CHAPITRE XI
De Fanion des esprits bienheareux arec Diev en la vision de la divinité.
Quand nous regardons quelque chose , qnoy qu'elle nous soit présente , elle ne s'unit pas à nos yeux elle-mesme; ains seulement leur envoyé une certaine représentation ou image d'elle-mesme , que l'on appelle espèce sensible , par le moyen de laquelle nous voyons. Et quand nous contemplons ou entendons quelque chose , ce que nous entendons ne s'unit pas non plus a nostre entendement, sinon par le moyen d'une autre représentation et image trèsdélicate et spirituelle que Ton nomme espèce intelligible. Mais encore ces espèces , par combien de destours et de changemena
(1) rs.su, t.
viennent-elles à nostre entendement? Elles abordent au sens extérieur, et de là passent à rinterieur , puis à la fantaisie , de là à l'entendement actif, etviennentenfinau passif ; à ce que passant par tant d'estamines et sous tant de limes, elles soient par ce moyen purifiées , subtilisées et afiQnées ; et que de sensibles elles soient rendues intelligibles.
Nous voyons et entendons ainsi , Theotime , tout ce que nous voyons ou entendons en cette vie mortelle , ouy mesme les choses delà foy. Car, comme le miroir ne contient pas la chose que l'on y void , ains seulement la représentation arrestée par le miroir en produit une autre en Tœil qui regarde : de me.^me la parole de la foy ne contient pas les choses qu'elle annonce , ains seulement elle les représente : et cette représentation des choses divines qui est en la parole de la foy, en produit une autre , laquelle nostre entendement, moyennant la grâce de Dieu , accepte et reçoit comme représentation de la saincte vérité; et nostre volonté s'y complaist et l'embrasse comme une vérité honorable, utile, aimable et très-bonne. De sorte que les veritez signifiées en la parole de Dieu sont par icelle représentées à l'entendement, comme les choses exprimées au miroir sont par le miroir représentées à l'œil : si que croire, c'est « (4) voir comme par un miroir , » dit le grand apostre.
Mais au ciel , Theotime , ah 1 mon Dieu, quelle faveur 1 La divinité s'unira ellemesitieà nostre entendement, sans entremise d'espèce ny représentation quelconque ; ains elle s'appliquera et joindra ellemesme à nostre entendement , se rendant tellement présente à luy , que cette intime présence tiendra lieu de représentation et d'espèce. 0 vray Dieu! quelle suavité à l'entendement humain d'estre à jamais uny à son souverain objet, recevant non sa représentation , mais sa présence ; non aucune image ou espèce , mais la propre essence de sa divine vérité et majesté 1 Nous serons là comme des en fans tres-heureuxde la divinité, ayant l'honneur d'estre nourris de la propre substance divine, receue en nostre ame par la bouche de nostre entendement ; et , ce qui surpasse toute douceur , c'est que comme les mères
(1)1. ad Cor. un, 11.
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TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU
ne se contentent pas de nourrir leurs poupons de leur laîct qui est leur propre substance, si eiles-mesmes ne leur mettent le sein dans la bouche, afin qu*ils reçoivent leur substance , non en un cuitlier ou autre instrument, ains en leur propre substance et par leur propre substance ; en sorte que cette substance maternelle serve de tuyau , aussi bien que de nourriture , pour estre reccue du bien-alnlé petit etifançon : ainsi Dieu nostre père he se cofltente pas de faire recevoir sa pfop^ë substance en no9treenlendement,cVst-â-dire, de nous faire voir sa divinité ; mais par un abysme de sa douceur il appliquera luymesme sa substance à nostre esprit , afin que nous Ten tend ions , non plus en espèce ou représentation, mais en elle-mesme et par elle-mesme : en sorte que sa substance paternelle et éternelle serve d'espèce aussi bien qued*objcct n nostre entendement. Et alors seront practiquées en une façon excellente Ces divines pfromesses : a (I) Je la » meneray eh la solitude, et parleray à son »cœur et i*allecteray. » « (2) Esjouissez- » vous avec Hierusalem en liesse, afin que » vous allaictiez et soyez remplis de la » mammelle de sa consolation , et que vous » succiez et que vous vous délectiez de la 9 totale afHuence de sa gloire. Vous serez » portez à la mammelle , et on vous ama- » douera sur les genoux. »
Bonheur infiny , Theotime ; et lequel ne nous a pas seulement esté promis , mais nous en avons des arrhes au tres-sainct sacrement de Teucharistie , festin perpétuel de la grâce divine ; car en iceluy nous recevons le sang du Sauveur en sa chair , et sa chair en son sang ; son sang nous estant appliqué par sa chair, sa substance par sa substance à nostre propre bouche corporelle ; afin que nous sçachions qu'ainsi nous appliqueru-t-il son essence divine au festin éternel de la gloire. llestvrayquMcy cette faveur nous est faicte réellement , mais à couvert sous les espèces et apparences sacramentelles, là où au ciel la divinité se donnera à descouvert , et nous la verrons face à face (3) comme elle est.
(1) Oaé. Il, M*
(») If. I Kvi, 10, 11, li. — (S) L ad Cor. xiii» 11.