , c'est à dire ceux qui croiront en luy, il est mort , ouy H est véritablement mort, et de la mort de la croix ; il est mort, parce qu'il estoit Sauveur, sainct , et roy (les Juifs, et pour le salut de ceux-là seulement qui le confesseront.

Or il faut sçavoir que tout ce ^yui est ar-

rivé en la mort de Nostre-Seigneur, noos a esté signifié en l'ancien Testament par plusieurs figures et similitudes, et entre autres par le serpent d'airain que Moyaa fit eslever dans le désert dessus une oolomne , pour garantir les Israelistes de la morsure des serpens. Dieu ayant retiré les Israelistes de la servitude d'Egypte pour les conduire en la terre de promission, sous la conduite de ce grand capitaine Moyse , il survint un grand accident; car il se leva et sortit de la terre plusieurs petits serpens dans le désert où ils esloient, qui les mordoient , non d'une mo'rsure qui fust fort piquante ou douloureuse; mais certes qui estoit grandement dangereuse, parce qu'elle estoit si vénéneuse, qu'infai^ Lblement tous les pauvres Israelistes en fussent morts, si Dieu par sa bonté et providence infinie n'y eust pourveu : car Moyse voyant ce pitoyable accident , s'adressa à luy pour demander quelque remède à ce mal-heur, et il luy commanda de faire un serpent d'airain , et l'eslever dessus une haute colomne, luy promettant que tous ceux qui le regarderoient ^estant mordus de serpens , seroient guerris. Ce que Moyse exécuta promptement, commandant aux Israelistes que tous ceux qui seroient mordus des serpens jettassent soudain les yeux sur cetie colomne , ce que faisant ils estoient à l'instant guerris : mais ceux qui ne le vouloient pas regarder mouroient misérablement : car il n'y avoit point d'autre moyen pour guérir que œiuy-là. Oh que bon et miséricordieux lut le Dieu d'Israël (dit un grand 8aiiwl)d'afair

POUR LE JOUR DÛ TElfDREDT SAINGT.

poorm à Moyse d*im tel remède pour la goerison de son peuple ! Mais remarquez , je vous prie, quececy nous représente bien la cause de la mort de Nostre-Seigneur.

Lors que Dieu créa Thomme, nous estions comme les o làns dlsraëi, qu*il retira de la servitude d*Egypte ; car il nous avoit préservez du péché , ayant conduit DOS premiers parens dans cette terre de promission du paradis terrestre, où il les avoit mis dotiez de la justice originelle. Mais voicy arriver un estrange accident, c'est qu'il s'esleva en ce lieu des serpens qui les mordirent, et lesquels après se sont tellement espanchez sur la terre, que nous en avons tous esté mordus; je dy tous, car il n'y a aucune créature qui se puisse dire exempte d'une telle morsure, c*est-àdîredu péché originel et actuel ; et s'il y a quelqu'un qui se dise exempt de péché, il est menteur, dit le bien aymé disciple de Moslre-Seigneur : Sidixerimus quoniam ficeatum nonhàbemus^ ipH nos sedud- «NU, et Veritas in nobis non est (4). Or neantmoinson sçait bien que la Ste Vierge Q'a point esté mordue de ce serpent inferaal, et qu'elle n*a jamais contracté aucun péché originel ny actuel, ayant esté privilégiée par dessus toutes les créatures humaines» d'un privilège si grand et si singulier, et lequel n'esloit deu qu*à celle qui esioit destinée de toute éternité pour estre mère de Dieu. C'est pourquoy, puis qu'il n'y a eu qu'elle seule exempte du péché, nous pouvons bien dire, que tous ont esté Biordus du serpent ; mais d'une morsure si vénéneuse, que nous en fussions tous morts, et d'une mort éternelle, si Dieu par Km inCnie bonté et miséricorde n'eust pourveu à un si grand inconvénient; ce qu'il a fait d'une façon tres-admirable , ttns y estre esmeu d'aucune autre cause que de son infinie bonté et miséricorde : et pour cela, il ordonna que son Fils mourust, et qu'il fust comme un divin serpent eslevé dessus la coiomne de la croix, pour estre regardé de tous ceux qui seroient mordus do serpent infernal, c'est-à-dire entachez du péché.

lesuft-Christ est mort, dit le grand apostre escrivant auxGalates, et pour nous retirer de la malédiction du péché, il a esté faut pour nous malédiction : Chriêtus nos

(l)i.4Hi.BI.

reâemit de maïedieto legit^ faefm pro nobis maledietum (4 ) Certes, je ne Us jamais ces pnrolcs que je ne tremble, et ne sois saisi d'une grande terreur, voyant que Nostre-Seigneur est mort pour nos péchez, lui qui n'en avoit aucun, et n'en pouvoit avoir; carilestoit en tout égal à son Père Eternel , ayant la mesme nature, substance et puissance que luy : il estoit donc impossible qu'il pechast; et quoy qu'il soit tout puissant, et que par conséquent il puisse tout ce qu'il luy plaist, si est-ce pourtant qu'il ne pouvoit pecber; d'autant que ce pouvoir n'est pas une puissance, ains une impuissance. U est donc mort pour' les péchez des hommes, sans avoir en luy aucune iniquité, car il estoit, comme dit le titre de la croix , Nazaréen, c'est-à-dire fleurissant en toute saincteté. Il n'estoit point serpent, ny en vérité, ny en figure ; et toutesfois pour nous guérir des morsures du vray serpent infernal, à cause de l'amour extrême qu'il nous portoit, il se chargea de nos iniquitez, c'esUà-dire de nos misères et foiblesses, se revestant de nostre mortalité, pour estre eslevé dessus le bois de la croix comme le serpent sur la coiomne, afin de donner la vie, et préserver de la mort tous ceux qui le regarderont.

0 que le Dieu d'Israël est bon et miséricordieux d'avoir fourny et pourveu à la nature humaine d'un si excellent remède et d'une telle et si précieuse rédemption 1 car nous estions tous perdus sans icelle; s'il ne nous eust donné ce remède , nous fussions tous morts d'une mort éternelle, puisque nous avons tous péché.

Mais direz-vous, Dieu he pouvoit-il pas donner aux hommes pour leur salut un autre remède que celuy de la mort de son Fils? ouy certes, il le pouvoit; car n'estoit-il pas en son pouvoir de pardonner à la nature humaine d'un pouvoir absolu , etd'une pure miséricorde, sans y faire intervenir la justice, et sans Tentremise d'aucune créature? et quand il l'eust fait, qui est-ce, je vous prie, qui eust osé y trouver à redire? puis qu'il est le souverain Monarque et Ci-eateur de toutes choses, et peut tout ce qu'il veut; ou s'il se vouloit servir pour sa rédemption de quel» que créature , n'en pouvoil-il pas créer

ime d*0De telle ezcenence et dignité, que par ee qu'elle èust fait et souffert, elle -•«ist suffisamment satisfait pour totis les péchez des hommes? 11 n*y a nul doute, mes chères âmes, qu'il le pouvoît faire, et qtie par mille autres moyens que celuy de iH mort do son ¥i)s il nous eust pu sauver : mais neantmoins il ne l'a pas vouhi, d'autant que ce qui estoit suffisant à nostre salut, ne l'estoit pas pour assouvir l'amour qu*il nous portoit. Donc pour nous monstrer combien il nous aimoit, H est mort, mais de la mort la plus dure et ignominieuse qui se puisse imaginer, qui est la mort de la croix.

Que nous reste-t'il donc maintenant à faire, et quelle conséquence devons-nous tirer de cela, sinon que Nostre-Seigneur estant mort d'amour pour nous, nous mourions aussi d'amour pour luy, ou si nous ne pouvons mourir d'amour pour luy, que du moins nous ne vivions plus que pour luy. Certes si nous ne Taymons et ne vivons pour luy çeul, nous serons les plus ingrates et perGdes créatures qui se pulssedhe. Btc'estoitde quoy seplaîgnoît le grand S. Augustin : 0 Seigneur, disoitfl, est-il possible que Thomme sçaefae que vous estes mort pour luy, et qu'il ne vive pas pour vousT Et ce grand amoureux de la croa, S. François : Ah ! Seigneur, di«oît-if en sanglottant, vous estes mort d*amour pour nous, et personne ne vous ayme! Il est donc mort; mais bien qu'il soit mort, et qu*ll soit eslevé dessus !a croix pour nous donner à tous la vie, si est-ce pourtant que ceux qui ne le regarderont pas comme il faut, mourront, d*autanl qu'il n*y a point de rédemption qu'en la croix.

O Dieu , que c'est une considération de grande utiliié et profit que celle de la passion I scroit-il bien possible, je vous prie, de regarder en la croix rtuimîlité de Nostrc-Sauveur, sans devenir humble et avoir de l'aflbction aux humiliations? peul-on | voir son ohcyssance sansestre obeyssant? | Non cçrtes! personne n'a jamais regardé comme il faut Nostre-Seigneur crucifié qu'il n'ait CM UT\ grand désir d'imiter ses vertus, et n'ait esté préservé de la mort du péché, ut tous ceu3^ qui sont morts, ça esté pour ne ravoir pas voulu regarder^ ainsi auo ceux qui mouroient entre les enf&ns d'Is-

raël, c*estoit pour n*av^r pas toçI der le serpent que Moy^ avoit tt dessus la colomne.

La cheute de nos premiers paroi radis terrestre , fut encore une fl cecy ; car Dieu leur avoit donné b de fruicts pour l'entrelenement de mais il y en avoit un soûl qui frulcl de ^ienco du bien et du mal il leur avoit défendu de manger, le çant de la mort s'ils en mangeoic omni ligno Paradisi eomede, i autem scientiœ boni et mali nf a in quoeumque enim die comeder morte morieri» (4). Ils pou voie mourir, ou ne mourir pas ; ils p< mourir en contrevenant au con ment de Dieu, et ne mourir pas ei dant. Mais le serpent infernal i qu'il estoit en leur pouvoir de me de ne mourir pas, se résolut de le afin de leur faire perdre la justic nelle, do laquelle Dieu les avoit d( sollicitant de manger du fruict d et poqr le faire plus subtilement, les escailles et la forme d'un serpe cette sorte il tenta Eve, laquetl tant les raisons de cet esprit rusé, de oe fruict, et en fit manger à ry (?) : Et ainsi Adam et Eve d mortels et perdirent la vie qu'ils p< garder, s'ils n'eussent ny l'un nj mangé du fruict de l'arbre de sel bionetdumal.

Nostre-Seigneur ayant en luyd tures, à sçavoir la nature divine ( ture humaine, en tnnl que Dieu, il voit mourir ni souffrir ; car il eM ii et impassible : Et tout ainsi qu'il voit pécher, aussi ne pou voit-il parce que pouvoir mourir est une sance aus^i bien que pouvoir pcche en tant qu'homme, il pou voit mour pas mourir , bien que celte loy se raie, et qu'il faut quo tout homme suivant ce que dit Tapostro : Si est hominibus semel mari (3).

Seigneur neantmoins pouvoiloslre de cette loy, d'autant qu'il n'av( péché , parce que c'est le pcclié qni a donné à la mort Tcntréc monde : Per unum hominem pt in hune ni\tndum intravit, et pet

(1) G«n. II. — (ij Gen. tii.— fS) B«br. u.

POUR LE JOUB DU VENDREDY SAUfCT.

MOff . Hais Nostre-Seigneur, quoy ^"Sl iiVost point péché , ne s'est point rcn\n senrtr de ce privilège, ains a pris un eorpsi passible et morte), à cause qu*il s*ost facam'é pour estre Sauveur, et nous a ^ula sauver en souff^nt et mourant, prenant et recevant sur soy en sa sacrée hu- Bianlté , en toute rigueur de justice tout ee qoe nous avions mérité pour nos pecbez.

Et c'est chose admirable de voir qu'il a tellement uny la nature divine avec la nature humaine , qu'encore que ce fust seulement la nature humaine qui soufTroit^et BOB la divine : neantmoins quand Ton void la manière avec laquelle Nostrc-Seigneur a souffert , l*on ne sçait si c*estoit Dieu , ou rbemme qui souffroil, tant sont admirables les vertus qu'il praltiquoit : Or, quoy qu'il ne soufTk*ist rien en tant que Dieu, si est-ce que la divinité qui s'estoit unie avec Thu- Âanilé donnoit un tel prix, et un tel mente à tout ce quMl souffrait et enduroit, qu'une petite larme , un pelit mouvement 4e son corps, un petit souspir amoureux de son sacré cœur, esloitplus méritoire et agréable au Pcre éternel , que nVusscnt pas esté tous les plus grands tourments qui le puissent imaginer , soufferts par une pare créature doUée de la plus grande perfection qui se puisse désirer; ouy mcsme quand elle viendrait à souffrir toutes les peines et tortures d'enfer. Et je diray bien davantage quand outre tout cela, elle viendroit à souffrir toutes les peines qui se pourroient trouver dans un million d*enfisrs; et qu'elle les souffrirait avec la plus grande perfection qu'une créature liu- Biaine les puisse souffrir ; tout cela neant- Boins ne serait rien en comparaison d*un petit souspir de Nostre-Seigneur, ou d'une petite goutte du sang qu'il a respnndu pour l'amour de nous , parce que c'est sa personne, qui est d*une excellence et dil^ité infinie, qui donne le prix et la valeur à le'le action et souffrance ; la divinité estant iellement conjoincte avec Thumanité, (|De nous disons avec vérité , que Dieu a KHjffert la mort , et la mort de lu croix , pour nous radietiT et nous donner la vie.

Or quant à nous , Dieu nous a donné trois natures ,* ou pour mieux dire trois > de vies , dont la première estoit né-

gative, qui est celle que nous ayons euèf en la personne de nostre premier père Adam en sa création , en laquelle nous pouvions mourir ou ne mourir pas ; parce qu'estant au paradis terrestre , où estoit l'arbre de vie, nous pouvions nous empeschor de mourir, non poinct en mangeant du frivct défendu , ains en n'en mangeant pas , comme Dieu l'avoît ordonné : car en gardant son commandement nous ne fussions pas morts , bien que nous n'eussions pus tousjour^ demeuré en celte vie ; mais nous eussions passé d'icelle en une autre meilleure, quand il eust pieu à Dieu de nous en retirer. Or je sçay bien qu'en nostre langage François Ton appelle les morts trospassez , pour nous faire entendre que la mort n*est qu'un passage d'une vie ^ l'autre , et que mourir n*e.st autre chose qu'outrepasser les confms de cette vie mortelle, pour aller à rimmortelle : mais bien que cela soit aln>i , il est vrpy neantmoins que nous no fussions pas morts do cette mort corporelle, de laquelle nous mourons maintenant ; ains nous fassions tousjoors acheminez à l'autre vie ; et quand il eust pieu à la divine Majesté do nous ester de ce monde , il l'eust fait ^ ou dans un chariot de feu comme Etie, ou en queîqu'autre manière selon qu*il luy eust pieu (1). Mais nous pouvions aussi mourir comme a fait Adam et Eve, en mangeant du fruict défendu en la seconde vie , qui est celle que nous avons depuis qu'ils eurent péché , et en laquelle nous venons au monde , où nous pouvons mourir : mais nous ne pouvons pas ne point mourir ; car depuis la chcutc de nos premiers parens que Dieu prononça la sentence de mort contre l'homme, il n'v a créature humaine quelle qu'elle soit , qui puisse s'exempter de subir ce chastiment. Et d'autant que nous n'avons tous esté entachez du péché originel et actuel , aussi mourrons-nous tous. C'est pourquoy Nostre-Seigneur, quoy qu'il fust sans péché, toutefois parce qu'il s'estoit fait homme pour se charger de nos iniquitez , il est mort , afin que comme dit son grand a|)ostre , il fii-l en tout semblable à ses frères : Unde debuit per omnia fratribus similari. La troisiesme vie que Dieu nous a donnée ost celle que nous aurons au ciel , si Dieu nous fait la

(1; rv def Roli . u.

SERKOIf

miséricorde d*y parvenir, au lieu auquel nouB pourrons vivre , et ne pourrons plus mourir ; car alors nous jouyrons de la gloire, qui n'est autre que la vie éternelle, qui nous a esté acquise par la mort de nostre Sauveur, et la posséderons avec tant d*usseurance , que nous n*aurons jamais aucune crainte de perdre ceste vie glorieuse.

Ç*a donc esté par inspiration divine que Pilate a mis sur le titre de la croix : Jei\i$ NazarenuSf rexJtidœorum (4 ) f Jésus de Nazareth, roi des Juifs ; parce que ç*a esté la vocation de Nostre-Seigneur que d*estre Sauveur, en donnant le salut et la vie aux hommes , que le Père éternel leur avoit tant de fois promise, non seulement par la bouche des patriarches et des prophètes , mais encore par luy-mesme : et pour nous confirmer cette vérité, il s'est aussi voulu servir de la bouche des hommes les plus impies et scélérats , comme nous dirons bien-tost. Ce fut aussi pour l'accomplissement de cette promesse, que l'ange S. Gabriel descendit du ciel pour annoncer à la ires-saincte Vierge lo mystère de llncarnation , luy disant que celuy qu'elle concevroit seroit Fils de Dieu , et se nommeroi t Jésus, parce qu'il sauveroit les hommes de leurs péchez : Et vocabis nomen ejus Jesum; ipse enim salvum facielpopiilum iuum a peecatis eorum (2).

Lorsque Nostre-Seigneur receut le baptesme de S. Jean-Baptiste au fleuve du Jourdain , et qu'il se transfigura sur la montagne de Thabor, l'on entendit la voix du Père éternel , disant : C'est icy mon Fils bien-aymé, auquel j'ay pris tout mon plaisir, escoutez-le : Bic est Filius tneut dilectuê^ in quo mihi complacui ; ipium audite (3) ; comme voulant dire aux Juifs : 0 pauvre peuple 1 vous m'aviez tellement fasché par vos vices et iniquitez que j*avois résolu de vous perdre et abysmer : mais voicy que je vous ay envoyé mon Fils pour vous reconcilier avec moy ; car tout mon plaisir est à le regarder et considérer, et en ce regard j'ay tant de complaisance, que je m'oublie de tous les des- i plaisirs que je reçois de vos iniquitez. Es- ' coutez-le : parole par laquelle il leur monstroit qu'il l'avoit envoyé pour les enseigner à se sauver. Hé! leur vouloit-il

^ 8. aatth. I. — (SQ Ib. — (t) Ib. STii.

dire , ne doutez point de sa doctrine ; mt elle est toute divine , c'est la vérité mesma qu'il vous enseigne ; et partant escoutez-la bien , car si vous la suivez et practiquez, elle vous conduira en la vie éternelle. Vous demanderez peut-estre , qu'est-ce que Nos^ tre-Seigneur nous dira sur la montagne de Thabor? 0 certes! mes chères âmes, il ne nous dira rien en ce lieu (4), car il parle à son Père céleste, et avec Moyse et Elle, de l'cxcez qu'il devoit souffrir en Hicrusalem pour nostre salut. Et bien que vous voyec sur cette montagne la gloire de sa Transfiguration , toutesfois il vous défendra de dire ce que vous y aurez veu. Mais en celle du Calvaire, vous y entendrez des plaintes, des soupirs et des prières faictes pour la remission de vos péchez ; vous y entendre! encore des paroles d'une grande doctrine: mais l'on ne vous défendra poinct de dire ce que vous y aurez veu , au contraire l'oa vous commandera d'en parler, et de n'ea perdre jamais la mémoire.

Voyez donc combien le Père étemel a donné de tesmoignages aux hommes pour monstrer que son Fils estoit véritablement Sauveur. Et ne voyons-nous pas que Pilate dit tant et tant de fois, qu'il estoit innocent, et qu'il ne irouvoit aucune chose en luy qui fust digne de mort? protestant que , quoy qu'il le condamnast à la mort| il cognoissoit bien neantmoins qu'il n'es* toit aucunement coupable, et qu'il falloit bien qu'il y eust quelque cause à sa mort qui luy fust incognuë. Dieu ne fist-il pas dire encore celte grande vérité par la bou* cbe du misérable Caïphe, pour lors sou» verain preslre, quand il dit qu'il estoit expédient qu'un homme mourust pour sau»

ver tout le peuple : P^os nescilis quià* quam, nec cogitatis, quia expedit volrii ut unus moriaîur homo pro populo H non Iota gens pereat (2). 0 admirables tesmoignages que le Père éternel a donnée aux hommes, pour monslrerque véritablement son Fils estoit sauveur, et qu'il falloit qu'il mourust pour nous sauver I puisque mesme il tiru cette vérité de la bouche d'un si méchant homme : mais il ne l'enlendoit pas ainsi qu'il le disoit, parce que Dieu le voulut faire prophétiser en cela à cause qu'il tenoit alors le sieçi du souverain pontife : Hoc autem à é#»

(i) 8.LM, DL — (t) s. J«an, u.

POUR LE JOUR DU TENDREDY SAIIfCT.

fum i(xiti ud eum esset ponmi ittiuê. Et c'est une chose une que la plus grande partie le cognoissoit bien que Nostreestoit innocent , et r^ue ce qu'ils îeot qu'il fust cru'Jfié , n'estoit ' complaire aux princes des presse rangeant de leur party : car irez que quand il se fait une scquelque ville, tout le menu pcuinge (que la chose soit juste ou oosté-de ceu qui Texcitent, ce a ainsi en la mort de Nostre-Sei-

je vous prie , remarquez que Piis savoir ce qu'il faisoit , fit csla croix : Jésus Nazarenus^ rex im : J?sus de Nazareth , roy des pour chose qu'on luy dist , il no ma:i ester ce tiltre ny permettre 5crivist d'une autre manière, reskceux qui vouloient qu'on le chan- >uod scripsi^ êcripsi, ce qui est escrit : ce qu'il dit sans doute par iale providence de Dieu , qui vou- 1 ce tiltre fussent mises les deux es causes de la mort de Nostre-

)us reste-t'il donc maintenant à non de crucifier nostre chair,

vices et concupiscences, pour le ccluy qui a esté crucifié pour

d*autant que l'amour ne se paye

Tamour, taschons , mes chères de rendre à Dieu amour pour rendons-luy les louanj^es et bes que nous luy devons pour sa )assion, et par ce moyen nous le -ons nostre libérateur et Sauveur, livons, je vous prie, ce discours, que je devois prescher la pasrchant une similitude pour mons- Tie quoy Nostre-Seigneur est mort Ire salut, j'ouvris un livre, où j'en ay une d'un oyseau, lequel semr esté créé de Dieu pour servir tude sur le subjct de la passion ;

une chose la plus admirable et propre pour monslrer que Nostre- ' est mort pour nos péchez, qu'on imais rencontrer. Or cet ovseau I en nostre langage François Oriol, n Ictorus; il est jaune, et néantn'est point atteint de la jaunisse,

et a cette propriété qu'estant attacbë dc«> sus le haut d'un arbre, il guérit ceux qui sont atteints de la haute jaunisse ; et ce aux dépens de sa vie : car si celuy qui est atteint de ce mal regarde cet oyseau, il est pareillement regardé de lu^, et par ce regard il vient , s'il faut ainsi dire , à eslre tellement tousché de voir l'homme , son grand amy, travaillé de ce mal , qu'il aU tire à luy par commisération toute la jaunisse de celuy qui Ta regardé, et s'en charge de telle sorte, qu'après cela on le voit devenir beaucoup plus jaune qu'il n'estoit auparavant : ses aisles, son ventre, ses pieds, et enfin ses plumes, et tout son petit corps se jaunit grandement; et parce moyen rhomme malade devient blanc et net, tout-à-faict quitte de ce mal. Mais après cela, ce pauvre oyseau s'estant retiré, va tousjours languissant , chantant un chant pitoyablement amoureux pour la complaisance qu'il a de mourir pour délivrer l'homme. Chose admirable, cet oyseau n'est jamais malade de la haute jaunisse, et neantmoins il en meurt, pour délivrer r homme qui en estoit atteint, et ce avec complaisance de mourir pour luy donner la vie. N'est-ce donc pas très à propos qu'il représente Nostre-Seigneur , divin oyseau du paradis, divin Oriol , qui est attaché sur l'arbre de la croix pour nous sauver et délivrer de la haute jaunisse du péché, sans qu'il ayt jamais esté atteint de ce mal. Mais si le pécheur en veut estre délivré, il faut qu'il regarde de dessus la croix; car par ce regard il excitera à commisération ce divin Sauveur, et par cette commisération il attirera à soy toutes ses iniquitoz, et mourra librement pour lui. Et tout ainsi qu*il faut .que l'homme qui est atteint de la haute jaunisse, reganie cet oyseau pour guérir, ou autrement 2 demeurera tousjours malade : de mesme, si le pécheur ne regarde Nostre-Seigneur crucifie, il ne sera jamais délivré de ses péchez : que s'il le fait, Nostre-Seigneur s'en chargera , et quoy qu'il soit innocent, mourra pour ses iniquitez, afin de l'en délivrer, et mourra avec une sainctc complaisance de luy donner la guerison aux despens de sa vie. Ce que nous cognoissons par les paroles qu'il dit sur la croix , et par

; les larmes et soupirs amoureux qu'il joUt

l pour nostre salut.

sEliiitm

Or pour tirer quelque instructioii de ses dÎTines paroles, je considère que la première que Nostre-Seigneur dit sur la croix fut de prier pour ceux qui le cniriRaient : et ce fut alor%qu^il fit ce que dil S. Paul au cinquiesme chapitre de TEpistre aux Hébreux , qu*aux jours de sa chair il ofiroit des sacrifices à son Perc céleste, avec grands cris , larmes , prières et supplications, et qu*ii fut exaucé pour sa révérence. Quid in diebus camU suœ, preces^ supplicationesque eum clamore valida^ el lacryihis offerens, exaudiius est pro tua reverenlia (4). Certes non seulement ceux qui cruciiioient ISostrc-Seigncur ne le cogiioissoient pas ; car s*ils l'eussent cogneu ils ue Tauroient pas cruciPiô : Si enim cogiioviêscnt^ nunquam Dominum gîoriœ cruçifixissent (2) ; mais encore la plus grande partie de ceu;^ qui estoient autour de luy n*entendoient pas son tangage, d'autant qu'il y avoit en ce temps-là de toutes sortes de nations en Uierusalem, lesquelles sembloîént estre toutes congregées pour le tourmenter.

Nostre-Seigneur donc voyant Tignorance de ceux qui le lourmentoient, commença à les excuser, et à offrir des sacrifices à son Père céleste pour eux. Car il y a des sacrifices qui ne sont autres que les prières, qui sont les sacrifices de nos lèvres et de nostre cœur, que nous présentons à Dieu , tant pour nous que pour le prochain. Et Nostre-Seigneur s'en servit alors disant : Pater ^ dimitte illis^ non enim sciunt quid jfaciunt (3); Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.

0 combien grande cstoit la flamme d'amour qui brusloit dans le cœur de nostre doux Sauveur! puis qu'au plus fort de ses douleurs, et au temps auquel la véhémence de ses lourmens luy ostoit mesme le pouvoir de prier pour soy,laforce de son amourenvers les hommes faict qu'il prie pour ses ennemis ; et pour ce avec voix forte et intelligible, il dit ces mots : Pater, dimitte illis ; Uon Père, pardonnez-leur.

Ce qu'il fit pour nous monstrer que l'amour qu'il nous porloitestoitsi grand, qu'il ne se pouvoit diminuer par aucune sorte do peine ou de tourment; et pour nous monstrer aussi quel doit estre nostre cœur à l'eudroitde nostre prochain. Ah 1 Dieu, mes

(1) Beb. f . ^ (1) L Cor. i. (t) S. Lac , un.

chères sœurs, combien Menié JMti charité de nostre divin Sauveur envers ennemis, et que puissante et efficace ti une telle prière 1

Certes les prières de Nostre-Seignenr estoient si efficaces et si méritoires, que rien ne luy pouvoit estre refusé, c'est |)Ourqiioy il fut exaucé , comme dit le grand Â()ostre, à cause de sa révérence : Exaudiius est pro reverentia sua ; car il est vray que le Père céleste portoit une grande révérence à son Fils, lequel en tant que Dieu luy estoit égal , ayant avec luy une mosmo substance, sapicnce, puissance, bonté, et infinie Majesté. C'est pou rquoy le regardant comme son Verbe, il lui portoit une grande révérence, et ne luy pouvoit rien refuser.

Doncques ce divin Sauveur s'estant employé à demander pardon pour les hommes, il est tout certain que sa demande luy fut accordée; car le Père éternel l'ho* noroît trop pour luy refuser ce qu'il luy demandoit: si bien qu'il fut exaucé, non seulement à cause de la révérence que le Père éternel luy portoit; ains aussi à cause de celle qu*i1 portoit à son Père, et ave(i laquelle il le prioit. Et tout ainsi que deux grands roys, tous deux égaux en grandeur et en puissance , se rencontrant ensemble se traittent et parlent Tun h Tautre aveo beaucoup d'honneur et de respect ; et si l'un prie l'autre de quelque chose, il luy accorde promptement ce qu*il luy demande ; de mesme en est-il du Père éternel, et de son Fils Nostre-Seigneur; car tous deux sont esgaux en dignité, excellence et perfection.

Il fît donc celte prière à son Père éternel : mais, ô Dieu 1 avec quelle revcrenoéf Certes la sacrée Vierge, Nostre-Dame, 4 surpassé toutes les créatures en Thumillté et en la révérence avec laquelle elle a prié et traité avec Dieu. Tous les saincts l'ont prié avec un très-grand respect. Les co» lomnes du ciel tremblent devant luy , 4 cause de rhonneur et de la reverenca qu'elles luy portc^nt : Columnœ cœli cou» tremiscunt et pavent ad nutum ejus{i)^ Les plus hauts séraphins frémissent, et SQ couvrent de leurs aislos pour l'honneur etle respect qu'ils portent à sa divine Majesté» Mais toutes ces humiliiez, tous ces boa»

(1) lob, XXVI.

POUR LE JOUR DU TBRDREDT SAIIICT.

ilan, tMttt la ravereiiee qoè la Y nrgo et toas Ici «Bhicts, tous lea anges et serapftfns portent à Dieu, ne sont rien en compiraisoti de celle que Nostre» Seigneur porloit à sen Père éternel. Donc il ne faut Biilleinent douter que les prières faictes par une telle jpersonne d'un mérite et per* fectkm infinie, avec tant de révérence, ne fassent ioutaussi-tost exaucées. Et si tous ceux qui crucifièrent Nostre-Soigneur ne meurent pas le pardon quMl avoit de- Bandé pour eux à son Perc ctemcl, ce ne fat que par leur faute, comme je diruy ciiprès.

La seconde parole de Nostre-Seîgneur fat celle par laquelle il promit le paradis m bon larron (I). Or en cette parole , il eommença à parler d'un autre air , d'autant qu'il prîoit auparavant pour les pécheurs, et mainten nt il monstre qu'il est leur Rédempteur; et ayant pardonné les peehez au bon larron, il luy fit après gous- 1er lés fruicts de sa rédemption ; car il estoit crucifié an milieu de doux voleurft des plus mcschans et scélérats qu'on eust pu trenver; Tun desquels le blusphemoit :

Tautre reconnoissant son innocence, luy dit ces paroles : Ha ! Seigneur , je recon- Bois bien que vous n'estes nullement coupable, mais ouy bien moy, qui mérite pour mes Grimes et pochez d'estre attaché à cette croix, et pour ce je vous prie d'avoir sOQvenance de moy quand vous serez en Tostre royaume ; Domine, mémento mei cvm teneris in regnum tuum (2).

Or puisque je suis sur ce subjet, il faut pour noslre instruction que je fasse une temarque de deux sortes do pécheurs qui tourmentèrent extrêmement Nostrc- Seigneur en sa passion ; à sçavoir, deux opostres et deux larrons. Certes S. Pierre , qui ntoit l'un de ces deux apostres , fit un grand tort à Nostrc-Seignour en sa pasnon; car il le renia et dit qu'il ne le con- Boissoit point, et non content de cela , il jnraet blasphéma, asseurant qu'il ne sçaloit qui il estoit : Ille auiem eœpit anathemaiifare, etjurare, quianeseio homimemiêlum{3). Paroles lesquelles véritablement pcrcerenl tres-sensibiement le cœur deNostre-Scigneur. 0 pauvre S. Pierre I que laicles-vons? et que dites-vous, que vous ae âçavez quel est vostre Maistre, et que

(QL Uc, uin. - W Urtd. -(S) 8. Huo,ut.

▼oQs ne le oogaoîtsex pat I Tooa qui a^aa esté appelé de sa propre booche à Papoetolat I Vous qui avez dit qu'il estoit fila de Dieu vivant. Ah ! misérable, comment oseavous dire que vous ne le cognoissez pas? N'est-oa pas celui qui estoit naguen» à voc pieds pour les laver, et qui vous a repeu de son corps et do son sang , et cependant vous dites que vous ne le cognoissez pas^ Gomment est-ce que la terre vous peut supporter? Gomment ne s'ouvre- 1 elle pas pour vous engloutir dans le profond des enfers?

Le deuxiesme' apostre qui tourmenta grandement Nostre-Seigneur , fut Judas, qui le vendit misérablement, et à si vil prix. 0 Dieu 1 que terribles et épouvantables sont les cheutes des serviteurs de Dieu , mais principalement de ceux qui ont rcçeu de grandes grâces. Or quelle plus grande grâce se pouvoit-il recevoir, que celle qu'avoicnt receue S. Pierre et Judas? Judas qui avoit esté appelé à l'apostolat par Nostre-Seigneur , et qui avoit esté préféré à tant de millions d'autres qui eussent faicl des merveilles en ce ministère. Considérez, je vous prie, toutes les grâces que Nostre-Seigneur luy fit; car outre qu'il luy donna le (ion de faire des miracles, il luy prédit encore ce qui luydevoit arriver touchant cette trahison , afin que connoissant le mal-heur où il se precipiioit il eust moyen do l'éviter. De plus, pour gagner entièrement son cœur, et ne laisser aucune chose de ce qui le pouvoit rendre plus affectionné à sa divine Majesté , sachant qu'il avoit une grande inclination à ne^'Otier et manier les affaires, il voulut pour cela le faire procureur de son collège sacré , et neantmoins ce misérable Judas abusant de toutes ces grâces , vendit son bon Maistre pour trente deniers.

0 que les cheutes de ceux qui sont sur des montagnes sont effroyables» et dangereuses 1 car dès qu'ils sont tombez ils roulent puis après jusques à ce qu'ils soient au fond de quelque précipice : telles ont esté les cheutes de ceux lesquels après avoir receu de grandes grâces, ont manqué de persévérance au service de Dieu. Chose estrange, qu'après un si bon commencement mesme après avoir demeuré trente et quarante ans au service de sa divine Majesté, sur la vieillesse, lorsqu'on est sur le leinpg

SERMON

de reeueillir le fhiîct de son labeur, l'on vienne A tout perdre , et à se précipiter dans l'abysme du péché, comme fit Saiomon , du salut duquel tous les pères de VEglise sont en doute, et de plusieurs autres , lesquels semblablement ont abandonné le bon chemin en leur vieillesse. 0 que c'est une chose espouvan table de tomber entre les mains du Dieu vivant 1 Horrefidum est inciderein manus Dei mven- Us (4). 0 que ses jugemens sont inscrutables 1 Que celui qui s*estime estre debout , craigne de tomber, dit Tapostre , et que personne ne se gloritie pour se voir bien appelé de Dieu, ny pour estre en quelque saincte vocation où il semble n'avoir rien à craindre (2). Que personne ne présume de soy, ny de ses bonnes œuvres , pensant n'avoir plus rien à redouter, puisque S. Pierre, qui avoit receu tant de grâces de Nostre-Seigneur, et qui luy avoit promis de raccompagner dans la prison , et mesme jusques à la mort, le renia à la première parole d'une chambrière ; et Judas , pour une si petite somme de deniers, le vendit.

Certes ces deux cheutes furent trèsgrandes. Mais il y eust cette différence, que Tun se recognut, et l'austre se désespéra, bien que Noslre-Seigneur eust inspiré dans le cœur de Judns le mesme peceavi que dans le cœur de S. Pierre : et le mesme peccavi qu'il inspira dans le cœur de David, il l'inspira dans le cœur de Judas et de S. Pierre, et neantmoins l'un le rejetta, et l'autre le receut : car S. Pierre entendant le chant du coq , il se ressouvint de ce qu'il avoit faict, et de ce que son bon Maistre luy avoit dit: EtrecordaiuM est Peirus verbi Jesu, quod dixerat iUi; et egressus foras fievit amaré. Et alors recognoissantsa faute il sortit dehors, et s'en alla pleurant amèrement, et avec tant de contrition, qu'il receut une entière remission de tous ses péchez.

Faisons encore cette remarque, je vous prie , qui est que S. Pierre ne se fust point converty, s'il n'eust ouy le chant du coq, comme Noslre-Seigneur luy avoit prédit.

En quoy Ton void l'admirable soubmission de cet apostre à se servir du moyen que Kostre-Seignéur luy avoit donné |)our subjet de sa conversion : toutesfois, il est cer-

(I) lakr. X. — (t) Bo*. ti.

tain que œ forent lee rec;ardt atem dt Nostre-Sauveur qui luy navrèrent le OGBor, et lui ouvrirent les yeux pour luy faire r^ cognoistre son péché , bien que l'Evange» liste remarque qu'il sortit pour pleurer , quand le coq chanta, et non point si-tost que Nostre-Seigneur le regarda. Et depuis ce temps-là il ce cessa jamais de pleurer , principalement quand il entendoit chanter le coq, et pieu roi t de telle sorte , qu'on dit que ses larmes luy a voient creusé les joués, et luy avoient faict comme deux canaux , pour l'abondance qu'il en jettoit ; et par ce moyen , d'un grand pécheur fl devint un grand sainct. 0 glorieux S. Pierre 1 que vous fustes heureux de faire une si grande pénitence d'une si grande déloyauté, d'autant que par ce moyen vous fustes restably en la grâce , et corn* blé de beaucoup de bénédictions : où ao contraire le misérable Judas, au lieu de se convertir, il rejetta le peccavi que Nostre- Seigneur luy presentoit , et se désespéra. Je sçay bien qu'il y a de la différence entre la grâce efficace et la grâce sufilsantay comme disent les théologiens ; mais je ne veux pas m'arrcster maintenant à prouver si cette inspiration du peccavi que récent Judas, fut aussi efficace que- celle qui fut donnée à David et à S. Pierre , ou si elle fut seulement suffisante; ô certes, il n*y a nul doute qu'elle fut tres-suffisante : man pourquoy donc ne se convertit-il pas? C'est que voyant la grandeur de sa faute , il se désespéra , et confessant Tenormité de son crime , il dit tout haut , en rapportant aux princes des prestres les deniers pour lesquels il avoit vendu son bon Maistre, qu'il avoit péché en livrant le sang de l'innocent: Peccavi tradens sanguinemjustum ;maia ces prestres ne luy donnèrent point l'absolution. Et le misérable ne sa voit- il pas bien que Nostre-Seigneur cstoit le Sauveur da monde, et qu'il avoit le pouvoir de pardonner les péchez? 11 le sçavoit bien , mais il ne voulut pas luy demander pardon, d'autant que le diable, pour le tirer au desespoir, luy fît voir son péché si horrible et espouvantable , qu'il eut crainte que s'il en dcmandoit pardon à Nostre-Seigneur il ne luy donnast pour iceluy une trop grande pénitence , et pour cela il se désespéra et finit misérablement, ainsi qu'il est rapporté aux Actes des Apostres : £t

POUR LE JOUR DU TENDREDT SAINGT.

tmterepmit médius, et diffusa sunt omnia piscêraffus.

Les deux autres pécheurs qui tourmentèrent Nostre Seigneur en sa passion , estoient deux larrons qui furent crucifiez avec Iny, hommes meschans au possible, d'autant qa*il3 avoient passé leur vie en mille meschancetez; aussi les avoit-on choisis emniiie tels pour les mettre anx costez de Kbstre-Seignear, afin de le déclarer par ce moyen ^ plus criminel que ces détestables Toleurs , conformément à ce qui avoit esté prédit de luy par Isaye : Cum sceieratis f^utatus egt, qu'il seroit compté entre les scélérats. Maie voicy que l'un d'iceux se toomant vers ce divin Sauveur , confessa qu'il estoit innocent, etqu*il souffroil injustement, mais quant à luy qu'il estoit un gmd pécheur, et que comme tel il meritoitd^estre mis en croix pour ses fautes, desquelles il demanda pardon à Nostro- Seigneur, lequel les luy pardonna entièrement qu'à la mesme heure il luy promit qa*i] seroit ce jour-là en paradis avec luy : Hûdie mecum eris in paradiso.

Chose estrange 1 deux larrons furent sacrifiez a? ec Nostre-Sauveur, et tous deux receurent l'inspiration d u peccavi^ et nean timrins il n'y en eut qu'un qui se convertit. Ceritt ny l'un ny l'autre n'avoient jamais foit aucun bien, et le bon larron, nonobstant la grandeur de ses crimes, regardant la croix sur la fin de sa vie il fut sauvé, et trouva la rédemption ; pour nous monslrer que les plus grands pécheurs ne doivent junais désespérer du pardon de leurs fautes, pourveu qu'ils regardent la croix , et se mettent sous sa protection , quand bien ce ne seroit que sur le déclin de leur vie , comme fit le bon larron : l'autre au contraire , encore qu'il fust au costé de Nostre-Seigneur, il y fut en vain , parce qu'il m voulut jamais regarde;* la croix ; et quoy qo*il receut beaucoup d'inspirations, et que mesme il fust arrosé des gouttes du sang de Nostre-Seigneur , qui rejaillissoit sur luy, et qu'il fust par luy souvent sollicité en son cœur par des secrets et amoureux mouvemcns de regarder la croix et ce serpent mystique qui y estoit attaché, pour ncevoir la guerison , c'est à dire , le pardon de ses péchez ; il ne le voulut pas faire, «I poor ce il se perdit et mourut en son Mdorciisement. Voilà , mes chères âmes ,

deux sortes de pécheurs, qui nous doivent faire vivre en grande crainte et tremeur, mais aussi en grande espérance et confiance ; puisque de ces deux sortes de pécheurs , il y en a deux sauvez et deux damnez.

Certes il y a des âmes lesquelles après avoir long-temps servy Dieu, estant parvenues sur la montagne de la perfection, tombent après en de lourdes fautes. Nous avons veu , dit un grand Sainct , tomber les estoiles du ciel , c'est à dire des âmes fort parfaites , lesquelles après estre descheuë's de la grâce s'obstinent en leur péché , et meurent sans pénitence : et d'autres qui font les mesmes cheutes après avoir rcceu beaucoup de grâces, lesquelles se convertissent enfin, et comme S. Pierre, viennent à faire pénitence. Grand subject certes de craindre et d'espérer ! Il y en a d'autres qui n'ont jamais fait aucun bien , et neiinlmoins à la fin de leur vie, ils trouvent le pardon et la miséricorde : d'autres aussi qui persévèrent en leurs péchez et meurent misérablement.

0 Dieu 1 que grande est l'humilité et le rabaissement avec lequel nous devons vivre en cette vie. Mais aussi quel subject n'avons-nous pas de bien appuyer nostre espérance et confiance en Nostre-Seigneur! Car si après avoir commis des péchez tels que de le renier, comme fit S. Pierre, et d'avoir persévéré toute sa vie en des horribles forfaits , comme le bon larron , l'on en trouve enfin la remission quand l'on se tourne du costé de la croix où est attachée nostre rédemption, que doit craindre le pécheur de l'une et de l'autre sqrte , do retourner à Dieu en la vie et en la mort? Es coutera-l-il encore cet esprit malin, qui luy veut faire voir ses fautes si énormes qu'il n'en puisse recevoir le pardon , comme il fit à Judas? Donc', qu'il luy responde hardiment, que Nostre-Seigneur est mort pour tous les hommes, et que ceux qui regarderont comme il faut la croix , pour grands pécheurs qu'ils soient, trouveront le salut et la rédemption. 0 Dieu ! mes chères âmes, que ne doit-on espérer do celte rédemption, qui est si abondante qu'elle regorge de toutes parts , comme nous dirons bientost. 0 1 combien de fois est ce que nostre Sauveur offrit cette rédemption à Judas et au \ mauvais larron ? Quelle patience fut celle

SERMOlf

ayec laqueHe il les attendit à pénitence ? Hé ! que ne fit le cœur sacré de ce Sauveur à rendroitde celuy de Judas? Combien de bons mouvemens et d'inspirations secreltes donna-t-ii au cœur do ce mai-heureux, tant à la cène quand il se mit à genoux devant luy pour luy laver les pieds, luy donnant après son sacré corps , qu'au jardin des Olives , lorsqu'il Tembrassa et baisa , comme aussi le long du chemin, depuis sa prise jusques à la maison de Caïphe? Mais oa misérable , nonobstant tout cela , ne luy voulut point demander pardon de sa faute, Dy espérer de le recevoir. El que ne ût ce mesme cc&ur de nostre Sauveur à Tendroit de celuy du mauvais larron, tout le temps qu'il fut en la croix? Combien de fois le regarda-t-il? le provoquant à le regarder, permettant que son sacré sang vint à tomber sur luy à dessein d'amollir et purifier son cœur. 0 cerles! ce détestable refusant ainsi le salut, no meritoit-il pas que Dieu !• precipilast à Tinstant dans Tenfer!

Neantmoins il ne le fît pas , ains l'attendit à pénitence jusques à ce qu'il expirait.

Donc si Nostre-Scigneur remet si libreiiiout et amoureusement des péchez si grands et si énormes, à ceux qui luy en demandent pardon , et s'il offre le mesme pardon aux obstinez, et les attend à pcnitence avec tant de bonté et de patience , que ne fera-t-il à celuy qui le luy demandera avec contrition? et combien amoureusement rocevra-t-il le eœur du pécheur pénitent?

La troisiesmc parole de Nostrc-Scigneur fut une parole de consolation qu'il dit à sa sacrée Mère, qui estoit au pied de la croix, toute transpercée du glaive de douleur, quoique non pasmco ni à cœur failly, comme quQlques peintres la représentent ftiussement; car TËvangeliste dit clairement le contraire, asséurant quelle domeura debout au pied de la croix , avec une fermeté nompareille : Stabat autem juœla crucem Jesu mater ejus (4). Ce qui neantmoins n'empeschoit pas sa douleur, qu'elle supporta avec un cœur tout généreux, magnanime et constant, bien que la douleur qu'elle ressentit alors soit inconoe- HiJbâa; car elle eatoit crucifiée interieure- Bieat en son ame,avecleasie8me8olouxdoAt

Nostre-Seigneur Testoit en son corpa; ocd*.

sidérant que par sa mort elle seroit desor» mais privée de ce cher Fils qu'elle aymoit si parfaictcment : mais nostre divin San* vcur la voyant en cette désolation, luy dit une pnrole pour la consoler, laquelle toutesfois n'estoit pas une parole de tendreté, ny qui fust capable d'apaiser la douleur de son cœur dans une si grande uQliction. Q ! qu'il falloit bien que le cœur deoetto Vierge fust grandement fort et généreux, puisque Nostre-Seip;neur le traitoit de la sorte.

0 ame parfuictement soubmise, et reaî»

gnée au vouloir divin 1 Mulier» ecctfiliuê tuu$ , Femme , luy dit Nostre Seigneur , voilà ton fils, luy monstrant S. Jean qui estoit le cher disciple de son cœur, et le luy donnant pour avoir soin d'elle; d'autant qu'ayant toutes ses pensées occupées aux douleurs de son iils , elle ne pensent point à elle-mcsme ; voyant donc qu'elle demeuroit vefve et orpheline , et ne sçaurcit après sa mort où aller, il la voulut pourvoir en cette affliction, luy donnant pour fils le disciple qu'il aymoit , et auquel il donna un véritable amour de fils pour telle Mère , afin que par ce moyen il eust plus de soin d'elle : comme aussi il fut bien aiso de laisser en mourant pour gago de son amour à ce cher disciple la Vierge sacrée pour Mère. Certes en ce faisant, nostre divin Sauveur laissa un thre-or incomparable à S. Jean. Mais quant ù cette saincte Vierge, il est vray quelle ressentit alors une douleur telle que Tinesgahté de cea deux enfans luy pouvoit causer, n'y ayant aucune comparaison entre Nostre-Seigneur et S. Jean : toutesfois , comme tres-humble et tres-soumiso, elle Taccepla avec un cœur doux et tranquille, etdès lors Nostre Seigneur luy donna un amour de mère oq« vers S. Jean , plus tendre que a'eurenl ny n'auront jamais toutes les mcrcs en* semble pour leurs enfans. Mais son amour passa plus outre , parce qu'elle vid bien que Nostre-Seigneur luy donnant S. Jean pour fils , il luy donnoit par conséquent tous leschrestiens, desquels comme enfans de grâce , il vouloit qu'elle fust mère , d^autant que Jean signifie Grâce ; et quoy qu'elle aymast sainct Jean d'un si grand et parfaict amour, si ne faut-il pas croire neantmoins qu'elle l'aymasi comme eût

POUR LE JOUR hO Y£lfDREDT SAINCT.

aymoit Nostre-SeigDeur , non seulement en tant qu'il estoit son Dieu , ains encore en tant qu*il estoit son Gis 1 0 non certes ! car l'amour que le Ires-sainct cœur de la Vierge avoit pour Nostrc - Seigneur , ne peut estre conceu de nos pelils esprits : or bi Tamour qu elle luy portoit estoit si grand, combien pensez- vous que fut grande la douleur qu*eile ressentit de le voir mourir , et d'eâtre privée de sa présence corporelle?

Mais il faut encore remarquer qu*aussitoslque Nostre-Seigneur eut dit celte troisiesme parole , le soleil retira sa clarté , et les ténèbres couvrirent touto la terre : Teukrœ factœ iunt super univenam terfvm(4) ; et ces ténèbres estoient si épaisses , que c*estoit une chose épouvantable. Us docteurs sont en doute sçavoir si elles couvrirent toute la torre , ou bien seule ment une partie d*icelle ; et si cette cciypse fut naturelle ou sumuturelle , et si en icelle le soleil agissoit ou non. Pour moy je suy Topinion de ceux qui tiennent que les ténèbres couvrirent toute la terre; car l'Escritare tiitexpress4'mentqu a l'heure do sexte, les ténèbres se Grcnt dessus toute la terre : Et facia hora sexta^ tenebrœ factœ iunt per totam ierram (2) : Au^si plusieurs autres historiens font foy de cotte vérité en leurs escrits. Il n'y a donc point de doute ^ue cette eclypso ne fut universelle et sur- | nalurelle , et qu en icelle le soleil ne souffrist , parce qu'elle arriva à midi , et loi s que La lune estoit en son plein : et S. Denis, < qui pour lors vivoit dans le p«iganismo , et lequel après ayant esté converly par les prédications du grand aposlre S. Paul vint en ces quartierset futiipostre delà France, foyaat cette eclypse si extraordinaire dit . ees paroles si remarquables : Il faut de deux choses Tune , ou que le Dieu de la ■aturc souffre en la chair , ou (|ue la (indu aonde s*upproche , Jvt Deus nalurapa-»

iitur , aut mundi machina diMolvitur • Ce qu*il dit parce qu'il connut bien que eetie erlypse estoit tout-à-fait surnatureilo. Don seulement d'autant qu'elle arriva sur kemidy et au plein delà lune; mais encore parce quelle surpassa le terme oixliuaire des eclypres, car elle dura trois heures •■tièrc.-i. Certes il disoit vray , car ces te* ■abm ne provenoient d'autre cause, sinon

W !> iMà. ssTn. — (1> a. «Mi, n.

de ce que le Dieu de la nature en son humanité soufTroit en Hierusalem Mais que fll Nostre-Seigneur , mes chères am<î8 , pendant ces trois heures ; il les employa à offrir des sncrificcs de loUange à son Père éternel ; car ce fat alors particulièrement qu'il fit ce que dit S. Paul , qu'il pria et gémit, se plaignant en criant t^ut haut , in diebus carnis , aux jours de sa chair , c^esl-â-dire au temps de sa passion.

Nostre-Seigneur donc se plaignit à son Père , il pria et gémit, afin d*e\citer tout le monde à prier et à faire pénitence. 0 Dieu 1 combien de larmesamoureuses jeltat-il pendant ces trois heures de méditation? Combien de soupirs et sanglots ! Et combien grandes furent les douleurs qui transpercèrent alors le sacré cœur de nostre tres-nymable et divin Sauveur I personne ne le sçait que luy qui les souiïroit , et fa sacrée Vierge Nostre-Damc, qui estoit au pied de la croix , à laquelle sans doute it lescommuniquoit et laquelle les ruminoit en soy-mesme. 0 certes 1 je pense que la plus grande douleur que souffrit alors le cœur sacré de Nostre-Seigneur, de voir l'ingratitude des chrestiens, prévoyant que plusieurs mcspriscroicnt sa mort et passion ; et lesquels quoy qu*ils eussent cette rédemption si efficace, ne laisseroicnl pas de se perdre éternellement pour ne s'en vouloir prévaloir.

Mais d'autant que ses plus grandes douleurs estant intérieures, elles n'estc^ient connues que de luy qui les soufTroit , et de sa saincle Mère , laquelle y parlicipoit , voulant faire connoistre à tout le monde , qu'il u'estoit pas sur cette croix , sans souffrir extresmemcnt , il cria tout haut se plaignant à i^on Pore éternel , en sorte qu'il fut entendu de tous les assistans, Eli, £li, lamtna sabaclhani? qui veut dire : Mon Dieu , mon Dieu , pourquoy m'avez- vous délaissé ? Et cette parole fut la quatriesme que Nostre-Seigneur profera sur l'arbre do la croix. 0 Dieu l combien grands côtoient les douleurs de sa tres-sainctcame, estant délaissée non seulement de toutes les créatures , ains encore en quelque façon .le son Pore éternel » lequel avoit pour un peu retiré sa face de dessus luy , non point quant à la partie supérieure de son ame laquelle fut tousjours jouissante de la claire vision de Tessence divine , vision par laquelle

SERMON

elle fut bien-heureuse dès Tinstant de sa crcation , et ne fut jamais sans cette béatitude à cause de I*union bypostatique , laquelle toutesfois n'empeschoit pas que sa partie inférieure ne fut alors tellement délaissée etabandonnée de tout secours divin et humain , qu'estant privée de toute consolation , il ressentit les douleurs du corps et de l'esprit avec toute Faspreté et rigueur possible : ce que voulant faire connoistre aux hommes pour le salut desquels il souffroit , il se plaint à son Père éternel luy disant : mon Dieu , mon Dieu , pourquoy m*avez-vous délaissé , ^/t , £li, lamma tabacihani^ pour leur faire entendre les extresmes douleurs qu'il endurcit.

Mais hélas I combien est-ce que cette parole estant mal entendue des assistans causa de douleur à Nostre-Seigneur , car les uns disoient qu'il prioit Elie , Eliam vocat iste , et ceux-là estoient quasi cbrestîens , et semble qu'ils avoicnt encore quelque disposition pour recevoir la grâce , croyant à l'invocation des Saincts , d'autant qu'Elie n'ostoit plus en ce monde, ayant esté depuis plusieurs années emporté dans un charriot de feu par les anges; et partant ils croyoient qu'Elie le pouvant ayder il l'invoquoit à son secours parmi une si grande affliction.

Les autres interpretans cette parole d'une autre manière , disoient : il invoque Elie, mais que luy peut-il faire? il ne le peut pas délivrer ; et ccux-cy , meschans qu'ils estoient, ne croyoient pas que les Saincts ayent aucun pouvoir de secourir ceux qui sont affligés et qui les invoquent; en quoy ils resscnibloient aux Huguenots , qui nient le pouvoir que les Saincts ont, envers la divine Majesté.

Les autres en se riant et moquant de luy disoient : Voilà qu'il crie tout haut et qu'il appelle Elie pour luy demander du secours; attendons et voyons si Elie le viendra de- 1 livrer : EcceEiiam vocat ; sinite ^ videor ' mui si ventât Elias ad deponendumeum, ,

Les autres disoient : S'il est si Sainct comme l'on dit, que né se sauve-t-il soymesme? il en a tant sauvé d'autres; il est bien fol s'il ne fait pour luy ce qu'il a fait pour les autres : Alios salvos fecit^ seipsum non potest salvum faeere {i). En somme il souflDrit pendant ces trois heures

(l)S.Hillk.stnt

tous les mépris, injures, et calomnies qui se puissent excogiter.

Mais outre cela on luy fit en ce temps-là les plus belles offres, et les plus considérables semonces que l'on puisse imaginer; car les uns luy disoient : Toy qui le vantes d'estre Fils de Dieu, descends de la croix, Si Filius Dei es^ descende de cruce^ et nous t'adorerons et te recognoistrons pour tel ; Tu as dit que tu destruirois le temple et le reédifierois en trois jours, or sus, fais maintenant voir quelque miracle pour ta délivrance : f^oA, ^it desiruis templum Deisalva temelipsum; si Filius Dei es j descende dj cruce (4) : Descends de cette croix de ta propre puissance, et nous croirons en toy et te recognoistrons pour le Messie, autrement nous te tiendrons pour un homme meschant et trompeur. 0 quelles offres que celles-cy ^ cœur de nostre Sauveur, qui estoit si amoureux du salut de nos âmes !

D*autres blasphémant encore contre hiy, l'appeloient sorcier et enchanteur, reputant ces ténèbres à quelque trait de magie, et plusieurs disoient que ce n*estoit pas de vrayes ténèbres, ains qu'ils avoient les yeux sillez et esbiouis par ses enchantemens. Et par tels et semblables discours, le tres-sacré cœur de Nostre-Seigneur souffroit des douleurs incomparables, voyant la multitude des âmes qui se perdoientet ne vouloient pas se servir de la rédemption de la croix.

La cinquiesme parole que dit Nostre- Seigneur fut Sitio (2), j'ay soif : Or cellecy fut une parole de plainte et de lamentation. Mais bien que cette parole se puisse entendre d'une soif corporelle causée par les extresmes douleurs qu'il a voit souffertes toute la nuict, et qu'il eust une altération si grande, qu'elle l'eust fait infailliblement mourir, si le Pore éternel ne l'eust réservé à de plus grandes souffrances; et que pour cela il dit avec très-juste raison, sitio : toutesfois cette soif corporelle n'es* toit rien en comparaison de la soif spirituelle de laquelle son ame estoit altérée, car il dcsiroi tavec une soif insatiable, q u'un chascun se convertist et profitast de sa Passion. Cest pourquoy il dit : «i/io, j'ay soif, et se plaint voyant que tant drames en abuseroient, et que plusieurs demand»*

(i) MtiU. UTIL — (I) 8. Snm, :

P0I7R LE JOUR BU TEIfDREDT SAIIfCT.

nient un autre moyen pour se sauver que ociuy de sa Passion, comme faisoient les loifs qui luy crioient qu'il descendist de ia croix, et quMIs croiroient en luy : comme loy vcalant dire : si vous avez si soif de ooslre salut, descendez de la croix, et nous croirons en vous, et par ce moyen vous aurez le pouvoir de vous désaltérer. Mais MoBtre-Seigneur, quoy qu^infmiment désireux du salut de leurs âmes, et quoy que pour leur acquérir ce salut il exposastsa fie, il ne voulut pas neantmoins descendre de la croix, parce que la volonté de son Père céleste n'estoit pas telle, ains au contraire c'estoit celte saincte volonté qui Fy leooit attaché.

Mais helas! 6 misérables Juifs, que dile8-voiis?qne notre cher Sauveur et Maistre descende de la croix : 0 certes, il ne le fera pas , dit S. Paul, car il veut cslre obeyssant jusques à la mort, et la mort de la croix : Factus obediens usque ad mortêm^mortemauiemcruciê, II est monté à la croix par obeyssance, et il y mourra par obeyssance. Ha! misérables, disoit Bostre divin Sauveur, vous demandez que je descende de la croix, pour croire en Boy ; vous voulez un autre moyen de rédemption que celuy que mon Père a ordonné, de toute éternité, et qui a esté prédit par tant de prophètes, et annoncé par taot de figures ; vous voulez donc estre navez comme il vous plaist, et non comme Dieu veut. 0 certes cela n'est pas raisonnable, et puisque vous ne cherchez pas le laiut en la croix , vous mourrez obstinez en vostre péché et ne trouverez point de pardon, puisque la piscine du salut vous estant ouverte vous ne voulez pas vous y jelter : Ha 1 ne voyez-vous pas que ces eaux sont si abondantes qu'elles regorgent de tous costez i et vous ne vous y voulez pas laver, vous périrez donc, mais ce sera par vostre faute.

Mais cscoutons ce cher Sauveur, qui crie qo*il a soif de noslre salut, qui nous attend et invite : Fenite ad me omnes : Venez à moy, dit-il à tous les hommes, car je suis attaché à cette croix pour vous recevoir ; vous ne trouverez poins ailleurs de salut. 0 misérables Juifs qui demandez une autre sorte de rédemption que celle de la croix, eelle-là n*est elle pus plus que tres-suûilantel poia qu'ii est vray qu'une seule

larme , Un seul souspir amoureux sortant du sacré cœur de mon Sauveur, estoit suffisant de racbepter des millions de natures humaines et angeliques, s'il y en eust eu autant qui eussent péchez, et toutesfois à cause de Tamour qu'il nous portoit il no nous a pas voulu rachepter avec un souspir, ny avec une larme , ains avec tant et tant de travaux et de peine , ayant es^uisé tout le sang de ses veines afin de faire un bain sacré à nos amos pour les purifier et nettoyer de la tache du péché, et pour opérer cette rédemption qui est si copieuse qu'elle nesçauroit estre espuisée. Il a voulu estre obeyssant jusques à la mort de la croix : Factw obediens usque ad moT'lem crucU; estant véritablement mort et de la mort de la croix, pour obeyr à son Père éternel.

0 qu'heureux serons-nous, mes chères âmes, si nous imitons bienNoslre-Seigneur eu son obeyssance chascun selon nostre vocation 1

Mais il aut que nous sçachions qu'il y a diverses manières d*obe) r. Premièrement, îi s'en trouve plusieurs qui estiment grandement cette vertu; 0 qulieurenx sont les obeyssansl disent-ils. Ils lisent co qu'on aescrilavec un grand goust, et parlent fort bien de tous les degrés d'obeyssanco : mais ils ne font rien plus que les théologiens spéculatifs, qui se contentent de parler de ses excellences. 0 certes, mes chères âmes, ce n'est pas tout d'en parler, il faut venir en la pratique d'icelle dans les occasions petites et grandes qui se présentent. 11 s'en trouve d'autres qui veulent bien obeyr, mais avec cette condition qu'on ne leur commandera rien de difiicile, et qu'on ne les contrariera point en leurs inclinations. D'autres voudront bien obeyr à quelques supérieurs, mais non pas esgalement à tous. Or Nostre-Seigneur n'ayme point telle sorte d'obeyssance : car il veut que nous obeyssions indifféremment en toutes choses, et que nous demeurions fermes dans î'obeyssance ; cost-à-dire, attachez à la croix où I'obeyssance nous a mis à l'exemple de Nostre-Seigneur, sans recevoir ny admettre aucune raison contraire pour bonne apparence qu'elle ayt. Et partant, s'il vous vient des inspirations ou mouvemens intérieurs, qui vous portent à faire quelque chose hors

de robeyamiiee el à dete^drede la cronc, rejettez^s hardiment pour saincts qu'ili puissent sembler, et ne les suivez pas.

Donc, que ceux qui sont mariez demeurent en la croix de Tobeyssanoe, c'eai*à* dire du mariage, humblement et avec soamission^ puis que Dieu les y a mis , s'assurent que les meilleures croix ne sont pas celles qoi sont les plus conformes à nos inclinations ou qui ont plus d*appa* renée, ains celles où les occasions de souffrir sont plus fréquentes. QuMls ne désirent donc point de descendre de cette croix pour quelque bon prétexte que ce soit, ains qu*ilsy persévèrent fidèlement jusquea à la fin.

Que le prélat et celuy qui a charge d'ames, ne désire point pour les tracas de mille soins qu'il rencontre d'estre détaché de cette croix; maisqu'il fasse ce qui est de son devoir, ayant soin des âmes que Dieu luy a commises, instruisant les unes, consolant les autres, tantost parlant, puis se taisant, donnant le temps à l'action, et puis, quand il le doit, à la prière; demeurant ferme en l'exercice de sa charge, car c'est la croix à laquelle Dieu l'a attaché, sans croire à ce qui le pourroit provoquer d'en descendre.

Que le religieux demeure constamment, et fidellement attaché à la croix de sa vocation sans jamais laisser entrer en son cœur la moindre pensée qui le puisse fairo varier ny divertir de l'entreprise qu'il a faite de servir Dieu parfaitement en cette manière de vie, et qu'il n'escoute jamais les désirs qui le poiirroient porter à faire des choses contraires à l'obeyssance, sous quelque bon prétexte que ce soit; car cela ne procède pour Tordinaire que de Tamour propre. En somme obeysscz seulement, Dieu ne vous demande pas autre chose ; et voyez que Noî^tre-Seigneur pour ebeyr à son Père éternel ne voulut point descendre de la croix, aias ayant persseveré en Tobeyssance jusques à lu lin, il dit : Comwnmatwn est (4) , tout est consommé.

Ce toi la sixiesme parole qu'il prononça sur la croix en s'addressant au piare éternel. 0 mon Père, vook>it-it dire, j'ay aeoomply de poinct en pomot tout ce qui estoit de voatre vokmté» il m ne reste plus

fOi*anB,Mt.

rieiiàfaire, voilà l'œuvre delà redeoqp»

tion finie et parfaite. 0 Dieu! mescherêi sœurs, il y auroit une infinité de très-bel^ les et utiles considérations à faire sur eei paroles ; mais je vous en ay parlé autre fois, c'est pourquoy je passe outre, eifê viens à la dernière parole que dit Noatro* Seigneur en la croix.

JPater , in matMis tmas eomwimâo «^ fiium meum. Mon Père, dit-il, je reiMli mon esprit entre vos mains. Il se presenlq encore sur ces paroles beaucoup de bellai considérations à faire , parce que c'est ei icelles que consiste l'abrégé de toute II perfection chresticone, de laquelle Noatre- Seigneur nous voulant donner l'exempta; il se remet par un parfaict abandon nement entre les mains de son Père céleste sani reserve quelconque : Je remets, mon Pera, luy dit-il, mon esprit entre vos mains. Et quoy nous voyons l'humilité, l'obeyssanoi et la parfaicte soumission qu'il luy rend, comme luy voulant dire : ^e vous ay to# jours abandonné et remis mon corps el mon ame pendant que j'ay vescu , c'eal pourquoy il ne me reste plus rien à faiff maintenant après avoir accompli tout oi que vous avez requis de moy. sinon de ra* mettre mon esprit entre vos mains. Rai marquez, je vous prie . cette parole ; cai c'est l'abrégé et la quintescence de la vie spirituelle que Nostre-Seigneur nousmoas* tre par ce total abandonnement qu'il fait entre les mains de son Père céleste : dm* summatvm eêt , tout est consommé , lu| dit-il ; mais neantmoins s'il vous plaist que mon esprit demeure encore dans moi corps pour souffrir davantage : In manm tuaê eammendo sjnriium meum: Je k remets enire vos mains ; si vous voulez qui je passe do cette vie en l'autre f)0ur entrai en la gloire, je remets mon esprit entn vos mains. En somme, mon Père, me voicj prest et résolu de laire tout ce qu'il vouf plaira.

0 que nous serions heureux ! si quanc nous nous consacrons au service de ^a nous commencions par cette pratique d< remettre nostre esprit absolument et sani reserve entre les mains de sa divinobonié car tout le retardement de nostre perfec< lion ne provient que du défaut d'abandon* nement. Et il est vray que si nous voulom fûre ptograa ef^ la parleciiafi, il£|ui

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