LETTRE IX
s. FBAlfÇOIS DE SALES, A UN REUGIEUX.
Il lui parle des irarauz el des succès de sa mission.
Thonon, 7 tTril ifW.
Mon révérend père , je ne vous saurois dire et je ne sais si vous sauriez croire combien j'ai reçu de consolation de votre lettre : car il y a longtemps que je désirois infiniment d'être assuré de votre santé ; mais en avoir l'assurance de vous-même , et de si près , comme je l'ai eue , je ne l'eusse pas osé si tôt espérer. J'en loue Dieu mille fois, et vous remercie très-humblement de la souvenance que vous daignez avoir de si peu de chose que je suis , et du désir quo vous avez de me voir , que je ne pense pas être plus grand que celui que j'ai de jouir de votre présence , quoiqu'on dise que l'amitié descend plus vilement qu'elle ne monte; et si ce n'étoit que je suis engagé à un jeu où qui le quitte le perd , je me serois déjà rendu par devers vous. Si tâcherai-je dans dix ou douze jours d'avoir co bonheur, et ce ne sera jamais si tôt que je le souhaite ; ce qu'attendant , puisqu'il vous plaît , je ne veux pas du tout remettre à ce temps-là de vous dire mes affaires spirt tuelles.
M. le sénateur Favre , mon frère , vous aura bien dit, à ce que je vois, comme je suis venu en ce pays. \o\^\ déjà le septième mois; et toutefois ayant prêché en cette ville (Thonon) ordinairement toutes les
1%, et bien souvent encore parmi les se«
mines, je n*ai jamais été ouï des Hu^^c- Jiots que do trois ou quatre , qui no sont venus au sermon que quatre ou cinq fois, sinon à cachette [lar la porte et fenêtres, où h Tiennent presque toujours : ils sont des principaux.
Cependant je ne perds point d'occasion de les accoster : mais une partie ne veulent pas entendre ; Tautre partie s'excusent sur la fortune qu'ils courroient quand la trêve ramproit avec Genève, s'ils avoient fait tant soit peu semblant do prendre goût aux raisons catholiques ; ce qui les tient tellement en bride , qu'ils fuient tant qu'ils peuvent ma conversation. Néanmoins il y en a quelques-uns qui sont déjà du tout persuadés delà foi ; mais il n'y a point de moyen de les retirer à la confession d'icelle , pendant Tincertitude de l'événement de cette trêve.
Cest grand cas combien do pouvoir a la commodité de cette vie sur les hommes , et ne faut pas penser d'apporter aucun remède à cela ; car de leur apporter en jeu Tenfer et la damnation , ils se couvrent de la bonté de Dieu ; si on les presse , ils vous quittent tout court.
Feu dis trop à vous qui savez bien de quelle étoffe doit être la résolution qui fait abandonner ce souci des biens de ce monde tt de la famille pour Dieu : c'est tout ce qn*on peut faire que de faire garder, entretenir et nourrir aux catholiques leur foi à ce prix-là. Au reste , quant à moi , je suis ici ; j'ai quelques parents et d'autres qui me portent respect pour certaines raisons particulières que je ne puis pas résigner à un tatre ; et c'est ce qui me tient du tout engagé sur l'oeuvre. Je m'y fûcherois déjà beaucoup, si ce n'étoit l'espérance que j*ai dn mieux. Outre que je sais bien que le neunier ne perd pas do temps quand il Biartelle sa meule, aussi seroit-il bien à dommap^e qu'un autre qui pourroit faire pbsde fruit ailleurs employât ici sa peine pour néant, comme moi, qui ne suis encore goéro bon pour prêcher autres que les mulailles , comme je fais en cette ville.
Voilà co que pour cette heure je puis écrire , me réscrN'ant de vous dire le rosto débouche plus sûrement et bientôt. Dieu aidant , quand vous me favoriserez do vos ^ints conseils et instructions, qui ne setODt jamais recueillis plus humblement et
affectionnement que do mol. Je prie notre Seigneur qu'il vous conserve longuement pour son service, et demeure, mon révérend père , votre , etc.
LETTRE X. î