FRANÇOIS DE SALES , A UNE DEMOISELLE
Le Saint l'exhorte à conserver ses bonnes résolutions. Tyrannie de nos inclinations. En qael cas le soin de les combattre est préférable aa désir d'éviter les occasions. Les meilleures afflictions sont celles qui nous humilient. Im< portanre qu'il y a d'avoir bon courage. Moyen d'acquérir la ferveur dans l'oraison.
Mademoiselle, je garderai chèrement le billet de votre vœu, et Dieu en gardera la fermeté. Il en a été l'auteur, et il en sera le conservateur. Je ferai souvent pour cela le prière de saint Augustin : Hélas, Seigneur, voilà un petit poussin éclos sous les ailes de votre grâce : s'il s'écarte de l'ombre de sa mère, le milan le ravira. Faites donc qu'il vive à la faveur et à la grâce qui l'a
LETTRES
produit. Mais voyez^vmis, ma sœur, il ae faut pas seulement penser si cette résolu* tion sera perdurable ; il faut tenir cela pour si certain et résolu, que jamais plus il n'en soit doute.
Vous m'obligez bien fort de me dire les deux mots que vous m'écrivez de vos inclinations , sur lesquels je vous dis que nos affections, pour petites qu'elles soient, déchirent notre ame, quand elles sortent mal à propos. Tenez-les en main, et n'en faites pas peu de compte ; car elles valent beaucoup selon le poids du sanctuaire.
Le désir de vous éloigner des causes n*est pas à propos au train auquel nous sommes ; car il fait abandonner le vrai soin de combattre. Or ce dernier nous est nécessaire, tandis que le premier est impossible : et puis où il n'y a pas de danger do péché mor^ tel, il ne faut pas fuir, mais vaincre tous nos ennemis, et s'y opiniâlrer sans perdre courage, bien que nous soyons quelquefois vaincus.
Oui , vraiment, ma chère fille, attendez do moi tout ce que vous pouvez attendre d'im vrai père ; car j*ai certes bien cette affection-là pour vous; vousleoonnoitrezau progrès, si Dieu m'assiste.
Or sus donc, ma bonne fille, vous voilà affligée comme il faut, pour bien servir Dieu ; car les aflliclions sans abjection enflent bien souvent le cœur au lieu do l'humilier : mais quand on a du mal sans honneur, ou que le déshonneur môme, l'avilissoment et l'abjoclion sont notre mal, que d'occasions d'exercer la patience, l'humilité, la modestie et la douceur du cœur 1
Le glorieux saint Paul s'éjouit, et d'une humilité saintement glorieuse, de quoi il est avec ses compagnons estimé comme les balayures et raclures du mondo (4). Vous avez, ce me dites-vous , encore le sentiment fort vif aux injures; mai:?, ma chère fille, cet encore à quoi se rapporte-t-il?En avez- vous déjà beaucoup gâté, de ces ennemis-là? Je veux dire qu'il faut avoir courage et bonne opinion do fairo mieux dorénavant, puisque nous ne faisons que commencer, et que néanmoins nous avons désir de bien faire.
Pour vous rendre fervente en l'oraison, désirez-la bien fort, lisez volontiers les
(1) TaB<|Ma porftnenti liajot msndl ftctl nvan* on* plQV p«rl^Mipa mw» Mbw. Cq:, a. ir, t. II.
louanges de roraiioo, qui topt aamteM beaucoup de livres, en Qrenade, au ammencementdeBclintani, et ailleurs; car l'appétit d'une viaqde foit qu*oa 6*eatead fort à la manger.
Vous êtes bien heureuse, ma fiUe, de vous être vouée à Dieu. Souvenez- vous de ce que fit saint François, quand son père le mit à nu devant l'évoque d'Assise. Afatstenant donc, dit-il, je pourrai bitn dire: Nôtre père qui êtes i$ deux (4). Hos père et ma wUre , dit David, m'eiil «tasdonnée et le Seigneur m'a prit à «ot. Ne me faites point de préface pour m*écrirs, car il n'est nul besoin de cela, puisque je suis avec tant de volonté dédié à votre ame, Dieu la bénisse de ses grandes bénédictions, etla rende toute sienne. Amen.
LETTRE DGLXXXIV.
s. FRANÇOIS DE SALES, A UNE DBHOISBLIl,
Le Saint l'invite à mépriMr le Bionde, et à m corriger deg répartie! mondaines qu'elle 4T<)i( couiume de faire , et qui pouvoieni lui devenir dangereutes.
Je réponds à votre dernière lettre, m bonne fillo. Lesempressemens d'amour en Toraison sont bons, s'ils vous laissent des bons edets, et qu'ils ne vous amusent point à vous-même, mais à Dieu et sa sainte volonté : et en un mot tous lesmouvemens intérieurs et extérieurs qui affermissent votre fidélité envers cette volonté divine seront toujours bons. Aimez donc bien les désirs célestes, et désirez aussi fort les amours célestes. Il faut désirer d'aimer et aimer à désirer ce qui jamais ne peutétie assez ni désiré ni aimé.
Dieu nous fasse la grâce, ma fille, de bien absolument mépriser le monde qui nous est si inique qu*il nous crucifie, pourvu que nous le crucifiions. Aussi Itf abnégations mentales des vanités et commodités mondaines se font assez aisément: les réelles sont bien plus difficiles. £t vooi voilà doncemmi les occasions de pratiquer cette vertu jusqu'à l'extrémité, puisque cette privation est joint l'opprobre, et qu'elle se fait en vous, sans vous, et per vous, mais plus en Dieu, avec Dieu et pour Dieu.
(1) Paier nnyter qoi m In colif. Matti.. q. it, t. I; crat. Domini,
DE S. nUNÇOLS DE SALES.
Hl
Je ne suis paê satisfait de ce que je vous dis l'aulro jour, sur votre première lettre, de ces réparties moudaîDes, et de cette vivacité de cœur qui vous pousse. Ma fille, preoei donc à prix fait de vous mortifier an cela : faites souvent la croix sur voire bouche, afin qu'elle ne s'ouvre que de par Dieu.
11 est vrai , la joliveté de Kesprit nous donne quelquefois bien de la vanité ; et on lève plus souvent le nez de Tesprit que celui du visage : on fait les doux yeux par les paroles aussi bien que par le regard. Il B*est pas bon vraiment d*aller sur le bout du pied, ni d'esprit, ni do corps; car si on cboppe la chute en est plus rude. Or sus donc , ma fille, prenez bien soin pour retrancher petit à petit cette superfluilé de votre arbre; tenez votre cœur là tout bas, tout coi, au pied de la croix. Continuez à me dire bien franchement et souvent des Bouvelles de ce cœur-là, que le mien chérit d'un grand amour pour celui qui est mort d*amour, afin que nous vécussions par amour en sa sainte mort. Vive Jésus.
LETTRE DCLXXXV.
a FRANÇOIS DB SALES , A UNS DAMB MARIÉE.
Qatile aotorité le pape a sur le temporel des rojaames elaur iei élaUdes iouveraini ; comme l'âaiorité da pape et celle des roia a'accordcnl
Parfaitement ensemble, et n'impiétent point une sur l'autre.
Je veux bien, ma très-chère fille, répondre à la demande que vous me faites sur la fin de votre lettre ; mais ayez agréable que je vous parle comme le grand S. Grégoire (4) fit à une vertueuse dame nommée, oonune lui, Grégoire, et laquelle étoit dame de chambre do rimpératrice (2). Elle l'avoit prié d'obtenir do Dieu la connoissimco de pe qu'elle devoit devenir ; et il lui dit : c Quant à ce que votre douceur me de- » mande, et qu'elle dit no vouloir pointces- » ser de m'importuner, jusqu'à tant que je » le lui aie octroyé, vous requérez de moi » une chose également diilicile et in- * utile (3). »
(1) L. 6. Epist. Regist. Indict. T. mente Jon. page ?07, lome 4, opernm sancti Grtgorit ma;, edit. 1605, in-fol. êâ lotiffoe navU.
(i:- Celle lelire de S. Gri*f;oIrc commenro par ce» mots ; iirrgonui Gregona, cubtcularto' Auguttœ.
(5; Quod Tero diiltotJo tun i:i suis Kpistulit »:ibjunxit, ioportunafn »e rnibi exister*), qu'indu^quc v.^ribani niihl
Je VOUS eu diademéma, ma chôre fille : quant à ce que vous me demandez quelle autorité le pape a sur le temporel des royaumes et principautés, vous désirez de moi une résolution également difficile et inutile.
Difficile, non pas certes en elle-même ; car au contraire, elle est fort aisée à rencontrer aux esprits qui la cherchejit par \o chemin de la charité : mais difficile, parc-> qu'en cet âge qui redonde en cervelles chaudes, aiguës et contentieusos , il est malaisé de dire chose qui n'offense ceux qui , faisant les bons valets, soit du pupc, soit des princes, ne veulent que jamais on s'arrête hors des extrémités ; ne regardant pas qu'on ne sauroit faire pis pour un père, que de lui ôter l'amour de ses enjfans, ni pour les enfans que de leur ôter le respect qu'ils doivent à leur père*
Mais je dis inutile, parce que le pape ne demande rien aux rois et aux princes pour ce regard ; il les aime tous tendrement, il souhaite la fermeté et stabilité de leurs couronnes, il vit doucement et amiablcmcnt avec eux, il ne fait presque rien dans leurs états, non pas même en ce qui regarde les choses purement ecclésiastiques, qu'avec leur agrémept et volonté. Qu*est-il dope besoin de s'empresser maintenant ^ l'examen de son autorité sur les choses temporelles, et par ce moyen ouvrir la porte à la dissention et discorde?
Certes, ici je suis dans Tétat d*un prince qui a toujours fait très-particulière profession d'honorer et révérer le saint-siégo apostolique, et néanmoins nous n'oyons nullement parler que le pape se mêle , ni en gros , ni en détail , de l'administration temporelle des choses du pays , ni qii'il interpose ou prenne aucune autorité temporelle sur le prince , ni sur les officiers, ni sur les sujets , en façon quelconque : nous nous donnons plein entier repos de ce côtélà , et n'avons aucun sujet d'inquiétude. A quel propos nous imaginer des prétentions, pour nous porter à dos contentions contre celui que nous devons finalement chérir , honorer et respecter comme notre vrai père et pasteur spirituel.
Je vous le dis sincèrement, ma trèschère fille ; j'ai une douleur extrême au cœur , do savoir que cette dispute de Tau-
•ua roTelaïQin qala peecata taa dlmUia sont ; nm at ditH-ritcm eilnm et inutilam poatolasU.
LETTRES
torité du pape soit le jouet et sujet de la parlerie , parmi tant de gens qui , peu capables de la résolution qu'on y doit prendre , en lieu de réclaircir la troublent , et en lieu de la décider la déchirent , et , ce qui est le pis , en la troublant troublent la paix de plusieurs âmes , et en la déchirant déchirent la très-sainte unanimité des catholiques , les avertissant d'autant de penser à la conversion des hérétiques.
Or je vous ai dit tout ceci pour conclure que , quant à vous , vous ne devez en façon quelconque laisser courir votre esprit aprrs tous ces vains discours qui se font indifféremment sur celte autorité , ains laisser toute cette impertinente curiosité aux esprits qui s'en veulent repattre comme les caméléons (4 ) du vent \ et pour votre repos, voici des petits retranchements dans lesquels vous retirerez votre esprit à Tabri et à couvert.
Le pape est le souverain pasteur et père spirituel des chrétiens, parce qu'il est le suprême vicaire de Jésus-Christ en terre : partant il a l'ordinaire souveraine autorité spirituelle sur tous les chrétiens , empereurs, rois, princes, et autres, qui en cette qualité lui doivent non-seulement amour, honneur, révérence et respect, mais aussi aide , secours et assistance envers tous , et contre tous ceux qui Toffenscnt , ou rÉj;lise , en cette autorité spirituelle et en l'administration d'icelle : si que , comme par droit naturel , divin , et humain , chacun peut employer ses forces . et celles de ses alliés pour sa juste défense contre l'inique et injuste aggresseur et offenseur : aussi l'Église ou le pape ( car c'est tout un ) peut employer ses forces et celles de l'Église , et celles dos princes chrétiens, ses enfans spirituels, pour la ju>te défense et conservation des droits de l'Église, contre tous ceux qui les voudroient violer et détruire.
Et d'autant que les chrétiens , princes . et autres , ne sont pas alliés au pape et a rÉi^Iise d'une simple alliance, mais d'une alliance la plus puissante en obligation , la plus excellente en dignité qui puisse ôlre : comme le papL» et les autres prélats do l'É-
(1) Le caméléon est nn polit aolnal aMfi Mmblablo aa léiArd. quant à la forn e du r(irp!(, et d'une cuuleur cliaiiRoniiv On pieirinioit autrcfom qu'il vhuil d'air; Biai« un e>t retenu de rcite errear, et on a racoonu qu'il ft noarriwoU de petits iniectes.
glise sont obligés de donner leur vie el subir la mort , pour donner la noorriture el pâture spirituelle aux rois et aux royaumes chrétiens , aussi les rois et les royaunes sont tenus et redevables réciproquement de maintenir , au péril de leur vie et états , le pape et ÏE^m , leur pasteur et père spirituel.
Grande ,' mais réciproque obligatkm entre le pape et les rois ; obligation invaria* ble , obligation qui s'étend jusqu'à la mort inclusivement; et obligation naturelle, divine, humaine, par laquelle le pape el riCiilise doivent leurs forces spiritoeiles aux rois et aux royaumes , et les rois lem forces temporelles au pape et à l'Église. Le pape et l'Église sont aux rois , pour 1er nourrir, conserver, et défendre eoTen tous , contre tous et contre tout spirituellement Les rois et les royaumes sont à Vtr glise et au pape , pour les nourrir , conserver et défendre envers tous et contre tous temporellement : car les pères aoot aux enfants , et les enfans aux pères.
Les rois et tous les princes souverain ont pourtant une souveraineté temporelle, en laquelle le pape ni l'Église ne prétendent rien , ni ne leur en demandent aucune sono de reconnoissanco temporelle, en sorle que , pour abréger , le pape est trèssouverain pasteur et père spirituel , le roi est très-souverain prince et seigneur temporel. L'autorité de l'un n'est point contraire à l'autre , ains elles s'entreportenl l'une l'autre; car le pape et l'Église ex- (•f n:-:nient et tiennent pour hérétiques ciMix (\m nient l'autorité souveraine des rois ( t princes; et les rois frappent àa, leuis épées ceux qui nient l'autorité dn pajie et de l'Église ; ou s'ils ne les frappent |)as , c'est en attendant qu'ils s'amendent et humilient.
Demeurez là : soyez humble fille spirituelle de l'Église et du pape , soyez humble sujette et servante du roi; priez pour l'un et pour l'autre ; et croyez fermement qu'ainsi faisant, vous aurez Dieu {K)urpére et pour roi.
LETTRE DCLXXXYI.
s. nUNÇOIS DB SALES , A UN ASII.
M« da monattèr* de la Vislutlon de Monurgit.)
re d'amitié, de compliment, de nouvelles et d'aiTaires.
foDsieur, fils d'un très-bon père, et lel est de mes meilleurs amis , ce por- * qui est aussi ami n*a pas voulu retourà Paris , sans vous rapporter de mes "es, comme il m'en a apporté dos vô- ; estimant que, comme il désire, il % en seroit plus agréable. Je lui suis obligé de cette bonne pensée , fondée la créance qu'il a de la parfaite bienance dont vous me favorisez , qui est persuasion , laquelle comme elle m'est honorable , elle m*est aussi fort douce imable.
vous dira toutes mes nouvelles, qui à avis consistent en ce que nous n'en 18 point. Pour moi , je tire chemin en irème, afin de me tirer dans mon lit ain après Pâques. J'ai pensé avoir ineur de voir monseigneur le cardinal antoue à son retour ; mais on nous dit prend le chemin d'Allemagne : on a aussi donné du bruit du passage de seigneur le duc d'Espernon ; mais c'est oui aussi. Quant au mariage , vous sa- [u'en temps de carême il n'en est pas [son ; aussi n'en dit-on plus mot.
us attendons le passage de M. Gra- , qui vous dira ce qu'il aura pris !ent pour votre faveur ; et soudain , aidant , je l'enverrai , voulant meshui er commencement à la satisfaction de le devoirs pécuniaires que je vous ai : [uant aux autres , je ne pourrai ni ne rai jamais en être quitte, ayant un me plaisir d'être par obligation ce que s absolument par inclination , et suis, ieur, votre, etc.
ne cesserai jamais de recommander à Seigneur la prospérité de toute votre )D , et suis très-humble serviteur de me la mère de famille Agcelle , que je de toute mon affection. Monsieur le ier président Favre me tient ici en lation , en parlant souvent de vous mon désir.
LETTRE DCLXXXVn.