‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 3)Chapitre 171 sur 450 · LETTRE CCLXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE CCLXXIX

s. FRANÇOIS OE SALES , A UNE RELIGIEUSE.

EiïeU et siunes difTprenii de l'amotir-propre al df la vraie charaé. Kxeiuples, comparaisons, remèdes.

0 plût à Dieu, ma très-chère fille , que ce fût le Traité de l'amour céleste qui me tînt occupé toute» les matinées 1 il seroit bienlôt achevé, cl je S' rois bien heur(»ux d'appliquer mon esprit à de si douces cimsidéralions; mais ce sont des infinités de petites niaiseries, que le monde par force m*a|)[>orte tous les jours, qui me font de la peine et de la fàclu rie , et rendent mes heures inutiles : néanmoins , tant que je m'en puis échapper, je mets toigours quelques petites hgnes en faveur de ce saint amour , qui est le l^en de notre mutuelle dilection.

Or , venons à notre lettre. L'amour-propre |H^ut être mortifié en nous; mais il ne meurt |)Ourtimt jamais ; ains de temps en temps et à diverses occasions, il produit des rejetons en nous, qui témoignent

qu'encore qu*ll soit coupé par le pied , si n*est-il pas déraciné. C'est pour cela que nous n*avons pas la consolation que nous devrions avoir, quand nous voyons les autres bien faire ; car ce que nous no voyons pas en nous ne nous est pas si agréable , et ce qoe nous voyons en nous nous est tort doux , parce que nous nous aimons tendrement et amoureusement.

Que si nous avions la vraie charité , qui nous fait avoir un même cœur et une même ame avec le prochain , nous serions parfoltemcnt consolés quand il feroitdu bien.

Ce même amour-propre fait que nous voudrions bien faire telle ou telle chose par notre élection , mais nous ne le voudrions pas faire par élection d*autrui ni par obéissance ; nous voudrions le faire comme venant de nous, mais non pas comme venant d'autrui. C*est loujoiirs nous-mêmes qui redierchons nous-mêmes noire propre volonté et noire amour-propre : au contraire, si nous avions la perfection de Famour de Dieu, nous aimerions mieux faire ce qui est commandé, parce qu'il vient plus de Dieu et moins do nous.

Quant à se plaire plus à faire des choses âpres qu'à les voir faire aut autres, ce peut élre piir charité , ou parce que secièicmtînt Tamour-proprecrainlquelesautresnenous égalent ou surmontent. Quelquefois nous oouâ mettons plus en peine de voir maltraiter les autres que nous, par bonté de naturel : quelquefois c'est' parce que nous croyons être plus vaillans qu'eux , et que nous supporterions mieux le mal qu*euxmémes , selon la bonne opinion que nous avons de nous.

Le signe de cx?1a, c'est qu'ordinairement noQS aimerions mieux avoir les pi'tits maux que si un autre les avoit ; mais les grands, nous les aimerions mieux pour les autres qœ pour nous. Sans doute , ma chère fille, ce qu'on a do répugnance à l'imaginaire rchau&semcnt des autres, c'e^t parc« que nous avons un amour-propre qui nous dit que nous ferions encore mieux qu'eux , et que l'idée de nos bonnes propositions nous promet des merveilles de nous-mêmes , et non pas timt des autres.

Au bout de tout cela , sachez , ma vraiment trècs-chère Glle , que ce que vous avez ne sont que des sentimens de la portion inférieure de votre ame; car je m'assure

que votre suprême portion dé<^voue tout cela. C'est le seul remède qu'il y a de désavouer les sentimens, invoquant l'obéissance, et protestant de la vouloir aimer, nonobstant toute répugnance, plus que non pas la propre élection; louant Dieu par force du bien que l'on voit en autrui , et le suppliant de le continuer, et ainsi des autres.

Il ne se faut nullement étonner de trouver chez nous l'amour-propre , car il n'en bouge. 11 dort quelquefois comme un renard, puis tout à coup se jette sur l'épaule; c*est pourquoi il faut avec constance veiller sur lui , et avec patience et tout doucement se défendre de lui. Que si quelquefois il nous blesse , en nous dédisant de ce qu'il nous a fait dire, et en désavouant ce qu'il nous a fait faire, nous sommes guéris.

Or, je ne vois que passamment la dame qui devoit venir pour faire sa confession générale , et avec des yeux tout moites d'avoir laissé sa fille : car les grands du monde se laissent en se laissant ; mais ceux de Dieu ne se laissent jamais, ains sont toujours unis ensemblemcnt avec leur Sauveur. Dieu vous bénisse , ma chère fille.

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