LETTRE CCCXX
s. FRANÇOIS DB SALES , A UN AMI.
(Ttré« du nonastère de U VltltaUon d« it vUIb d«
Hcaax.)
Témoignages d'amitié, et envoi du Traité de l'Amour de D^u.
10 août 1616.
n ne faut jamais, certes , monsieur, puisque j*ai l'honneur que vous soyez mon trèscher fils , il ne faut point faire d'excuse quand vous ne m'écrivez pas ; ciir je ne puis non plus douter de votre amour (ilial envers moi , que je ne puis vivre sans sentir contiuuellement dedans mon cœur les élans de l'amour paternel envers vous. Les défiances n*ont point de lieu où l'amour est parfait ; mais il est vrai toutefois , monsieur mon fil3, que vos lettres m'apportent toujours une délectation extrême, y voyant, ou du moins entrevoyant les traits de votre bonté naturelle et de la sainte charité de votre ame, qui produit et nourrit la douceur de Tolro dilection filiale que vous répandez sur moi , et qui me remplit de suavité.
Faites Qonc, monsieur mon fils, faites souvent, je vous supplie , cette grâce à mon esprit, mais seulement pourtant quand TOUS pouvez bonnement sans vous incommoder; car, quoique vos lettres me soient plus délicieuses que je ne puis dire, si elles VOUS coùtoient de Tincommodité , elles me seroient douloureuses , aimant plus voire plaisir que* le mien , selon la coutume des pères : et moi , cependant, monsieur mon très-cher fils, iifin de suppléer en quelque sorte les défauts que le manquement de commodités me pourroit faire faire de vous écrire souvent , je vous envoie le livre de ^Àmaur de Dieu , que je n'ai guère exposé aui yeux du monde , et vous supplie que si quelquefois l'affection que vous avez pour moi vous donnoit quelque désir d'a-
voir de mes lettres , tous preniez ce traité et en lisiez un chapitre , vous imai^inunt que s'il n'y a point de Théotime au monde auquel s'adressent mes paroles, vous êtes celui entre tous les hommes qui êtes mon plus cher Théotime. Le libraire a laissé coûter plusieurs fautes en a^tte œuvre , et moi aussi plusieurs imperfections ; mais s'il se trouve des besognes parfaites en ce monde , elles ne doivent pas être cherchées en ma boutique : si vous lisez celle-ci de suite , elle vous sera plus agréable à la fin. Nous avons ici , depuis trois jours , monseigneur le prince de Piémont, qui me fit rhonneur de venir descendre chez moi tout à l'impourvu, étant venu par les postes, lui septième : depuis il a été logé au château. C'est le plus doux , gracieux et dévot prince qu'on puisse voir; un cœur plein de courage et de justice ; une cervelle pleine de jugement et d'&<prit; une ame qui ne respire que le bien et la vertu , l'amour de son peuple, et surtout la crainte de Di-u. Vous saurez, je m'assure , avant la réception de la présente , les cause:^ de sa venue. Reste, monsieur mon très-chor fils très honoré, que je vous souhaite toutes les bénédictions célestes; et c'est la respiration ordinaire de mon cœur, puisque j'ai la faveur et le bonlieur d'être avoué votre père , et que je dois être et suis à jamais votre , etc.