FRANÇOIS OE SALES, A UNE DAME
Qni n'avoit pas fait réponse à nne de ses lettres, étant Tâchée des conseils qu'elle contenoit.
t août 1611.
Je crains enfin , si nous demeurons ainsi sans dire mot, ma très-chère fille, que votre cœur n'apprenne petit à petit à me désoimer , et certes je ne le voudrois pas : car il me semble que la chère amitié que vous avez eue pour moi , n'ayant pris ni pu prendre sa source que de la volonté de Dieu, il ne la faut pas laisser périr, et quant à celle que Dieu m'a donnée pour votre ame, je la tiens toujours vive et impérissable en mon cœur.
Or sus , puisque la méthode de ce temps porte que c'est au père de commencer et de recommencer l'entretien et le sacré commerce de l'affection , dites tout ce que vous voudrez, ma très-chère fille : mais en effet , vous avez tort. Ma lettre n'étoit point certes si amère qu'une douce fille ne Teùt
àddoeié : jfllè Moit tbotè pleine d*imé |iatemellé confiance ; et je veux bien qti'il y Mt de la rnstîcité , mais faut-îl so dépite^ pour eela 1 YotÉs sayez bien le pays où vous in*àvez pris ; devez-vous attendre des fruits délicats d*an arbre des montagnes , et encore) d*im si pauvre arbre comme moi ? Ôh bled I ne mè soyez phù que ce qu*il vous plaira, tiioi je serai toujours vàtre ; indis |e dis tout à fait, et Si je ne puid autre chose, d ne cesserai point de le témoigner devant Ifieu es saints sacrifices que j'odHrai à sa bonté.
0 ma fille, ma fille! Dieu veuille faire léguer Fesprit de Jésus-Oirist crucifié sur notre esprit , afin que notre esprit vive selon cet esprit souverain qui m'a rendu et me conserve éternellement vôtre ; et croyez que mon cœur, placé au milieu des montagnes de neige , et parmi la glace de mes propres infirmités, n'a point eu de froideur pour le ccsur de ma Ifès-chëre fille, que ce Inien malheur me i^vit , mais que j'aime mieux perdre, pourvu que Dieu ne soit point courroucé , que de manquer en la sainte sincérité que j*ai vouée au service de son ame, qtie je ne saurois flatter sans la trahir, ni trahir sans la perdre ; et cette perte-là seroit mon aflliclion , car j'aime cette fille , comme étant son très-humble père et serviteur.
LETTRE DCCCXX.
s. FBAlfÇOIS DE SALES , A UN GENTILHOMME.
CoDioItiloBs s«r la mort de st femme.
kmcf . 7 toAt leti.
ëeès ifreo Aésdeiniors i0U|ufi «ns Iti de.la^qiisérioorde. divine 1 . ^
liais, monsieur, n*aur(HiF^|è pis inie mmortelie obligation À k favèiir qu'elle is laisoit. pùisqù'en cette esirédiité de sa vie mortelle elle a si aonveài témoigoé qii'flik Qvoit mémoire de moî| ooiimi^ dé eehi qu'elle savdt lui être (but dédié en min Seigneurf JaiÉiàis celte aodvenàiioe né sà^ tira de mon ame; et ne pouvant lui cÉir le service trèë-fidèle. qne j'itvois juré In vertu et dévotion , je voua conjure', moi* ' sieur, de l'accepter et recevmr avec edni que l'honneur de votre biénveillaBoéànit déjà acquis sur mes affections : et eepëidant en cette occa«on cmptoyei la (^ deur de votre courage, pour modenrk grandeur du déplaisir que là gràndâiîf ds votre perte vous aura donné. ÂcquiescoBS, monsieur, aùi décrets de la Ptovidenee souveraine, décrets qui sont toiûoQnjiBtés, toujours saints, toujours adorables, bien qu'impénétrri>les al «batiM i M(e oonnofssance.
Cette belle et dévota tsm est déoédée en un état de conscience, auquel, 6;i DieaaoQS fait là graCe de mourif', noOs âérbiis trep heureux de mourir, en quelque temps qôe ce soit. Agréons cette grâce que Dieu lûii faite, et ayons doucement patience pour ce peu de temps que nous avons à vivre idbas sans elle, puisque nous avons esp^ rance do demeurer avec elle élernefflemeet au ciel, en une société indissoluble et Invariable. Monsieur, je répandrai toute ma vie des bénédictions sur madame vot/e chère défunte, et serai Invariableûèftt votre , etc.
Monsieur, je viens d*apprendrc par monsieur le médecin Grandis , le douloureux mais bienheureux trépas de madame votre chère épouse. Certes, mon cœur en a été autant vivement touché , que de perte que
)*aîe faite il y a longtemps; car la bonté, a piété et la vertu que j*avois vues en cette belle ame m'a voient tellement rendu obligé è rhonorer, que dé.-^ormaiô j'en faisois une profession solennelle. Qu'elle est heureuse, cette chcre dame , d'avoir , parmi tant de douleurs et de travaux, conservé la fidélité qu'elle devoit à son Dieu ! et que ce m'a été de consolation d'avoir su une partie des parole^ decbariié qtee son esprit a lan-
LETTRE DCCCXXI.
s. FRANÇOIS nS 8ALBS, A UIVB ilAMf
Le Saint la félicite de raeroromodement M procès. Conseils sar la coufession , les peifiié' UoDS chréUennes.
ft aoM tta.
Tattendois toujours que cette bonne fille vînt pour VOUS écrire plus conGdemmeni, ma très-chère fille ; car je savois qu'elle viendroit bientôt. J'écris à niohsfeur seloft votre désir , bien content que j(f iStHs de vous pouvoir rendre quelque petit serviœ, et même pour vos affaires dôiDN^eitftte^ ; 9 surtout puisqu'elles sont utiles an nien de
DE S. FRÀlirÇOÎS bE SALES.
et»
votre ame , pour laquelle j*aime tout ce qui vpus apparlient.
Oh ! que c*est une bonne affaire , que de n'avoir point de procès I Je suis marri de quoi à Cambéry on ne parle quasi que de cela, et qu'on en parle si chaudement et si |iassionnément : et je suis consolé de quoi vous avez essayé d'accommoder celui duquel vous m'écrivez , et de quoi vous en parlez avec le respect qui est dû à la partie, et de quoi monsieur votre mari se rend 81 facile à lâcher le sien pour Tassoupir. Dieu soit loué du contentement que vous avez de la suffisance qu'il vous a donnée, et continuez bien à lui en rendre grâces : car c'est la vraie béatitude de cette vie temporelle et civile , de se contenter en la 6uffi:rance ; parce que, qui ne se contente de cela, ne se contentera jamais de rien ; et comme votre livre dit ( puisque vous l'appelez votre livre) : Â qui ce qui suffit ne lui suffit pas , rien ne lui suffira jamais (4). Or, aimez-le donc ce pauvre livre , ma très-chère ûile ; et puisque Dieu y a mis des consolations pour vous, priez bien sa sainte bonté qu'il vous donne le goût pour les bien savourer, et les rendre utiles à votre chère ame pour bien la nourrira u pur amour céleste, pour lequel elle fut faite.
Au reste , ma très-chère fille, cette si grande crainte, qui vous a ci-devant si cruellement angoissée, doit être mcshui terminée, puisque vous avez toutes les asèQtances qui se peuvent avoir en ce monde, d'avoir fort entièrement expié vos péchcg par le saint sacrement de pénitence. Non , il ne faut nullement révoquer en doute que les dépendances de vos fautes n'aient été suffisamment exprimées ; car tous les théologiens sont d'accord qu'il n'est nullement besoin de me dire toutes les dépendances ni les acliemincmcns du péclié.
Qui dit , j'ai tué un homme, il n'est pas besoin qu'il dise qu'il a tiré son épée , ni qu'il a été cause de plusieurs déplaisirs aux parens, ni qu'il a scandalisé ceux qui l'ont vu, ni qu'il a troublé la rue dans laquelle il Ta tué : car tout cela s'entend assez sans qu'on le dise; et suffit seulement de dire qu'il a tué un homme pur colère , ou de guet-apens par vengeauce, quM étoit
fl) Traité dé tAmowr 4ê ikêu éê faim VrMfioit 4t
homme ëimplè du èè6léshWtt<|de; et puis laisser le jugement â celui ({di vouséeoute.
Qui dit qu'il a brûlé une maison, il n'est pas requis qu'il dise ce qui étoit dedans par le menu : ains suffit de dire s'il y avoit deÉ gens dedans , ou s'il n'y en avoit point.
0 ma très-chère fille ! demeurez tout à fait en paix ; vos ironféssiOns ont été bonnes jusqu'à l'excès : pensez meshui à votre avancement à Ift vertu, et de pensez plus aux péchés passés , sinon pour vous humilier doucement devant Dieu, et bénir 8b miséricorde qui vous les a pardonnes pèir l'application des divins sacremens.
Vlntroduetioh d la tie dévote est toute souè've et bonne pour vous, ina chère fille ; ce qui vous étonne, c'est que vous voudriez être tout d'un coup telle qu'elle prescrit : et toutefois, ma très-chère fille, celte môme Introduction vous inculque, que de composer votre vie à ses enseignemens n'est pas la besogne d'un jour , ains de votre vie; et que nous ne nous devons nullement étonner des imperfections qui nous arrivent parmi les exercices de notre entreprise. Msf fille, la dévotion n'est pas une pièce qu'il faille avoir à force de bras : il faut voirement y travailler; mais la grande besogne dépend de la confiance en Dieu : il faut y aller bellement , quoique soigneusement.
Il est vrai certes, que l'obéissance vous sera fort utile ; et puisque vous dési^ez que ce soit moi qui vous en impose les lois , en voici quelques-unes :
Premièrement, une fols le jour Vous vous prosternerez devant Dieu , et levant les yeux au ciel vous ferez le signé de Id croix sur vous, adorant Dieu, et vous vous relèverez.
Secondement , vous ferez tm act6 dlitimilité tous les jours, donnant la salutation du bonjour , ou du bonsoir , à quelqu'un de vos serviteurs et servantes avec un acte intérieur par lequel vous reconnoîtrci cette personne -là votre compagne en la fédcmption que notre Seigneur a fuite pour elle.
Tierccment, vous appellerez le plus àouvent que vous pourrez votre sorVânte, ma amie.
Quatrièmement, vous lireî tous les joilrs au moins une page de quoique lIVI^ spirituel.
GnqniènmMQt , tous ne toqb oonfesBem jamais d'avoir violé ces petites obéissances, quand même vous ne les obsorverez point, puisqu'elles ne vous obligent , ni à péché mortel, niàpéché véniei; ains seulement de temps en temps vous m*aver* lirez si vous les observez.
U vous servira, si vous vous aocoutomei de recommander une fois le jour mon ame avec la vétre à la miséricorde de Dira, par quelque oraison jaculatoire, oonune en sortant de table : 0 Dieu! ayez pitié de nous, et nous recevez entre les bras de votre miséricorde.
Ma fille, tout ceci est menu , mais profitable, et avec le temps nous pourrons en dianger ou ajouter. Ne vous lassez point , m^ très-cbère fille ; il faut remettre votre esprit qui est vif et subtil, en la façon de l'enfance : allez ainû tout bellement, et Dieu vous agrandira. Ëcrivez-moi quand il vous plaira. Or sus, il faut finir, ma trèsciière fille. Dieu soit à jamais au milieu de votre chère ame, et je suis tout à fait de toute la mienne , et d'une affection toute sincèrement paternelle, votre , etc.
LETTRE DCCCXXn.
s. FRANÇOIS DE SALES , A UNE DAME.
Les services qae Pon rend à Dieu dans les désolations et les sécheresses, luisoniplus agréables que ceux qu'on lui rend dans les temps de consolations.
to leptembre letl.
Ce m'a été une très-douce consolation de savoir des nouvelles de votre amo, ma trés-chére fille ; de votre ame, dis-je qu'en toute vérité la mienne chérit très-singulièrement.
La peine que vous avez à vous mettre en l'oraison , n'en diminuera point Tesprit devant Dieu, qui préfère les services qu'on lui rend parmi les contradictions , tant intérieures qu'extérieures , à ceux que Ton hii fait entre les suavités; puisque luimême , pour nous rendre aimables à son Père éternel , nous a réconciliés à sa Majesté en son sang , en ses travaux, en sa
mort(0*
Et ne vous étonnez pas nullement , si vous ne voyez pas encore beaucoup d'avancement, ni pour vos afTuires spirituelles, ni pour les temporelles : tous les arbre» ,
(1) CoLoif., I, if elMq.
ma très-chère fille, ne prodoiseBt pasknn fruits en même saison ; ainsi ceux qui les jettent meilleurs , démirent aussi ptai long-temps à les produire , et la pdme même cent ans, à ce qu*on dit.
Dieu acaché dans le secret de sa providence la marque du temps auquel il vues veutexauoer, et la façon en laquelle 3 voss exaucera : et peut-être vous exauoera-t-l excellemment, en ne vous enoçant pss selon vos pensées, mais sekm les sieues. demeurez aussi en paix , ma trè»chêw fille, entre les bras patemds, du sDin trè^ amoureux que le souverain Pèreofiestsa et aura de vous, puisque voos êtes sienne^ et n'êtes plus vôtre.
Car en cela j'ai une suavité nonpareillB , de me ramentevoir le jour auquel, pnste^ née devant les pieds de sa miséricotde, après votre confession , vous lui dédiâtes votre personne et votre vie, pour, en toit et partout, demeurer humblement et fiUalement soumise à sa très-sainte voleafl Ainsi soil-il, ma très-chère fille ; et je arii irrévocablement, votre, etc.
0 mon Dieu, ma thfts^hère fille, qm cette Providence étemelle a de moyi différons de gratifier les siens ! O que c'est une grande faveur quand il conserve et réserve ses gratifications pour la vie éternelle ! J*ai dit ce mot pour achever de remplir la page. Dieu soit à jamais notre tout. Amen,
LETTRE DCCCXXni.
s. FRANÇOIS DB SALES , A MADEMOISBUI
PIPROU.
Le Saint lai souhaite mille bénédiocionâ, ol léclameses prières.
it oeiobro un.
« Tenez, voilà donc, ma très-chère fille, » trois mots tout fin seul , pour vous dire » que mon cœur chérit le vostre et luy de- » sire mille et mille bénédictions affin qu'il » vive constant et consolé parmi les acci- «dens si varians de cette vie mortelle. 9 Mais priez bien Dieu, ma très-chère fille, » qu*il me fasse la miséricorde de mepar- » donner mes péchés, afin que je puisse uo »jour voir sa sainte face avec vous et » notre chère madame de Willesavin es » siècles des siècles. Amen, » Votre serviteur très-humble.
» Signé François, évèque de Genève.»
r,ETTRE DCCCXXIV.