LETTRE LXXXIV
s. FRANÇOIS ne SALES, A MADAME DE CHANTAL*
Moyeof de bien passer le carAme.
Cbtmbéri, il férrier ie06.
Ce ne peut être ici qu'une pelite lettre , car je m'en vais tout mninteni>nt en chaire, ma très-chère fille. Vous êtes mcinlenant à Dijon , où je vous ai écrit il n'y a que peu de jours, et où vous abondez , par la grâce de Dieu , en plusieurs consolations auxquelles je participe en esprit. Lç carême est l'automne de la vie spirituello , auquel on doit recueillir les fruits, et les ramasser pour toute l'année. Faites-vous riche, je. vous supplie, de ces trésors précieux que rien ne vou^ peut ni ravir ni gâter. Souvenez-vous de ce que j'ai accoutumé de dire : Nous ne forons jamais bien un carême pendant que nous P' nserons en faire deux. Faisons donc celui-ci comme le dernier, et nous le ferons bien. Je sais qu'à Dijon il y aura quelque excellent prédicateur; les paroles saintes sont des perles , et de celles que le vrai Océan d'Orient, Tabyme de miséricorde , nous fournit :
assemblez-en beaucoup autour de votre cou, pendez-en bien à vos oreilles, environnez-en vos bras : ces atours ne sont point défendus aux veuves, car ils ne les rendent point vaines, mais humbles.
Pour moi, je suis ici, où je ne vois encore rien qu'un léger mouvement parmi les âmes à la sainte dévotion. Dieu l'ac* croîtra, s'il lui plaît, pour sa sainte gloire. Je' m'en vais dire maintenant à mes auditeurs que leurs âmes sont la vigne de Dieu ; la citerne est la foi, la tour est l'espérance, et le pressoir la sainte charité ; la haie, c'est la loi do Dieu qui les sépare des autres peuples infidèles. A vous, ma chère fille, je dis que votre bonne volonté c'est votre vigne ; la citerne sont les saintes inspirations de la perfection que Dieu y fait pleuvoir du ciel , la tour, c'est la sainte chas» teté , laquelle , comme il est dit de celle de David , doit être d'ivoire ; le pressoir , c'est l'obéissance, laquelle produit un grand mérite pour les actions qu'elle exprime ; la haie, ce sont vos vœux. Oh! Dieu conserve cette vigne qu'il a plantée de sa ouiin ! Dieu veuille faire abonder de plus
LETTRES
on plus les eaux salutaires do sa grâce dans ea citerne 1 Dieu soit à jamais lo protecteur de sa tour ! Dieu soit celui qui veuille toujours donner tous les tours au pressoir , (jui sont nécessaires pour l'expression du bon vin , et tenir toujours close et fermée cette belle liaie dont il a environné cette vigne , et fasse que les anges en soient les vignerons immortels î
Adieu , ma chère fille, la cloche me presse ; je m'en vais au pressoir de l'église, au saint autel , où distille perpétuellement )e vin sacré du sang de ce raisin délicieux et unique que notre sainte abbesse, comme une vigne céleste, nous a heureusement produit. Là , comme vous savez que je ne puis foire autrement, je vous présenterai et représenterai au père en l'union de son fils , auquel , pour lequel et par lequel je Sulsuniquement et si entièrement votre,etc.