LETTRE CXX
s. FRANÇOIS DE SALES, A MADAME DE CHANT AL.
Il litf ensol^np qoellcs ((iinlités doivent avoir les di^sirs de la pprrcciion,cireihortc à lenirrenoe dans les dcsolaiions.
U TelMe de S. Laarent . t août leoT.
C'est par notre bon père gardien des capucins que je vous écris, ma bonne, ma Irès-chèrc fille : mais que vous écriroisjo? Tenez votre cœur au Inrge, ne le pressez point trop de désirs de perfoclion : ayez-en un bon , bien résoin , bien conshmt, c'ost-ù-dire l'ancirn , colui qui vous fil faire vos vœux avec tanl de couraj;o; cnr pour celui-là, mu fille, il le faut arroger souvent de l'eau de la sainte oraison; il fiiut avoir grand soin pf)ur le conserver dans notre verger, car c'est l'arbre de vie.
Mais, certains désirs qui tyrannisent le cœur, qui voudroient que rien ne s'opposât à nos desseins, que nous n'eussions nulles ténèbres, mais que tout fut en plein midi ; qui ne voudroient que suavité:^ en nos exercices, sans dégoûts, sans résistance, sans divcrlissemens ; et tout nussitôt qu'il nous arrive quelque tenUi-
tkm fntéfiean^ ces désire-Ià ne se contentent pas que nous n'y consentions pas, mais voudroiont que nous ne les sentissions poB. Ils sont si délicats, qu'ils ne se contentent pas que Ton nous donne une fiande de bon suc et nourrissante , si elle a'cst toute sucrée et musquée. Ils voudroicnt que nous ne vissions pas seulement les mouches du mois d*aoùt posser devant SOS yeux. Ce sont ces désirs d*unc pcr- IbcUon trop douce : il n'en faut pas avoir beaucoup.
Croyez-moi, ma fille, Ifts viandes douces engendrent les vers aux petits enfuns, et en moi qui ne suis pas polit enfant; c'est pourquoi notre Sauveur nous les entremélo d'amertume.
Je TOUS souhaite un courage grand , et son point chatouilleux; un courago le- ^el, tandis qu'il ne peut dire bien résolument : Vive Jésus sans réserve , ne se scnieie point ni du doux ni de l'amer, ni de Il lumière, ni des ténèbres. Hardiment, ma fille , cheminons en cet amour essentiel , fort et impliable, de notre Dieu, et laissons courir çà et là ces fantômes de tentations : qulis entrecoupent tant qu'ils voudront notre chemin.
Ah da ! disoit 8. Antoine, je vùus voie, mais je ne vtïne regarée pas. Non , ma fille ; regardons à notre Sauveur, qui nous attend an delà de toutes ces fanfares (4 ) de Ten- Bemi : réclamons son secours ; car c'est pour cela qu'il permet que ces illusions nous fassent frayeur.
Hier au soir nous eûmes ici des grands tonnerres et des éclairs extrêmes ; et j'élois si aise de voir nos jeunes gens , mais partâculîèrement mon frère et notre Croisy , qui mulliplioient des signes de croix et le nom de Jésus. Âh ! ce leur dis^je , sans ces terreurs nous n'eussions pas tant invoqué notre Seigneur. Sans mentir, je re« ce^'ois une particulière consolation pour cela , bien que la violence des éclats me fit trémousser, et ne me pouvois contenir le rire.
Courage, ma fille ; n'avons-nous pas occasion de croire que notre Sauveur nous iime! si avons, certes. Et pourquoi donc ie mettre en peine des tentations? Je vous *eoommande notre simplicité, qui est si
(i>L0 ami 4e fanfartê est mis ici poor ao grand bruit 1«l étoBM. Ml qa'Mi ic i»d de< iiutniioeiM de gmrt^ qoI li f«WM d« rMMttl.
jolie, et qui est si agréable à l'époux, et encore notre pauvre humilité , qui a tant de crédit vers lui; et fai:es-moi une cha« rite pareille en me le recommandant : ce que Dieu me dit par le prochain m'émeut beaucoup.
Je fais partout prier Dieu pour vous , et veux. Dieu aidant, prier encore plus et mieux que je n'ai fait ci- devant. J'ai , co me 8<^mble , plus de volonté et de désir A l'amour de notre Sauveur, que je n'ai ja* mais eu. Son saint nom soit béni et loué 1 Ne sommes- nous pas trop heureux do savoir qu'il faut aimer Dieu, et que tout notre bien git à le servir, et toute notre gloire à rhonoror? 0 que sa bonté est grande sur nouai
LETTRE CXXl.
s. FRANÇOIS DB SALB8, A MADAMB DE CUANTAL.
Pensées sur les exercices de la vie active et conteiuplaUve. C'est un grand bonheur, mais peu eonno, de parler à Dieu seul à seul.
En août isorr.
Voici la septième fois que je vous écris depuis votre retour. Je n'en laisse écouler aucune occasion ; encore mon affection n*est pas satisfaite, car elle est insatiable au désir de rendre à mon Dieu le devoir que j'ai en* vers vous. Je dis à Dieu, ma fille, parce que je me confirme tous les jours plus en la créance que j'ai que c'est Dieu qui m'imposa ce devoir . c'est pourquoi je le chéris si incomparablement.
Avant-hier (4 ) et hier j'eus une extraordinaire consolation au logis do Sto Marthe, laquelle je voyois si naïvement enibesognéa à traiter notre Seigneur, et, à mon avis, un peu jalouse des contentemens que sa soHir prenoit aux pieds d'iœlui. De vrai , ma chère fille, elle avoit raison de désirer qu'on l'aidât à servir son cher hôte; mais elle n'avoit pas raison de votiloir que sa sœur quittât son exercice pour cela , et laissât là le doux Jésus tout seul : car ses mamelles abondantes en lait de suavité, lui donnoient des élancemens de douleur, pour le remède dcsquelleâ il falloit au moins un enfant à sucer et prendre cette céleste liqueur.
fi) IMos l*ocUv« de rAsiomptioD , dont réTan|t|« pa^e de la réceptloa que Brtot aâfdeMfta et KartM a Mtif 8«lf oeor.
LCmiES
Savez-vous comme je vouloisaccomxxioder le différend ? Je voulois que Ste Marthe , notre chère maîtresse, v!nt aux pieds de notre Seigneur en la place de sa sœur , et que sa sœur allât apprêter le reste du souper; et ainsi elles eussent partagé et le travail et le repos , comme bonnes sœurs. Je pense que notre Seigneur eût trouvé cela bon. Mais de vouloir laisser notre Sauveur tout fîn seul, elle avoit, ce me semble, tort; car il n*est pas venu en ce monde vivre en solitude, mais pour être avec les enfans des hommes.
Ne voilà pas des pensées étranges , de vouloir corriger notre bonne Ste Marthe^ Oh 1 c'est pour rafTeclion que je lui porte ; et si, je crois que ce qif elle ne fit pas alors, elle sera bien aise de le faire muintcnant en la personne de ses filles 0); en sorte qu'elles partagent leurs heures, donnant une bonne partie aux œuvres extérieures de charité et la meilleure part e à Tintérieur de la contemplation. Or cette conséquence , je la tire maintenant en vous écrivant; car alors je n'y pensai pas, d'autant que je n'avois nulle sorte d'attention qu'à ce qui se passoit au mystère.
Et puisque mon cœur me presse de vous dire ce qui lui arrive de consolation (ce qu'aussi bien ne sais-je faire à beaucoup près à nulle autre créature) , je vous dirai que ces trois jours passés j'ai eu un plaisir non pareil a penser au grand honneur qu'un CQDiir a de parler seul à seul à son Dieu , à cet Être souverain, immense et inGni. Oui; car ce que lo cœur dit à Dieu , nul ne le sait que Dieu même de premier abord , et , par après, ceux à qui Dieu le fait savoir. Ne voilà pas un merveilleux secret? Je pense que c'est cela que les docteurs disent que pour faire l'oraison il est bon de penser qu'il n'y a que Dieu au monde, car sans doute cela retire fort les puissances de i'ame, et l'application d'icelles s'en fait bien plus forte.
Il m'a été force de vous dire cela. Voyezvous, ma 611o, il faut que je vous parle souvent; c'est pourquoi je suis contraint de vous dire ces choses selon qu'elles se présentent à moi , hors de propos et à propos. Ainsi ce ne sont pas ici des réponses ; car je n'ai encore eu que deux lettres de vous,
tl) BadaiM 4» CluaUl «t qMlqot» aaiM déTottt d«
auxquelles j*ai rendn réponse il y a loag* temps.
Adieu , ma chère fille, je suis fort pressé d'affaires. M. de Nemours m'a tellement conjuré de lui envoyer l'Oraison funèbre de madame sa mère (4 ) , que je suis con» traint d'en écrire une presque tout autre; car je ne me ressouviens pas de celle que je dis, sinon grosso modo. J'ai peine, sans doute, à faire ces choses, où il faut môler de la mondanité , à laquelle j'ai n'ai point d'inclination, Dieu merci. Je commence fort à me réserver la matinée, et à manger à certaines heures. Tous les vôtres de deçÀ se portent bien.
Mon Dieu! que ma pauvre mère eut grand'peur le jour que tint d'éclairs et de tonnerres se firent, dont je vous écrivis dernièrement Çî) ; car la foudre tomba en plusieurs endroits tout autour de Sales , sans intérêts néanmoins d'aucunes créatures , mais avec tant d'eau et de tintamarre, que jamais on n'avoit rien vu de tel. Tout étoit fourré et coigné dans la petite chapelle. Or bien , ma tille, que notre ame soit ^quelquefois comme cela , que la tem[>ète et les foudres fondent tout autour, si fautil avoir courage, et se tenir dans notre pâtit tabernacle , les colonnes duquel , pendant qu'elles sont entières, il n'y a que la peur, mais point de mal.
Je ne sais où madame de Charmoisy est (3); toutefois on dit qu'elle sera ici dans huit jours , et je le désire bien ; car, voyezvous, je suis totijours un peu en peine du noviciat. Je dis en peine sans peine ; car je suis plein de toute bonne espérance, à cause de notre Seigneur, qui est si bon et si doux, et si amoureux des âmes qui désirent l'aimer.
A dieu, ma fille; je m'en vais dire la sainte messe, après laquelle j'écrirai un petit mot à M. le comte , si je puis. A Dieu donc, ma fille; à Dieu , dis-je, infiniment , sans réserve , sans mesure , à tout le reste, sous son bon plaisir. Tenons-nous bien à Dieu, ma fille, et à sa sainte Mito. Amen.
Je suis par sa volonté uniquement et in violablement tout vôtre.
(1) Cette oraison funèbre fot phononcéc l<> 8 Juin 1C07.
(t) Celte lettre est do 9 août 1607, et la tenip^ic étuii arrivée le 8 an soir.
(S) Cetie dame est celle a qnl noire Saint fcriTlt vn fnnd nombre de lettres, qnl depuis ont senl a conp*- Mr l'iBlndaeUoB à U fie Mroi*.
LEimB cxxn.
0.nUNQOTS DE RALES, AU SEIGNEUR ANAS- TASB GERMO.XIO, RÉFÉRENDAIRE DES DEUX SIGNATURES EN COUR DE ROME (4).
(Tiré* de la Tto da Saint, par Cb^or de Sales.)
n déplore les disputes qui s'étoicnt éleTées entre les dominicains et les Jésuites au sujet des si'coursde la grâce. Il faut rapprocher de cette lettre l'opinion de notre Saint à cet égard dans son traité de l'amour de Dieu.
Fin d'août 1607.
Periailosissimn est qusestionis illius discppUUio, et suis in extremitalibus hacreses babct subjectas et proxinias * quamobrem qui in iis opinionibus stat , vidcat ne cadat. Porrô alia simt qiiibus gémit Ecclesia, et quibtis i)Otiùs incunibendum essct, quàm, ducidendœ quH}slioni iiii , ciijus elucidatio nihii boni reipublica) christiaiio) allatura est, mali verô niinis; quandoquidem ad malum prona sunt tempera. Sublilissima autem ilia ingénia dominicanorumetjesuitarum ad concordiam brevi sunt ventura.
La dispute qui sest élevée sur cette question est très-dangereuse, et a dans ses exfirémilés des hérésies ; c'est pourquoi celui qui s*y enfonce trop doit bien prendre garde de ne pas tomber. Il y a beaucoup d'autres choses dont i*Égtise gémit , auxquelles il faut veiller plus particulièrement qua réclaircissement de cette question, qui n'apportera aucun avantage à la religion chrétienne , et qui lui causera beaucoup de mal. En effet, les temps sont plutôt disposés au mal qu'au bien. Au reste , les dominicains et les jésuites ont un trop bon esprit pour ne pas venir bientôt à la concorde (2).
LETTRE CXXm.