‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographes (volume 3)Chapitre 45 sur 450 · FRANÇOIS DE SALES , A MADAME L^ABBESSE DU PUITS-D^ORBE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DE SALES , A MADAME L^ABBESSE DU PUITS-D^ORBE

(Tiré* da ooDMt. de la VUiUt. du Polt«-d'Orbe.)

Conseils sur quelques exercices religieux à l'usage des communaulés de femmes ; sur les reformes qu'une abbesse peut introduire, et lespraUques qu'elle doit Taire obsenrer, etc.

A SalM, le Joar de Salnt-Denli, 6 ootobre 160*.

Madame ,

J'ai longuement retenu votre laquais Philibert; mais c'a été parce que je n'ai jamais eu un seul jour à moi , encore que je fusse aux champs ; car la charge que j*ai porte tout partout son martyre avec soi, et ne puis pas dire qu'aucune seule heure de mon temps soit à moi , sinon celles auxquelles je suis à l'office : tant plus désiréje d'être très- étroitement reconunandé à vos prières.

Je vous envoie , ma chère fille ( et voilà le mot que vous voulez » et que mon cœur me dicte), un écrit touchant la façon de faire l'oraison mentale , qui me semble la plus aisée et utile. Je vous y ai mis quelques exercices et des oraisons jaculatoires. Cela suffira bien pour enseigner la forme qu'il faut tenir à passer la journée. Je désire que vous la communiquiez à madame la présidente (4) , votre sœur , et à madame de Chantai ; car je pense qu'elle leur sera utile.

Quant à la matière de vos méditations , je désire que pour l'ordinaire ce soit sur la vie et mort de notre Seigneur ; car ce sont les plus aisées et les plus profitables.

Les livres que je vous conseille , ce sont

(1) Madame Brvlart.

Bruno , jésuite ; Capi^ia , chartreux ; Bel* lintany , capucin ; mais surtout Grenade , au vrai Chemin (4), pour le commencement. Bruno et Capiglia vous pourront servir pour les fêtes et dimanches , les autrefï deux le long de l'année. Mais quoique vou.-^ voyiez ces auteurs qui sont excellons , no vous départez point de la forme que je vous ai envoyée. Faites toujours l'entrée de l'oraison en vous mettant en la présence do Dieu , l'invoquant et proposant le mystère; et après les considérations , faites toujours les actes des affections , non pas de toutes , mais de quelques-unes, et les résolutions; après cela l'action des grâces , roffre , la prière ; enfin lisez bien le petit mémorial que je vous envoie , et le pratiquez.

Quant à la méditation de la mort , du jugement et de l'enfer , elle vous sera fort utile ; et vous en trouverez les matières en Grenade , bien au long. Mais , ma fille , je vous prie que toutes ces méditations-là des quatre fins se finissent toutes par l'espérance et la confiance en Dieu , et non pas par la crainte et l'effroi , car quand elles finissent par la crainte , elles sont dangereuses , surtout celle de la mort et de l'enfer.

U faut donc , qu'ayant considéré la grandeur des peines et l'éternité , et vous étant excitée à la crainte d'icelles, et fait résolution de mieux servir Dieu , vous vous représentiez le Sauveur en croix , et, recourant à lui les bras étendus , vous l'alliez embrasser par les pieds , avec des acclamations intérieures pleines d'espérance:

O port de mes espérances ! ah ! votre sang me garantira ; je suis vôtre , Seigneur , et vous me sauverez (2) ; et retirez-vous en celte affection , remerciant notre Seigneur de son sang , l'offrant à son père pour vous délivrer, et le priant qu'il vous l'applique. Mais ne faillez pas à toujours finir par l'espérance, autrement vous ne retireriez nul profit de telles méditations * et tenez cette règle perpétuellement , que jamais vous ne devez finir votre oraison qu'avec confiance ; car c'est la vertu la plus requise pour impétrer de Dieu, et celle qui l'honore le plus. Vous pourrez donc faire ces méditations des quatre fins tous les trois mois une fois, et ce en quatre jours.

Pour l'ordre de prier la journée , il me

(1) CMt MHS doute le Guide des péohean.

(1) Tooi fUB ef 0 , MlrvB me fto. Ps. gstiu, t. M.

semble de vous avoir assez éclaircie en ce petit mémoire que je vous envoie. Je vous le dirai néanmoinâ ici un peu plus particulièrement.

Sachant que vous êtes fort matineuse , je dis que le matin , étant levée , vous devez faire votre méditation et Texercico du matin^ que j'ai appelé préparation, à la charge que le tout ne durera au plus que trois quarts d'heure , no désirant pas qua la méditation et l'exercice arrivent à une heure. Après cela vous pouvez disposer do vos affaires de ce jour-là , jusqu'à Tofiice s'il y a du temps.

A la messe , je vous conseille plutôt de dire votre chapelet qu'aucune autre prière vocale ; et ; le disant , vous le pouvez rompre quand il faudra observer les points que je vous ai marqués , à l'Évangile , au Credo, à l'Élévation , et puis reprendrez où vous aurez laissé ; et ne doutez nullement qu'il n'en sera que mieux dit pour toutes ces interruptions ; etsi vous ne le pouvez achever à la messe , ce sera à quelque heure du jour, et ne sera besoin que de poursuivre où vous aurez laissé.

Au repas, j'approuverois que vous observassiez de faire dire le Benedicite, et les grâces ecclésiastiques qui sont à la fîn du Bréviaire ; et cela vous pouvez introduire au même temps que vous introduirez le Bréviaire de Trente , ou devant , s'il vous semble ; et petit à petit faire que chaque dame le dise à son tour ; car l'Eglise ne l'a pas fait mettre , sinon afin que nous l'observions. Étant -à Annecyf je l'observe toujours.

Un petit devant le souper , il vous seroit fort utile de prendre un demi-quart d'heure de recueillement à remâcher la méditation du matin , sinon qu'à cette heure-là l'on dit complies au monastère.

Le soir avant d'aller coucher, j'approuve que si l'église n'est point éloignée de vos chambres , ni trop incommode , vous y alliez toutes ensemble ; et qu'y étant arrivées et- mises à genoux , et en la présence de Dieu y la semainière fasse l'ofRcc de l'examen de conscience , en cette sorte : Pater noiter , et dire secrètement le reste ; Ave Maria , et Credo , et à la fin , camis reiurrectionem , vitam œiernam. Amen.

Puis toutes ensemble le Can/{leor jusqu'à meâ aUpâf et s'arrêter un demi-quart

d'heure à faire Pexamen , puis achevez le meâ cuïpâ , et le reste ; Miserealur et /n» dulgenliam : après cela les litanies de Notre-Dame ; et après , l'oraison de Notre- Dame, ou celle qui est après ^ Fhiia^ quœsumusj Domine^ habitationem Utam et ce qui s'ensuit ; les autres répondent : Dormiam et requiescam. i.Benedicamus Domino, i^. Deo gratias, i. Bequiescant in pace. Et dès cette heure-là que chacune se retire à sa cellule , après s'être éntresaluées toutes ensemble.

Au demeurant , ma chère dame, surtout il faut que vous la première teniez un ordre , non-seulement pour les offices , mais aussi pour s'aller coucher et lever ; autrement vous ne pourrez pas continuer en santé : et cela s'observe en toutes assemblées. Les veilles du soir sont dangereuses pour la tète et l'estomac. Je vous conseil- Icrois que le dîner ne f^t pas plu^ tard que dix heures , ni le souper que six , ni le coucher que neuf à dix , et le lever entre quatre et cinq , si quelque comploxion particulière ne requière davantage do temps pour dormir , ou n'en puisse pas tant dormir. Mais il faut que , pour n'en pas tant dor- ' mir , la cause soit bien reconnue : car entre les GUes, il semble que six heures soient presque requises ; et voulant faire autrement , on demeurera sans vigueur le long de la journée.

Ne faites point l'oraison mentale après le dîner, si ce n'est au moins quatre heures après , ni jamais après souper. Aux jours de jeûne on peut faire collation à sept heures ; et pour le regard du jeûne, pour vous, il suffira de commencer par le vendredi , et vous en contenter pour quelque temps, et mêmement parce qu'il faut que vous soyez avec les autres , et qu'il faut les conduire petit à petit.

Étant malade , ne faites pas d'autre oraison que jaculatoire. Ayez soin de vous , obéissant soigneusement au médecin , et croyez que c'est une mortification agréable à Dieu ; et quand vos sœurs léseront, soyez fort affectionnée à les visiter , secourir , et faire servir et consoler. Mais s'il y en a de maladives , montrez-leur une tendre compassion , les dispensant aisément de leur charge de l'office , selon que vous jugerez convenable, car cela les gagnera infiniment.

Pour le regard des communions et con*

LETTflES

fesnons , je trouve bon que ce soit tous les huit jours , et que le soir du samedi , vous igoutîez au f^Uita Foraison du saint-sacre-

Je vous envoie un petit formulaire de confession, que j'ai dressé exprès pour vous. Je n'y mets pas tout, mais seulement ce que j*ai cru à propos pour votre instruction. Vous pourrez le communiquer à mesdames Brulart et de Chantai , et aux religieuses que vous verrez disposées à en faire profit. Je n'ai pas ici les livres qui en traitent , et peut-être le disent-ils mieux que moi : mais il n'importe; si vous le trouvez ailleurs , tant mieux.

Quanta la réformation de votre maison, ma chère fille , il faut que vous ayez un cœur grand, et qui dure. Je vous vois dedans sans doute , si Dieu vous donno sa grace et quelques années de vie. Ce sera vous qui serez employée de la divine providence à cette sacrée besogne , et sans beaucoup de peines. Cela me platt que vous êtes peu de filles. La multitude engendre confusion. Mais comment commencerez-vous? Voici mes pensées.

L'exacte réformation d'un monastère de filles consiste en l'obédience bien observée, la pauvreté et la chasteté. Il vous faut bien garder de donner ni peu ni prou aucune alarme de vouloir réformer ; car cela foroit que tous les esprits chatouilleux dresseroicnt leurs armes contre vous, et se roidiroient. Savez- vous ce qu'il faut faire? Il faut que d'elles-mêmes elles se réforment sous votre conduite , et qu'elles se lient à l'obéissanceetpauvreté. Mais comme quoi?

Allez de loin en loin , gagnez ces jeunes plantes qui sont là , et leur inspirez Tesprit d'obéissance ; et pour ce faire , usez de trois ou quatre artifices.

Le premier, c'est de leur commander souvent , mais des choses fort petites , douces et légères , et ce devant les autres ; et puis là-dessus les en louer modestement , et les appeler à l'obéissance avec des termes d'amour : Ma chère sœur, ou fille , et semblables ; et plutôt leur dire avant que de le faire : Si je vous prie de ceci ou de cela , le ferez-vous pas bien pour l'amour de Dieu?

Le second , c'est de leur jeter devant des livres propres à cela , et entre antres il y

d'avoir , et quelquefcns leur en lire à put les points les plus sortables ; ce sontPIaUtt, Du bien de l'état religieux , lequel est imprimé en françois à Paris ; Le Gêrwn éa religieux , composé par le père Pinél , imprimé à Lyon età Paris; Le DéeinudfCm Trésor de dévotion , imprimé à Paris et à Lyon. /I^m, parler souvent de robédienee, non pas comme la désirant d'elles, mais comme désirant de la rendre àquelan^nn.

Par exemple , mon Dieu l que les «bbeifies qui ont des supérieures qui leur oommaA^ dent , ou bien des supérieurs , sont bien plus aises ! elles ne craignent point de fuilir, toutes leurs actions sont bien pi» agréables à Dieu ; et semblables petto amorces.

Le troisième , c'est de oommander si doucement et amiablement qu'on rende l'obéissance aimable; et, après qu'elle»

vous auront obéi , ajouter i Dieu vous veuille récompenser de cette obéissattl et ainsi vous tenir fort humble.

Le quatrième , c'est de faire profeemi vous-même de ne vouloir rien faire que par ravis et conseil de votre père spirituel^ auquel néannK>ins vous n'attribuerez nullement aucun titre de commandement ^ ni à ce que vous forez par sa directioD aucun titre d'obéissance , de peur d'exciter des contradictions , et que les malins ne siflcî* tent des jalousie:^ en l'esprit de ceux qui sont supérieurs de votre monastère f car cela gâteroit tout ; et je suis expérimenté en de semblables accidents ^ pour les avoir vus arriver en France , en des monastères où il n'y a pas eu peu de peine d'apaiser c<»s ora^s.

J'en dis de même de la pauvreté ; il faut les y conduire petit à petit ; en sorte qu'inspirées en cette douce façon , dana quelque temps toutes leurs pensions soient mises ensemble en une bourse de laquelle on tirera tout ce qui sera nécessaire, également et à propos , selon la nécessité d'une chacune, comn>e il se fait en plusieurs monastères de France que je sais. Mais surtout il ne faut donner nulle alarme de tout cela , ains les y conduire par de douces et suaves inspirations , à quoi aussi serviront les livres susdits.

Quant à la chasteté, il fout commencer ainsi : témoigner vous-même que vous

en a trois admirables que je vous conseille \ n'êtes jamais si contente que quand vous

M 8. VBLàMÇOa m SALES.

Mm wsto «rec eltot; qaii voas semble ^ e*e8t la plas grande c(maolalk>n d'ôtre aiosî QEL votre oeavereatûm particulière aatre vous autre» sceurs; que vous voudriea que chacuo demeurât en son lieu , les mondaiascheaeuii et vous avec elles; qu'aussi bien les mondains ne viennent aux monastères que pour en tirer ou pour &ire des contes çà et là ; et semblables petîles Inspirations \ mais que ce soit en sorte qu'il semble que vous ne le dites que pour ▼otre particulier ; et vous verrez que petit à petit elles seront bien aises de retrancher les sorties au monde et les entrées des aM>ndaias : et enfin un jour ( il suffira bien si c'est après une année , voire deux ) vous fvez passer cela en constitution et en ordre ; car c'est enfin la gardienne de la chasteté , que la closure.

Je me console de savoir que presque tout est de jeunesse ; car cet âge est propre à recevoir les Impressions. Au monastère de Montmartre, près Paris, les jeunes, avec leur abbesse encore plus jeune , ont Wt la réfnrmation.

Quand vous reacealreres des diflScultés si des oontradietions , ne vous essayez pas éa les rompre ; mais gaudiisseï dextre- Atnt , et pliea avec la douceur et le temps : 81 toutes ne se disposent pas, ayez patleiH», fiwnmDcti le plus que vous pourrez avec bs autres* Ke témoignez pas de vouloff vaincre ; eicusez en l'une son incommo* ditéf en rautre son âge ; et dites le moins

Ii'il vous sera possible que c'est fsute tobéiseance«

Mais f dltea^moi , estimez-vous peu ce que vous tves déjà feit pour l'office , pour le veîle , et semblables choses? Seigneur Jéfn» } Notre-Seigtteur demeura trois ans Il demi à former le coll^ de ses douze apôtre», encore y avait-il un fraftue et beaucoup d'imperfections quand II moutut. n fout avoir un coeur de longue haleine; les grands desseins ne se font qu'à force de patience et de longueur de temps. Les choses qui croissent en un jour se perdent en un autre. Courage donc , ma b<mne iBe 1 Dieu sera avec vous.

lia fille , j'approuve la charité que vous croulez faire à cette pauvre créature ^rée, pourvu qu'elle revienne avec l'esprit de reconnoissance et pénitence ; et si elle vient en cette sorte ^ et trouvem data

connue mors et mM, d*ètre fsenlée an dernier rang, et de ne point avoir part amr honneurs de la maison , jusqu'à ce que les vertus qu'elle pourra faire perottre en oon<> tre-échange des fautes passées to puissent relever aux autres honneurs, hormis le rang qu'il est bien raisonnable qu'elle perde absolument. En particulier, je suis bien d'avis que vous reletiez son esprit avec douceur, et que vous invitiez toutes les dames à en faire de même ; car Tapétre dit tout net que les plus spirituels doivent relever Us défaillants , en esprit de êtnh ceut , quand ils viennent en esprit de pé* nitenee (4). Ainsi faut'il mêler la jnstice avecla bonté, à la façon de notre bon Dieu,' afin que la charité soit exercée , et la disdpline observée.

Je trouverois bon que l'eiereloe de Fesamen ne se fît ou'une grosse demi-heure ou trois quarts dlieure après souper , et que pendant les trois quarts d'heure , en fil un peu de récréation à deviser honnêtement , voire à chanter des chansons spirituelles , au moins pour ce commencement.

Vos jeunes filles doivent êtreconmranMes pour le plus tard à onze ans , présupposant qu'elles aient la connoissance qu'ordinairement l'on en a en ce temps-là. Et la pre* mlère fois qu'elles communient , il est bon de prendre vous-même la peine de les bien instruire de la révérence qu'allée y doivent porter , et de leur faire marquer leJOtfr, et Tan en leur bréviaire , pour en remercier Dieu toutes les années suivantes^

Voilà, oe me semble , que je vons ai fi^ pondu à tout ce que vous me denniMlîsB, madame ma chère sœur. Il me reste à vens dire que sens cérémonie je suis satiémementvôtret et à toute votre sbbnysi eà j'espère voir un jour fleurir de testes patia la sainte dévotion ; en ce que je pourrai, je contribuerai , etee que Dieu medesnèra d'esprit , et mes foiUes prières* is ne manque jamais de vous loger smpleaMnl en la mémoire de la sainte messe ; et deyes que si vous vous- désires près de mei^ je me désire bien aussi près de vous# liais nsns sommes assez près^ puisque Dien nens joint au désir de le servir. Demetrsns sn Dieu , et nous serons ensemble^ Je le prie

fl> Prttrei, tt tl rnNcevpttn taerft hofin* ht nU|S» ëtUfto, Tot, q«l tpIrRMltf ttUt , ki^|tfw>« liwmti tptrtia tonlutlt, ooifktoitM Mm , ai «4 !• ttMtrlib

Sâi» «•«!,?. t.

LETTRES

de tout mon cœur qu'il vous fortifie de plus en plus en son amour, avec toutes mesdames vos religieuses , que je salue , et prie de ne me point oublier en leurs oraisons , ' mais de me donner quelques-uns des soupirs de dévotion qu'elles jettent au ciel , où est leur espérance. Amen.

LETTRE LXIIL

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