CHAPITRE Vm
Elhortation à l'amoureuse soubroifsîon que nous devons aux decreu de la providence divine.
Aimons donc et adorons en esprit d'humilité celle prufondité des jugemens du Dieu, Theotime ; laquelle, comme dit S. Augustin (2) « le Siiinctapostre no descouvre pas , ains Tudmire , quand il exclame t « (3) 0 profondilé des jugemens de Dieu 1 9 Qui pouiroit C4;ropler le sable de la mer, » les gouttes dé la pluye , et mesurer la 9 largCL^^de Tabyme? dit cet excellent es- » prit de S. Grégoire Nuzianzene. Et qui 9 pourra sunder la profondite delà divine 9 sagesse , piir laquelle elle a créé toutes 9 choses, et les modère comme elle veut et > entend? Car, do vray, il suffît qu'à 9 l'exemple de ^apostre,^ans nous arrester 9 à la diilicullé et obscurité d'icelle , nous 9 l'admirions. (4) 0 profondite des riches- 9 ses et de la sagesse et de la science do 9 Dieu 1 ô quo ses jugemens sont ins^ruta- » blés , et ses voies iniiccess-ibles 1 qui a 9 cogneu le sentiment du Seigneur, et qui • a esté son conseiller? » Theotime, les Ji raisons de la volonté divine ne peuvent » e." Ire pêne tiées par noslre esprit, jusquetà ce que nous voyons lu face de celuy qui tt (5) aileintde bout à bout fortement , » et Ui.~pose toutes choses suavement», faisant tout ce qu'il a fait, (6) en nombre , poids et mesure » ; et au(]nel le psalmisle dit : a (7) Seigneur, vous avez tout fait en » ^a gesse. ■
Cmibien de fois nous arrive-t-il d'ignorer ccmmetit et pourqiioy les œuvres mes» mes des hommes se iont, et dont» dit le
(1) Rom. XI, 89. — (S.) Fp. JOS (1, Oral de|ijiup aai.L'cclI. i. s.
|4) Mon. AijSS, Si. • (kj Sap. VIII, l (•) Sap. 11. M. — (7; Pf. GUI, 14.
mesme sainct evesque deNazi^nze, c far- 9 tisan n'est pas ignorant, encore que ncua » ignorions son artifice? Ny de mesme, 9 certes, les choses de ce monde ne sont 9 pas témérairement et imprudemment 9 faictes , encore que nous ne sçachions 9 pas leurs raisons. » Si nous entrons en la boutique d'un horloger, nous trotiverons quelquefois un horloge qui ne sera pas plus gros qu'une orange, auquel il y aura neantmoins cent ou deux cents pièces, desquelles les unes serviront à la monstre, les autres à la sonnerie ()es heures et du resveille-matin : nous y verrons des petites roues, dont les unes vont à droicte, les autres à gauche; les unes tournent pardessus , les autres par bas; et le balancier, qui à coups mesurez va balançant son mouvement de part et d'autre : et nous admirons comme l'art a sceu joindre une telle quantité de si petites pièces les unes aux autres , avec une correspondance si juste , ne ^çachant ny à quoy chaque pièce sert, ny à quel effect elle est faicte ainsi , si le maistre ne le nous dit; et seulement en gênerai nous sçavons que toqtes servent pour la monstre ou pour la sonnerie. On dit que les bons Indois s'amuseront des jours entiers auprès d'un horloge, pour ouyr sonner les heures à poinct nommé; et ne pouvant deviner comme cela se fait , ils nedient pas pourtant que c'est sans art et raison, ains demeurent ravis d'amour et d'honneur envers ceux qui gouvernent les horlo}:es, les admirant comme gens plus qu'humains. Theotime, nous voyons ainsi cet univers, et surtout la nature humaine, comme un horloge composé d'une si grande variété d'actions et de mouvemens , que nous ne sçiui rions nous enipescher de l'estonnemcnl. Et nous sçavons bien en gênerai que se.< pièces diversifiées en tant de sortes servent toutes, ou pour faire paroistre, comme en une monstre, la Iressaincle justice de Dieu, ou pour manif ster la tiiuinphante miséricorde de sa bonté, comme par une sonnerie de louanges. Mais de cognoislre en particulier I usage de chasquo pièce, ou comme elle est ordonnée à la fin générale, ou pourquoy elle est faicte ainsi , nous ne le pouvons pas entendre, sinon que le souverain ouvrier nous l'enseigne. Or, il ne nous manifeste pas son art, aûn que nous l'admirions avec
UYRE IV, OlimTIlS UL
pYosde révérence; Jusqnes à ce qu'estant au ciel ;-n nous ravisse en la sunvilé de sa sagesse, lorsquVn Pabondance de son amour il nous dosconvrira les misons, moyens eJ motirs de tout ce qui se sera passé en ce monde au profit de nostre salut elprnel.
c Nous ressemblons, dit derechef Je
• (çrand Nazianzene , à ceux qui sont af- » riigrz du verti;;o ou tournoyemcnl de » teste. Il leur est advis que tout tourne. » sens do^sus-Hessous autour d'eux , bien » que ce soit leur cervelle et imagination » qui tournent , et non pas Ic:^ choses' Oir 1 ainsi rencontrans quelques evenomens, » desquels les causes nous sont incoi;neueg, » il nous semble que les choses du monde
• sont administrées sans raison, parce » que nous ne la sçavons pas. Croyons » doncque$ , que comme Dieu est le fac-
> leur et père de toutes choses, aussi en » a-t-il le soin par sa providence qui serre »et embrasse toute la muchino dos cren-
> turcs, et surtout croyons qu'il préside à 1 nos affaires, de nous autres qui le co- 1 gnoissuns, encore que nostre vie soit agi- » lée de tant de contrarietci d'accidents » dont la raison nous est incogneue* afin » peut-eslre que , ne pouvant pas arriver à » celte cognoissance , nous admirions ta » raison souveraine de Dieu , qui surpasse » toutes choses : car envers nous la choae
> est aisément méprisée , qui est aisément icogneue; mats ce qui surpasse la |)otnle » de nostre esprit, plus il est difQcilo d'ea- » tre entendu « plua aussi il nous excite à I une grande admiration. Certes, les rai-
• sons de. la Providence céleste seroiont » bien basses , si nos [)ctits esprits y |K>u- » voient atteindre : elles seroient moins
• aimables en leur suavilé, et moins admi- » niblcs en leur majesté , si elles estoient
• moins esloignécs de nostre capacité. • Excl mons donc , Theotime, en toutes
occurrences , mais exclamons d'un cœur tout amoureux envers la providence toute sage , toute puissante et toute douce de Doaire père éternel : « (4) 0 profondeur
> des richesses , de la sagesse et de la
• science de Dieul > 0 Seigneur Jésus, Tbt-otîme, que les richesses de la bonté divine sont excessives l Son amour envers noua eat un abysme intscmprehenaibla :
c'efit pourquoy il noua a préparé une rîabe
suffisance , ou plutost une riolie affliience de moyens propres pour nous sauver, et pour les nous appliquer suavement, il use d'une sagesse i»ouveraine, avant, pnrmn infinie science , preveu et co?neu tout ce qui estrul requis à coteiïect. Hé I que pouvons-nous craindre? ains que ne devonsnous pas espérer, estant enfant d*im père si riche en bonté , |>our nous aimeret vouloir sauver, ai sçavont pour préparer les - moyens convenables h cln, et si ^a^ pour les appliquer, si bon pour vouloir, si clairvoyant pour ordonner, si prudent pour exécuter ?
Ne permet tons jamais à nos esprits de voleter par curiosité autour des jugemens divins, car comme petits papillons, nous y brusierons nos aisles , et perirono en ce feu sacré. « (4) Ces Jugemens sont incom- » prehensil)les», ou, comme dit S. Grégoire Nazianzene, ils sont inscrulables, o'rsl-à-dire, nou* n'en «içnurions recognoistre et pénétrer les motifs. LeA voyes et moyens par lesquels il les Mtewiie et conduit à chefs; ne peuvent est re discernez et recogneus : et pour bon sentiment que nous ayons, nous denveuronsen défaut à chaque boutdechnmp, cl en perdons la triicx». a (3) Car qui peut pénétrer le -sens , » rin'elligence ell'inlontion de Dieu? Qui
• a esté son conseiller, pour sç4ivotr ses » projectt et leurs motifs? (3) ou qui Pa
• jamais provenu » par quelque sorvicel N'est-ce pas lui au contraire qui nous prévient es bénédictions de sa grâce,, pour nous couronner en la félicité de sa gloire. Ah ! Theofîme, t (4) loirles choses sont de » luy » qui en est le créateur : toutes choses sont par /uy qui en est le gouverneur : toutes choses sont en luy qui en est le protecteur. A luy soit honneur et gloire c $s
• siècles des siècles. Amen. » Allons en poix , Theotime, au chemin du tres-sainct amour : car qui aura le divin amour en la mort, après la mort il Jouira éternellement de l'amour.
OTAPiniK IX.
D'un c«ruiin rt$t* é^amoiif» lefy«tt «fiiiMie mainiefois qa V«(DA qui t .p«r4u It Miii«i« charilé.
Certes, la vie d'un homme qui» tent al-
TRAITE DE rAMOUR DE DIEU.
tongouri, va petit à petit mourant dans un licl, ne mérite presque plus que l*on rappelle vie ; puisqu*encore qu'elle soit vie , elle est loulcfois tellement mcsiée avec la jcort qu*on ne sçauroit dire si cVst une .nori ercore vivante, ou une vie mourante. Uelus î que c'est un piteux specl»cle,Theotime : mais bien plus lamenlable est Testât d'une ame, laquelle, ingrate à son Sauveur, va de moment en momenl en arrière, se retirant de Tamour divin par certains degrés d*indevotion et de desloyaiilé , jusqu'à tant que rayintclu tout quille, ell(^ demeure en rhorriblo obscurité de perdition : et cet amour qui est en son déclin , et qui va périssant et défaillant , est appelle amour imparfaict, parce qu'encore qu'il soit entier en l'ame, il n'y est pas , ce semble , entièrement , c'est-àdire , il ne lient quasi plus à l'ame, et est sur lo point do Tabandonncr. Or, la charité e.-^lant séparée de l'ame par le pecbé, il y r(!Ste maintefoisunecertaine ressemblance du charité , qui nous peut décevoir et amuser vainemeot, et je vous diray ce que
c'est.
Lacharité, tandis qu'elle est en nous, produit force actions d'amotir envers Dieu, par le fréquent exercice desquelles nostre ame prend une certaine habitude et coustume d'aimer Dieu , qui n'est pus la charité, ains seulement un pli et inclination, que la multitude des actions a donné à nostre cœur.
Après avoir fait une longiie habitude de prescher ou dire la messe par élection , il Dousarrive maintefoisen songede parler et de dire les mesmes clioses que nous dirions en preschant ou célébrant , si que la coustume ou habitude acquise par élection et vertu est en quelque surte pracliquée par après sans élection et sans vertu , pui>que les actions faiclesen dormant n'ont de' la vertu, à parler généralement, qu'une apparente image, et en sont seulement des simulacres et re prose m talion -i. Ainsi la charité par la multitude des acl^s qu'elle produit, imprime en nous une certaine facilité d'aimer, luquelleelle nous laisse, après mesme que nous sommes privez de sa présence. Jai veu , estant jeune escholier , qu'en un village proche de Paris , dans un certain puits il y avoit un écho , lequel repetoii les paroles queiu)us proaoacioos
là auprès , plusieurs fois. Que si quelque idiot sans expérience eust ouy ces répétitions de paroles , il eust creu qu'il y eust eu quelque homme au fond du puits qui les eust faictes. Mais nous sçavions desjâ , par la philosophie , qu'il n'y avoit personne dans le puits , qui rcdist nos paroles ; ains que seulement il y avoit quelques Gohcavitez, en Tune desquelles nos voix estant ramassées, et ne pouvant passer outre, pour ne point périr du tout, et employer les forces qui leur restoient, elles produisoient des secondes voix ; et ces secondes voix ramassées dans une autre concavité, en proéuisoient des troisiesmes; et ces troisiesipes, en pareille façon des quatriesmes; et ainsi consécutivement jusques à onze : si que ces voix-là faictes dans le puits n'^^stoient plus nos voix , ains des ressemblances et images d'îcelles. Et de fait il y avoit beaucoup à dire entre nos voix et celles-là : car quand nous disions une grande suite de mots , elles n*en rcdisoient que quelques-uns, accourcissoient la prononciation des syllabes qu'elles passoient fort vistement, et avec des tons et accens tous différons des nostres, et si elles ne commençoient à former ces mots qu'après que nous les avions achevez de prononcer. En somme , ce n'estoit point des paroles d'un homme vivant, mais, par manière de dire, des paroles d'un rocher creux et vain; lesquelles toutesfois repré senloientsi bien la voix humaine de la quelle elles avoient pris leur origine, qu'un ignorant s'y fust amusé et mespris.
Or je veux maintenant dire ainsi. Quand le sainct amour de charité rencontre une ame maniable , et qu'il fait quelque long séjour en icelle, il y produit un second amour, qui n'est pas un amour de charité, quoy qu'il provienne de la charité; ains c'est un amour humain, lequel neanlmoins ressemble tellement à la charité , qu'encore que par après elle périsse en l'ame, il estadvis qu'elle y soit tousjours ; d'autant qu'elle y a laisséaprèssoy cette sienne image et ressemblance qui la représente ; en sorte qu'un ignorant s'y tromperoit , ainsi que les oyseaux firent en la peinture des raisins de Zeuxis , qu'ils cuiderent es- Ire des vrais raisins; tant l'art avoit proprement imité la nature. Et neantmoins il y a bien de la différence entre la charité