‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 3)Chapitre 34 sur 450 · LETTRE XLV · texte numérisé non relu

LETTRE XLV

I. riÂlfCOIS DE SALES , A UN ECCLÉSIASTIQUE NOMMÉ A UN ÉVÊCHÉ.

Afit tar la eondaite inlérieare, et sur U dignité et les defoiri d'ao évéque.

Monsieur,

A ABMcy. 8 Jtin 1601.

J'ai reçu deux de vos lettres, auxquelles je c'ay pas encore fait réponse, parce que, quand elles arrivèrent ici, je n*y élois pas, mais en Piémont où j*ai été contraint de taire un voyage pour les biens temporels de cet évéché Maintenant , monsieur , je vous envoie la provision de Rome que vous désirez , laquelle j'ai ouverte , pour savoir si tout ce dont vous avez besoin y étoit ; et je vois que tout y est , et quelque chose davantage, dont vous n*avez que faire, ne préjudiciant en rien la provision pour le reste qui vous est requis. Voilà donc ma promesse accomplie pour ce particulier.

Que s*il vous reste quelque difliculté , pre- Dez-en la même confiaiice avec moi. Je TOUS assure , monsieur , que jamais je ne me lasserai de rendre du service à votre consolation , et à votre esprit , lequel j'espère que Dieu adressera pour le service de plusieurs autres.

L'autre partie de ma promesse m'est plus mal aisée à mettre en effet, pour les intinies occupations qui m'accablent ; car je pense f tre en la plus fâcheuse charge qu'aucun antre de cette qualité. Néanmoins voici un abrégé de ce quej'ai à vous proposer.

Vous entrez en l'état ecclésiastique , et tout ensemble à la cime de cet état : je TOUS dirai ce qui fut dit à un berger qui fut choisi pour être roi sur Israël : Muta^ beris in virum alterum. U faut que vous soyez tout autre en votre intérieur et en votre extérieur ; et pour faire cette grande et solennelle mutation , il faut renverser votre esprit et le remuer partout ; et plût à Dieu que nos charges, plus tempétueuses que la mer, eusaeni aussi la propriété de

la mer, de faire jeter et vomir toutes les mauvaises humeurs à ceux qui s'y embar* quent i Mais il n'en est pas ainsi ; car bien souvent nous nous embarquons , et mettons la voile au vent étant très-cacochymes, et plus nous voguons et avançons en la haute mer, plus nous acquérons de mauvaises humeurs. Hélas 1 Dieu soit loué, qui vous a donné le désir de n'en faire pas de même ; j'espère qu'il vous en donnera encore le pouvoir, afln que son œuvre soit parfaite en vous.

Pour vous aider à ce changement, il faut que vous employiez les vivans et les morts ; les vivans , car il vous faut trouver un ou deux hommes .bfen spirituels, delà conversation desquels vous puissiez vous prévaloir. C'est un extrême soulagement que d'avoir des confidens pour l'esprit. Je laisse à part M. du Va!, qui est bon à tout, et universellement propre pour semblables offices. Je vous en nomme un autre, M. Gaiement , curé d'Âumale ; si par fortune il étoit à Paris, je sais qu'il vous aideroit beaucoup. Je vous en nomme un troisième, homme à qui Dieu a beaucoup donné , et qu'il est impossible d'approcher sans beaucoup proBtcr ; c'est M de Bérulle. -Il est tout tel que je saurois désirer être moi même : je n'ai guère vu d'esprit qui me revienne comme celui-là , ains je n'en ai pas vu ni rencontré ; mais il y a ce mal , c'est qu'il est extrêmement occupé, il faut s'en prévaloir avec autant de confiance que do nul autre, mais avec quelques respects à ses affaires. J'ai un très-grand ami , que M. RauLH)n connoit, c'est M. do Soulfour; il peut beaucoup en ces occasions : je désirerois que vous le connussiez , estimant que vous en auriez beaucoup de consolation.

Quant aux morts, il faut que vous ayez une petite bibliothèque de livres spirituels de deux sortes, les uns pour vous, en tant que vous serez ecclésiastique ; les autres pour vous, en tant que vous serez évêque - De la première sorte, vous en devez avoir avant que d'entrer en charge , et les lire et mettre en usage ; car il faut commencer par la vie monastique, avant que de venir à l'é • ; conomique et politique. Ayez, je vous prie, *- Grenade tout entier, et que ce soit votre' second bréviaire; le cardinal Borromée n'avoit point d'autre théologie pour prêcher, que celle-là, et néanmoins il prédioit

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très-bien ; maîB œ n'a»! pas M 8<m principal usage ; c'est qu'il dressera votre esprit à Tamour de la vraie dévotion, et à tous les exercices spirituels qui vous sont nécessaires. Alon opinion seroit que vous commençassiez à le lire par la GrandeGuide des pécheurs, puis que vous passassiez au Mémorial, et enûn que vous le lussies tout ; mais poyr le lire fructueusement, il ne faut pas gourmander, ains il Csut le peser et le priser, et chapitre après chapitre le rumi* ner et appliquer à Tame , avec beaucoup de considérations et de prières à Dieu. Il faut le lire avec révérence et dévotion , comme un livre qui contient les plus uUles inspirations que Tame peut recevoir d'en haut , et par là réformer toutes les puissances de l'amo ; les purgeant par délestationde toutes leurs mauvaises inclinations, et les adressant à leur vraie un par do ferqaes et grandes résolutions.

. Après Grenade , je vous conseille fort les çpuvres de Stella , notamment de la Vanité du monde , et toutes les œuvres de François Arias, jésuite. Les Confessions de S. Augustin vous seront extrêmement utiles ; et, si vous m'en croyez, vous les prendrez en Crançois de la traduction de M. Hcnnequin, évèque de Bennes. Bellientioni, capucin , est encore propre pour voir distinctement plusieurs belles considérations sur tous les mystères de notre foi , et les œuvres de Costerus, jésuite. Mais après tout, il me souvient de vous recommander les Epitres spirituelles de Jean Avila , èsquelles je suis assuré que vous verrez plu sieurs belles considérations et leçons pour vous et pour les autres ; et, tout d'un train, je vous recommande les Épitrea de $. Jérôme , en son excellent latin.

En tantqu'évéque, pour vous aider à la conduite de vos aiïuires, ayez le livre des Cas de conscience , du caniinal ToUet , et le voyez fort : il est court, aisé et assuré; i^vous suffira pour le commencement. Lisez les Morales de S. Grégoire, et son Pastoral ; S. Bernard en ses Êpîtres , ei es livres de la Considération. Que s'il vous plait d'avoir un abrégé de l'un etde l'autre, ayez le livre intitulé : Stimulus poêtorum , de l'archevêque de Braccarence , en latin , imprimé chez Keruer ; Décréta E^cletim JHediolO' nemiê vous est nécessaire ; mais je ne sais a'U est imprimé à I^uâk /M» Je désire que

vous ayez la Vie dn bienheureux cardînil Borromée, écrite par Ctiarles à Ba<%iHci Pétri , en latin ; car vous y verrez lo modèle d'un vrai pasteur ; mais surtout ayez toujours èft mains le Concile de Trente et son Catéchisme.

Je ne pense pas que cela ne vous suiTîse pour la première année, pour laquelle seule je parle ; cor pour le reste vous serez mieux conduit que cela , et pr cela même que vous aurez avancé en la première année, si vous vous renfermez dans la sin^pUcit^ que je vous propose. Mais excusez-moi, je vous supplie , si je traite avec cette confiance ; car je no saurois rien en autre façon , pour la grande opinion quo j'ai de votre bonté et amitié.

J'ajouterai encore ces deux mots : l'un est qu'il vous importe infiniment de recevoir le sacre avec une grande révérence e't dé» volion , et avec l'appréhension entière de la grandeur du ministère. S'il vous étoil possible d'avoir Toraison qu'en a faite Sta* nislaiis Scolonius, intitulée : De§aeré epiê^ coporum eonseerationeet inanguratione^ au moins selon mon exemplaire , cela tous serviroit beaucoup ; car , à la vérité , c'est une belle pièce. Vous savez que le commencement en toutes choses est fort considérable ; et peut-on bien dire : Primum in utioquo^uê génère est mensura cœîerorum.

L'autre point est que je vous désire beaucoup de confiance et une particulière dévotion à l'endroit du saint ange gardien et prolecteur de votre diocèse , car c'est une grande consolation d'y recourir en toutes les difficultés de sa charge. Tous les Pères et théologiens «ont d^accord que les évoques , outre leur ange particulier, ont l'assistance d'un autre , commis pour leur office et charge. Vous devez avoir beaucoup de confiance en l'un et et en l'autre, et, par la fréquente invocation dUceux, contracter une certaine familiarité avec eux, et spccialement pour les affaires avec celui du diocèse, comme aussi avec le saint patron de votre cathédrale. Pour te superflu, monsieur, vous m'obligerez de m'amicr étroite ment et de me donner la consolation de m'écrire familièrement, et cro^'cz que vous avez en moi un serviteur et frère de voca-

. taon autant Adèle que nul autre.

I J'oublioift de vous dire que vous devez en toute Ciçon prendre léaoHttion de prè-

DE S. FRAIfÇOm DE SALES

dier votre peuple. Le très-saint iconcile de Ttiente, après tous les anciens, a déterminé que le premier et principal ofTlce de révoque est de prêcher ; et ne vous laissez emporter à pas une considération. Ne le faites pas pour devenir grand prédicateur, mais simplement parce que vous le devez et que Dieu le veut ; le sermon paternel d'un évoque vaut mieux que tout l'artifice des sermons élaborés des prédicateurs d'autre sorte. Il faut bien peu de choses pour bien prêcher, è un évèque, car ses sermons doivent être de choses nécessaires et utiles , Doti curieuses ni recherchées ; ses paroles simples , non affectées ; son action paternelle et naturelle, sans art ni soin ; et pour ceurt qu'il soit et peu qu'il dise , c'est toujours beaucoup. Tout ceci soit dit pour le commencement; car le commencement vous enseignera par après le reste. Je vois que vous écrivez si bien vos lettres , et fluidement , qu'à mon avis, pour peu que vous ayez de résolution, vous ferez bien les ser« mons; et néanmoins je vous dis, monsieur, qu'il ne faut pas avoir peu de ré&olution , mais beaucoup , et de la bonne et invincible. Je vous supplie de me recommander à Dieu : je vous rendrai le contre-change, et serai toute ma vie, monsieur, votre, etc.

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