‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 3)Chapitre 33 sur 450 · LETTRE XLIV · texte numérisé non relu

LETTRE XLIV

s. FRANÇOIS DE SALES, A UNE AME REU* GlEUSE, NOVICE.

Par quels Mgnes on peut connottre si les senti • mens de ilévolion que l'on a, viennent de Dieu ou de l'e^put malin.

A Annecy, le 16 Janvier 1803.

Ma très-chère et très-aimée sœur et fille en Jésus-Christ, Dieu soit votre repos et consolation.

J'ai reçu vos deux lettres par M. le président Favre , un peu plus tard quo vous ne pensiez et que je n'eusse désiré , mais assez tôt pour me donner de la consolation, y voyant quelque témoignage de l'amendement de votre esprit. Dieu en soit loué éternellement.

Pour réponse , je vous dirai premièrement que je ne veux pas que vous usiez d'aucune parole de cérémonie ni d'excuse en mon endroit , puisque , par la volonté de Dieu, je vous porte toute raflfcclion que vous sauriez désirer , et ne m'en saurois. empêcher. J'aime votre esprit fermçment, parce que je pense que Dieu le veut, et tendrement, parce que je le vois encore foible et jeune. Apportez toute confiance et liberté de m'écrire , et demandez ce que ■ vous penserez être propre pour votre bien. Cela soit dit une fois pour toutes.

Jo vois en votre lettre une contradiction, laquelle vous y avez mise sans y penser , rar vous me dites que vous êtes délivrée de votre inquiétude , et néanmoins je vous vois encore tout inquiète à la recherche

(1) M. de Bérulle. depals cardinal, et fondateur des prêtres de roraloire en France , Joignit ses frolliritalioaa a celles de notre Saut, et le succès répondit à l'n(!« n(o de ces deui grands honmes; car ils ubtiurent mi l>iff du pape Clément VIII . et enauite les leiires paiebtea do Hearl IV. L'IasUlIttloa da moaastère se fil m UM.

lËttRES

(Tune précipîléc perferllon. Ayez patience, je vous dirai Umtôt ce que c'est.

Vous me demandez si vous devez recevoir et prendre des senlimens ; que sans eux voire esprit languit, et néannioins vous no pouvez les recevoir qu'avec soupçon , et vous semble que vous les devez rejeter. Une autre fois, si vous m'écrivez sur quelque semblable sujet, donnez-moi exemple de l'action do laquelle vous me donnez l'avis ; comme seroit à dire de quelqu'un do ces senlimcnts qui vous aura donné le plus de soiipron pour n'ùlre pas reçu : car j'apprendrai bien mieux votre intention.

Cendant voici un avis sur votre demande.

Les senlimens et douceurs peuvent être de lami ou do Tcnncmi, c'cat-à-dire du malin esprit ou du très-bon. Or on peut connoître d'où ils viennent , par certains signes que je ne sa i.: vis pas bien dire tous : en voici seulement quelques-uns , qui suffiront.

Quand nous ne nous arrêtons pas en iceux, mais que nous nous en servons comme de récréation, pour par après faire plus constamment notre besogne et Tœuvre que Dieu nous a donnée en charge , c'est bon signe , car Dieu nous en donne quelquefois pour cet effet. îl condescend à notre infirmité, il voit notre goût spirituel affadi ; U nous donne un petit de sauce , non afin que nous ne mangions que la sauce , mais afin qu'elle nous provoque à manger la viande solide. C'est donc une bonne marque quand on ne s'arrête pas aux senlimens, car ït malin, donnant des sentimens, veut que l'on s'y arrête, et qu'en ne mangeant que la sauce , notre estomac spirituel en soit affoibli et gâté petit à petit.

Secondement, les bons sentimens ne nous suggèrent point des pensées d'orgueil ; mais au contraire, si le malin prend occasion d'iceux de nous en donner, ils nous fortifient à les rejeter; si que la partie supérieure demeure tout humble et soumise, reconnolssanl que Calcb cl Josué n'eussent jamais rapporté le raisin de la terre de promission peur amorcer les Israélites à la conquête dScelle, s'ils n'eussent pensé que leurs courages étoient (oibles , el aurotcnt besoin d'être piqués : si qu'au lieu \h s'estimer jjuclque chose par k soDliiiiont , la partie supérieure Juge et reconnof t sa foii>ie8sei et s'humilie amoureusement devant

son époux , qui répand son baume et don parfum, afin que les jeunes fillettes et tendres âmes comme ellos , le reconnoissent « l'aiment et le suivent ; là où le mauvais sentiment nous arrêtant, au lieu de nous faire penser à notre foi blesse , nous fait penser qu'il nous est donné pour récompense el guerdon.

Le bon sentiment passé ne nous lais-^o pas affoiblis, mais fortifiés; ni affligés i mais consolés : le mauvais, au contraire t arrivant, nous donne quelque allégresse, et , partant , nous laisse pleins d'angoiséea. Le bon sentiment, à son départ, nous reconmiande qu'en son absence nous cares* sions, servions et suivions la vertu , pour luvancenionl de laquelle il nous avoit été donné ; lo mauvais nous fuit croire qu'avoc lui la vertu s'en va , et que nous ne la saurions bien servir.

Bref , io bon ne désire point d'être aimé, mais seulement quo l'on aime celui qui le donne (non qu'il ne nous donne sujet de l'aimer, mais ce n'est pas cela qu'il cher* che] , là où le mauvais veut quf) l'un l'aima surtout.

Et partant , le bon ne nous empêche pas à le chercher, ni à le caresser, mais la vertu , par manière d'explication , soi-disant ((ue nous procure le mauvais , noua empresse et inquiète à le rechercher incea» samment.

Par ces quatre ou cinq marques , voua pourrez connoitre d'où viennei^t vos seu* timens : et, venant de Dieu, il ne faut paa les rejeter; mais , reconnoissant que voua êtes encore un pauvre -petit enfant, prenez le lait des mamelles de votre père , qui, par la compassion qu'il nous porte , vous fait encore l'office de mère. Tes mamelles, dit l'époux de sa bien-aiméo , sont meilleures que le vin , fragrantes et odoriférantes de très-bons onguent et baume» Elles sont comparées au vin, parce qu'eliea réjouissent, animent, et font faire bonne digestion à l'estomac spirituel , lequel , sana ces petites consoUitions , ne pourroit paa quelquefois digérer les travaux qu'il lui faul recevoir. Recevez -les donc au nom de Dieu , avec cette seule condilion , que vous soyez prèle à ne les rei*evoir (»as, el ne Ica aimer pas , et les rejeter, quand vous con- ' noitrez , par l'avis de vos supérieurs, qu'ila ^ nesoutpasbonsniàlagloiredeDieu:et que

DE S. FRAMCOISt PE SALES.

•oyei prête de vivre eaïui cela quand DieQ voua en jugera digne et capable. Recetes-lea donc* c^-je , ma chère sœur, vou$ estimant foible de l'eatoniac spirituel , puia* que le médecin voua donne du vin , nonob- Mant lea fièvroa de» imperfections qui sont en vous. Que si S. Paul conâeillc du vin à son disciple pour ia foiblejsse cQr|)orelle , je vous en puia conseiller du spirituel pour b spirituelle.

Voilà ma réponse assex clairement , ce ne semble , à laquelle j'ajoute que vous ne bMÛez jamais de dilficullé do recevoir ce que Dieu voue envoie à dextro ou à gauclio, avec la préparation et rési^^natlon que je )fOU« ai dite; et quand vous seriez la plus parfaite du momie, vous no devriez pas lefuiier ce que Dieu vous donne , ù conditioo d*étru prête à lo refuser si tel éloit son pbi^qr - néanmoins vous devez croire que quand Dieu vous enverra ses sentimens , c'est pour votre imperfection , laquelle il bot combattre, non pas les scutimens qui servent contre elle.

Et pour vous, j*ai seulement un scnipale, en ce que vous me dites que ces sentimens sont de la créature ; mais je pense que vous avez voulu dire qu'ils viennent à TOUS par la créature, et néanmoins de Dieu; car y me semble que , par lo reste de votre Isttre, TOUS m'en donnez les argumens.

Mais quand ils seroieat do la créature , eacora ne seroieni^ils pas à rejeter, puisqa'ila coodnisent à Dieu, ou au moins qu'on tes y conduit; û faudrait seulement pnndrB ^àrûe à ne so point laisser surprendre, scion les règles générales de Tu* âge des créatures.

Je vouf dirai maintenant ce que je vous arois promis. Il me semble que je vous vois empressée avec grande inquiétude à b qiiéle de la perfection ; car c'est cela qui voua fait craindre ces petites consola* tais et ces senlimons. Or, je vous dis en vérité , comme il est écrit au livre des Bois . Dieu n'est ni an vent fort, ni on l'agiiatioii, ni anceafeui, mais en cette douce et tranquille portée d*UA. vent presque im* pseoeptibio.

Laissoz-vousgouvemer à Dieu, ne pensez pas tant à vous-même. Si vous tlésirez que je vous commande, puisque votre mcre anltresae le veut , je le ferai voloi^tiers, et i aaiuMndenû premièrement qu'ayant

une générale et oniveradle résolution de servir Dieu en la meilleure façon que voua pourrez , vous ne vous annisicz pas à examusor et éplucher subtilement quelle est la meilleure façon. C'est une impertinence propre à la condition do votre esprit délié et pointu , qui veut tyranniser voire volonté , et la contrôler avec supercherie et subtilité.

Vous savez que Dieu veut en général qu'on le serve, en l'aimant surtout, et notre prochain comme nous- mômes; en particulier il veut que vous gardiez une rè.^lo . cela suffit ; il le faut faire a la bonne foi , sans finesse et subtilité, le tout à la façon de ce monde , où la perfection no réside pas, à l'humaine et selon le temps , en attendant un jour de le faire à la divine et ani^éiiquo et selon rét(?rnité. L'enipresscmoi.l, l'àcritation du dessein n'y sert de rien. Le désir y est bon , mais qu'il soit sans agitation. C'est cet empressement cpic je vous défends expressément , comme la mère imixîrfection de toutes les imperfections.

N'examinez donc pas si soigneusement si vous êtes en la perfection ou non ; en voici deux raisons . l'une , que pour néant examinons - nous cela, puisque, quand nous serions les plus parfaits du monde , nous ne le devons jamais savoir ni con noltre , mais nous estimer toujours imparfaits ; notre examen ne doit jamais tendre à connoltre si nous sommes imparfaits, car. nous n'en devops jamais douter. De là s'ensuit que nous ne devons pas nous étonner de nous voir imparfaits, puisque nous no devons jamais nous voir outroment en celle vie , ni nous en contrister, car il n'y a remède , ou bien nous en humilier, car par là nous en réparerons nos défauts, et nous amender doucement, car c'est l'exercice pour lequel nos im|>erfec tiens nous sont laissées , n'élanl excusables de n'en rechercher pas l'amendement, ni inexcusables de no le faire pas entièrement : car il n'en prend pas des imperfections comme des péchés.

L'autre raison est que cetexamen, quand il est fait avec anxiété et perplexité , n'est qu'une perte de temps; et ceux qui le font ressemblent aux soldaU qui , pour se |»resenter à la bataille , feroient tant de tuur^ nois et d'excès entre eux , que, quand ce viendroità boD escient, ils se tixmveroient

jurmss

las et recrus; 00 oomme les musidens qui 8*enroueroietit à force de s'essayer pour ciianter un motet*, car Fesprit se lasse à cet examen si grand et continuel , et, quand le point de l'exécution arrive , il n'en peut plus. Voilà mon premier commandement.

L'autre , en suite du premier : Si votre œil est simple, tout votre corps le sera^ dit le Sauveur. Simplifiez votre jugement, ne faites point tant de réflexions et de répliques, mais allez simplement et avec confiance. Il n'y a pour vous que Dieu et vous on ce monde ; tout le reste ne vous doit point loucher, sinon à mesure que Dieu vous le commande , et comme il vous le commande. Je vous prie , ne regardez pas tant cà et là ; tenez votre vue ramassée en Dieu et en vous: vous ne verrez jamais Dieu sans bonté, ni vous sans misère ; et vous verrez sa bonté propice à votre misère, et voire misère Toi jet de sa bonté et miséricorde. Ne regardez donc rien que Ci la , j'entends d'une vue fixe , arrêtée et expresse, et tout le reste en passant.

Partant, n'épluchez guère ce que font les autres , ni ce qu'ils deviendront ; mais rCj^rdez-les d'un œil simple , bon , doux et affectionné. Ne requérez pas en eux plus de perfection qu'en vous , et ne vous étonner point de la diversilé des imperfeclions ; car rimf)erfoclion n'est pas plus imperfec- ^on |iOur être extravagante et étrange.

Faites comme les abeilles , sucez le miel de toutes les fleurs et herbes.

Mon troisième commandement est que vous fassiez comme les petits enfants : pendant qu*ils' sentent leurs mères qui les tiennent par les manchettes , ils vont hardiment et courent tout autour, et ne s'étonnent point des petites bricoles que la foibiesse de leurs jambes leur fait faire : ainsi tandis que vous apercevrez que Dieu vous lient par la bonne volonté et résolution qu'il vous a donnée de le servir, allez hardiment , et ne vous étonnez point de ces petites secousses et choppements que vous ferez , et ne s'en faut fâcher , pourvu qu'à certains intervalles vous vous jetiez entre ses bras, et le baisiez du baiser de charité. Allez joyeusement et à cœur ouvert, le plus que vous pourrez ; et si vous n'allez pas toujours joyeusement, allez toujours courageusement et fidèlement.

Ne fuyez point la oompagate des •««■«•

encore qu'elle ne soit pas selon Totre goôt; fuyez plutôt votre goût, quand il ne sera pas selon la conversation des sœurs. Aimez la sainte vertu de support et de souplesse : car ainsi , dit S. Paul , vous acçomplirex la loi de Jésus-Christ.

Enfin , Dieu vous a donné un père temporel sur lequel vous pouvez prendre beaucoup de consolation spirituelle. N*aimez point plus votre esprit que votre corps: retenez ses avis comme de Dieu , car Dieu vous donnera beaucoup de bénédictions par son entremise. Il m'a envoyé sa tra« duclion de rinstituticn de Blosius : je l'ai fait lire à la table , et l'ai goiHtée incroyablement ; je vous prie , lisez-la , et la savourez , car elle le vaut.

Au demeurant quand il vous viendra des doutes en cette vie que vous avez entrepris de suivre ; je vous avertis de ne vous point attendre à moi ; car je suis trop loin de vous iK)ur vous assister , cela vous feroit trop languir : il ne manque pas de pères spirituels pour vous aider; employrz-les avec confiance. Ce n'est pour désir que j'aie de ne recevoir pas de vos lettres; car elles me donnent de la consolation, et je les désire, voire avec toutes les particularités des mouvements de votre esprit, et la longueur de la présente vous témoignera assez que je ne me lasse pas de vous écrire : mais afin que vous ne perdiez pas de temps, et qu'attendant le secours de si loin , vous ne soyez battue et endommagée de l'ennemi.

Quant à mes sacrifices , ne doutez pas que vous n'y ayez part perpétuellement : tous les jours je vous présente sur l'autel avec le Fils de Dieu ; j'espère que Dieu l'aura pour agréable.

Assurez de môme notre sanir Anne Seguier, ma fille très-chère en Jésus-Christ; et madame votre maîtresse, de laquelle j'ai présenté les salutions au bon monsieur Nouvelet qui en a fait grand cas.

Si vous saviez la grande multiplicité des affaires que j'ai, et l'embarrassement où je suis en cette charge , vous auriez pitié de moi, et prieriez quelquefois Dieu pour moi; et il l'auroit bien agréable.

Je vous en supplie , et la sœur Anne Seguior, dites souvent à L^eu, comme le Psalniiste : Je suis vôtre , sauvomoi , et commo la Magdeleine étant à ses pieds :

Mabèoni^ oh ! mon mattrc. Et puis laisteiAe faire : il fera de vous, en vous, sans TOUS , et néanmoins par vous et pour vous, la sanctification de son nom, auquel soit honneur et gloire. Votre affectionné serviteur en Jésus , etc.

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