‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 126 sur 365 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Qani faut éviter toute cuiriosiié, et acquiescer humblement à la Ifes-âage providence de Diea.

L'esprit humain est si foible,que quand il veut trop curieusement rechercher les causes et raisons de la volonté divine, il s'embarrasse et entortille dans les filets de mille diflicultez, desquels par après il ne }.e peut desprendre. Il ressemble à

nUITÉ DE L'AMOUR DE WBO.

force de vouloir relever nos discours es choses divines, par curiosité, nous nous c(4) évanouissons en nos pensées; et » en lieu de parvenir en la science de la » vérité, nous tombons en la folie de nostre » viinité. »

Mais sur tout nous sommes bigearres en ce qui regarde la providence divine , touchcint la diversité des moyens qu'elle nous distribue pour nous tirer à son sainct amour , et par son sainct amour à la gloire. Car noslre témérité nous presse tousjours de rechercher pourquoy Dieu donne plus de moyens aux uns qu'aux autres ; (2) pourquoy il ne fit entre les Tyriens et Sidoniens les merveilles qu'il fit en Corozaïn et Betlisaïda, puisqu'ils en eussent si bien fait leur profit ; et en somme , pourquoy il tire à son amour plustost l'un que l'autre.

0 Theotime , mon amy , jamais , non jamais , nous ne devons laisser emporter nostre esprit à ce tourbillon de vent follet, ny penser de trouver une meilleure raison de la volonté de Dieu , que sa volonté mesme , laquelle est souverainement raisonnable j ains la raison de toutes les raisons, la règle de toute bonté, la loy do toute équité. Et bien que le tres-S<iinct- Esprit, parlant en rÊscriture saincte, rende raison en plusieurs endroits de presque tout ce que nous saurions désirer , touchant ce que sa providence fait en la conduite des hommes au sainct amour et au saluteternei ; si est-ce rfiantmoins qu'en plusieurs occasions il déclare qu^il ne faut nullement se départir du respect qui est due à sa volonté , de laquelle nous devons adorer le propos , le décret , le bon plaisir et l'arrest , au bout duquel , comme souverain juge et souverainement équitable , il n'est pas raisonnable qu'elle manifeste srs nioliis; ains suffit qu'elle die simplement ( et pour cause ). Que si nous devons charitablement porter tant d'honneur aux uocrels des cours souveraines , composées Ue juges corruptibles de la terre et de terre, ijue de croire qu'ils n'ont pasosté faits sans inulifs, quoyque nous ne les sçacliions pus, hé, et Seigneur Dieu! avec quelle révérence amoureuse devons-nous adorer l'équité de vostre providence supresme ,

(l)jloin.i. tl. U. Tim. m, 7. Rom. i, 11. (S) Matlh. XI, M.

laquelle est infinie en juBtioe et bontél

Ainsi en mille lieux de la sacrée parole

nous trouvons la raison pour laquelle Dieo

a reprouvé le peuple juif. « (4) Parce , dl-

> sent S. Paul et S. Barnabas , que vous n repoussez la parole de Dieu , et que vous » vous jugez vous-mésmes indignes de la

> vie éternelle , voici nous nous tournons » devers les gentils. » Et qui considérera en tranquillité d'esprit le IX, X et XI* chapitre de l'espistre aux Romains, verra clairement que la volonté de Dieu n'a point rejeté le peuple juif sans raison; mais neantmoins cette raison ne doit point estre recherchée par l'esprit humain, qui an contraire est obligé de s'arrester purement et simplement à révérer le décret divin , l'admirant avec amour comme infiniment juste et équitable, et l'aimant avec admiration comme impénétrable et incompréhensible. C'est pourquoy ce divin apostre conclut en cette sorte le long discours qu'il en avoit fait : « (2) 0 profondité des ri- » chesses de la sagesse et science de Dieu 1 » Que ses jugemens sont incomprchen- » sibles, et ses voyes im|)erceptibles 1 Qui

> cognoist les pensées du Seigneur ? ou qd

> a esté son conseiller? » Exclamation par laquelle il tesmoigne que Dieu fait toutes choses avec une grande sagesse , science et raison ; mais en telle sorte neantmoins que l'homme n*câlont pas entré au divin conseil, duquel les jugemens et projtHîls sont infiniment eslevez au-dessus de nostre capacité nous devons dévotement adorer ses décrets , comme irès-equilables , sans en rechercher les motifs qu'il retient en secret par devers soy, afin de tenir nostre entendement en respect et humilité par devers nous.

S. Augustin en cent endroits enseigne cette me-^me practiquo. « (3) Personne, » dit-il , ne vient au Sauveur sinon estant » tiré. Qui c'est qu'il tire, et qui c'est qu'il » ne tire pas; pourquoy il tire celuy-ci, » et non pas celuy-là , n'en veuille pas ju- » ger, si tu ne veux errer. Escoute une fuis » et entens. N'es-tu pas tiré? prie afin que » tu sois tiré. (4) Certes , c'est assez au » clirestien vivant encore de la foy, et ne » voyant pus ce qui est parfaict , mais sça- » chant seulement en partie, de sçavoiret

(1) Act. xiii, M. — (i; Rom. XI. SS, 14. (J) Tracl. « In Jojin. — (4) Kp. lOS.

UVRE IT, CHAPITRE Vil. ?7$

» emire qneDieD ne délivre persunne de la | (4) Alors , dit S. Augustin , ce ne sera plus »d3mnalion,«inon par miséricorde gratuite | chose secrette, pourquoy Pun plustost que 9 par Jesus-ChristNostre-Seigncur; et qu'il Tautre est eslevé, la cause estant esç;ale de M ne damne personne, sinon par sa très- l'un et de l'autre; ny pourquoy des mi- 9 e(|uitab!e vérité , par le mesme Je»us- i racles n'ont « pas esté faits, parmy ceux, » Clirisl Nostre-Scigneur. Mais de sçavoir » entre lesquels, s'ils eussent esté faits, ils :i A^i. 1 ^i..i^ « 3j eussent fait pénitence, et ont esté faits

» pourquoy il délivre ccluy-cy plutostque 9 celiiy-là , recherche qui pourra une si 9 grande profondité desesjugemens, mais 9 qu'il se garde du précipice : car ses do- » crets no sont pas pour cela injustes , cn- » core qu'ils soient secrets, (4) Mais pour- » quoy delivre-t-il donc ceux-cy plutosl

• que ceux-là? Nous disons derechef : (2)0

• hornme 1 qui es-tu qui respondes à Dieu? B (3) Sesjugemenssont incompréhensibles.

» Et adjoustons cecy : (i) Ne l'enquiers pas

• des choses qui sont au-dessus de toy; 9 (5) et ne recherche pas ce qui est au-delà »de tes forces. Or, il ne fait pas miseri- I corde à ceux auxquels, par une vérité 9 tres-secrette et tres-éloignée des pensées » humaines, il juge qu'il ne doit pas de- » partir sa faveur en miséricorde. »

Nous voyons quelquefois des enfants jumeaux, dont l'un est plein de vie , et reçoit le baptesme ; l'autre en naissant perd là vie temporelle avant que de renaistrc à l'éternelle : Tun par conséquent est héritier du ciel, l'autre privé de l'héritage. Or, pourquoy ladivine providence donne-t-elle des évenemens si divers à une si pareille naissance? Certes, on peut dire que la providence de Dieu ne viole pas ordinairement les loix de la nature ; si que Tun do ces bessons estant vigoureux , et l'autre estant trop faible pour supporter l'effort de la sortie du sein maternel, celuy-cy est mort avant que de pouvoir estre baptisé , et l'autre a vescu ; la providence n'ayant pas voulu empescher le cours des causes oaUirelles, lesquelles, en cette occurrence, aurODt esté la raison de la privation du baptesme en celuy qui ne Ta pas eu. Et certes, cette responseest bien solide. Mais suivant Tadvis du divin S. Paul et de S. Augustin , nous ne nous devons pas amuser à elle considération, laquelle, quoique jonne , n'est pas toutefois comparable à )lusieurs autres que Dieu s'est réservées , t qu'il nous fera cognoistre en paradis.

fi) D* bono perMvtr. c zii.

(t, Rom. ». M. "(3) RuiD. U,39.

i* LttU. III. fi. — i») Qu«il. î id Slmpllo.

» parmy ceux qui n'estoient pas pour

• croire. » Et ailleurs ce mesme sainct, parlant dos pécheurs dont Dieu laisse l'un en son iniquité et en relevé l'autro : « (2) Or, » pourquoy il retient l'un , dit-il , et ne re- » tient [)as l'autre, il n'est pas possible de » le comprendre. , ny loisible de s'en en- » quérir ; puisqu'il suffit de sçiivoir qu'il » dépend de luy qu'on demeure debout, » et ne vient pas de luy qu'on tombe : et » de rechef cela est caché et tres-esl<»igné » do l'esprit humain , au moins du mien. »

Voilà , Theolime , la plus saincle façon de philosopher en ce sut)ject. C'eî«t |>ourquoy j'ai toujours trouvé admirable et aimable la savante modestie et très -sage humilité du docteur seraphique S. Bonaventure , au discours qu'il fait de la raison pour laquelle la providence divine destine les eslus à la vie éternelle « Peut-estre , »<iit-il, que c'est par la prévision des » biens qui se feront par celuy qui est tiré, » en tant qu'ils proviennent aucunement » do la volonté ; mais de sçavoir dire quels » biens sont ceux , la prévision desquels » sert de motif à la divine volonté, ny je ne » le sçay pas distinctement, ny je ne m'en » veux pas enquérir : et il n'y a point de » raidon, que de quelque sorte de conve- » nance, de manière que nous en pour- » rions dire quelqu'une et c'en seroit une » autre. C'est pourquoy nous ne sç4uirions » avec certitude marquer la vraye raison, » ny le vray motif de la volonté de Dieu » pour ce regard. Car, comme dit S. Au- 9 gustin , bien que la vérité en soit tres- » certame , elle est neantmoins tres-esloi- » gnée de nos pensées; de sorte que nous » n'en sçaurions rien dire d'asseuré, sinon » par la révélation de celuy auquel toutes » choses sont cogneues. Et d'autant qu'il » n'estoit pas expédient pour nostre salut » que nous eussions cognoissance de ces

• secrets , ains nousesloit plus utile de les

(1) In enchlr. ad Laar. c. xcit et xcy> (t) Ue«p. ad art. aibk falao Impoailoa- Resp. ad art 14. llb. X, de Geii. ad Ut.

TRAUt PE L^AMOim PS SDED.

» ignorer, pour nops tenir en humilité | 1 pf)ur cela Dieu ne les a pas voulu révéler; » et mesme le sainrt apostrc n'a pas osé » s*cn en(|ucrir, ains a lesmoi^né Tinsuf- » nsiince de nostro entendement pour ce » Mjbjcct lorsqu'il s'est escrié : (4) 0 pro- » fond lié des richesses de la supicnce et » science de Dieu ! » Pourroit-on parler plussainctement, Theolime, d*uosi sainct mystère? Aus>i ce sont les paroles d'un très-sainct et judicieux docteur de TEglise.

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