CHAPITRE X
OMDbkn cet tmwir imparfaict est dangereux.
Hélas 1 mon Theotime, voyez , je vous prie , le pauvre Judas (2) , après qu'il eust trahi son maistre, comme il va rapporter l'argent aux Juifs , conune il recognoislson péché» comme il parle honorablement du
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sang de cet agneau immaculé. C'cstoicnt des cffects do l'amour imparfaict, que la précédente charité pa^^sée luy avoit laissés dans le cœur. On descend à rim[)ielé par certains d(»p;roz; et nul presque no parvient à l'extrémité do la malice en un instant.
Les parfumiers , quoyqu'ils ne soient plus en leurs boutiques, portent lonj^temps Todeur des pii. '"•"ns qu'ils ont maniez. Ainsi ceux (jui oni *.j.,o es cabinets des on«;uenls célestes , c'csl-à-dire , en la tres-saincte chariié , ils en g irdenl encore quelque" temps après la senteur.
Quand le cerf a passé ta nuiclen quelque lieu, la matinée me-me Tassentimenl et le vent en est encore frais; le soir il est plus malaisé à prendre : mais à mesme <iue ses alleures sont vieilles et dures, les chiens vont aussi perd.mtcognoissance. Quand la charité a régné quelque temps en une ame, on y trouve ses passées , sa piste , ^es alleures, son vent, pour quelque teinp-après qu'elle l'a quitté : mais petit à petit enfm tout cela s'évanouit, et on perd toute sorte de cognoissance que jamais la charité y ay testé.
Nous avons veu des jeunes gens bien nourris en l'amour de Dieu , qui se détraquant ont demeuré quelque temps au milieu de leur malheureuse décadence, qu'on ne lai-isoit pas de voir en eux des grandes marques de leur vertu passée ; et que l'habitude acquise du temps de la charité respugnantau vice présent, on avoit [)e\ne durant quelques mois de discerner s'ils estoient hors de la charité ou non , et s'ils estoient vertueux ou vicieux ; ju^ques à ce que le progrès faisoit clairement cognoi^ treque ces exercices vertueux ne prenoient pas leur origine de la charité présente, mais de la charité passée ; non de l'amour parfaict , mais de l'imparfaict , que la charité avoit laissé après soy , comme marque du logement qu'elle avoit fait en ces ames-là.
Or cet amour imparfaict est bon en soymesme , Theotime : car estant créature de la saincte charité , et comme de son train, il ne se peut qu'il no soit bon , et d'efTiCt à servir fideliement la charité, tandis qu'elle a séjourné dedans l'ame, et est
tousjours prest de la servir si elle y retour-
noit. Que s'il ne peut faire les actions de
TRAITÉ DE i;A.MOUR DE DIEU.
ne soit touchée do complaisance on ce bien : et lors nous usons de nostro liberté, et diî l'aullioiilé que nous avons sur nousniesme , provoquant no?tie propre cœur à repli(|ucr et renforcer sa première complaisance par des actes d'approbation et rcrjouyssance. 0 1 dit alors Tarae dévote, que vous estes beau , mon bien-aimé , (jue vous estes beau! vous estes « (4) tout » désirable ; ains vous estes le de>ir mes- » me. Tel est mon bien-aimé, et il est » Famy de mon cœur, ô filles de Hieru- » salem ! » Oquc beny soit à jamais mon Dieu , de quoy il e^t si bon : hé ! que je meure , ou que je vive , je suis trop heureuse de sçavoir que mon Dieu est si riche en tous biens , que sa bonté est infinie , et son infinité si bonne.
Ainsi , approuvant le bien que nous voyons en Dieu , et nous réjouissant d'iceluy. nou> fai^ons Tacte d*amour, que Ton appelle complaisance. Car nous nous plaisons du plaisir divin infiniment plus que du nostre propre : el c'est cet amour qui donnoil tant de contentement aux saincts , quand ils pouvoient raconter les perfections de leur bien-aimé , et qui leur faisoit pronoiicer avec tant de suavité que Dieu cstuil Dieu, a (2) Or sachez, diaoient-ils, » que le Seij;neur est Dieu » : 0 Dieu 1 mon Dieu, vous estes mon Dieu :« (3)J*ay » dit au Seigneur : Vous estes mon » Dieu , Dieu de n)on cœur, et mon Dieu » et le lot de mon heritaj;e éternellement. » IJ l'bt Dieu de no>tre cœur par ct'tte complairai.ce, d'autant que par icelle nostre caur l'en. brasse el le rend bien. 11 est nostre hei liage, d'autant que par cet acte niius jouys. ons de.^ bi; ns qui sont en Dieu , et, comme d'un Ijciitage, nous en tirons toute ::Oite de plai ir et de contentement. Par Ci.-tle complaisance nous beu\ons et maiiL^eon.'» spirituellement les perfections de la Diviiiile : car nous les nous rendons proprcd, et les tirons dedans noslre cœur.
(4; Les brebis de Jacob attirèrent dans leurs entrailles la variété des couleuis qu'elles \oyoient en la fontaine en laquelle on les abreuvoit; car en effect leurs petits agneaux s'en trouvoient par après tache-
(1) Caot. Caot. Y, 16.
(i, FmIuj. xutv. 1. " (8) Psalm. SY, i. PmUb.
uxu.M.
tez. Ainsi une ame esprise de Tamoureuse
complaisance qu'elle prend à considérer la Divinité et en iceWo une infinité d'excellence, en attire aussi dans son cœur les couleurs, c'esl-à-dire, la multitude des merveilles et perfections qu'elle contemple, et les rend siennes par le contentemenl qu'elle y prend.
0 Dieu 1 quelle joye aurons-nous au ciel, Theolime, lorsque nous verrons le bienaimé de nos cœurs, comme une mer infinie, de laquelle les eaux ne sont que perfection ( t bonté ? Alors, comme des cerfs, qui longiiemonl pourchassez et mal menez, s*abouchant à une claire et fraische fontaine, tirent à eux la fmischeur de ces belles eaux ; ainsi nos cœurs après tant de langueurs et de désirs , arrivans à la source forte et vivante de la Divinité, tireront par leur complaisance toutes les perfections de ce bien-aimé, et en auront la parfaicte jouyssance , par la rejouissance qu'ils y prendront, se remplissant de ses délices immortelles : et en celte sorte le cher espoux entrera dedans' nous, comme dans son lict nuptial, pour communiquer sa joye éternelle à nostre ame , selon qu'il dit luyme>mo , (1 j que si nous gardons la saincte loy de son amour, il viendra el fera soo séjour en nous.
Tel est le doux et noble larcin de l'amour , qui , sans décolorer le bien-aimé , se colore de ses couleurs; sans le de^pouil- 1er, se revest de sa robbe; sans lui rieo ester , prend tout ce qu'il a , et sans l'apauvrir, s'enrichit de ses biens : comme Tair prend la lumiv re, sans amoindrir la splen deur originaire du soleil ; et le miroiier la grâce du visage , sans diminuer celle de rhcmme qui bo mire.
a (i) lis ont esté faicts abominables, » c-omme les choses (ju'ilsont aymécs, » dit le prophète, parlant des meschuns : et on peut de me^me dire des bons, qu'ils se sont faits aimables comme les choses qu'ils ont aimées. Voyez, je vous prie, le cœur de Ste Claire de Monlefalcoz. Il prit tant de plai.-ir en la passion du Sauveur et à meujter la tres-Saincte Trinité, qu'aussi tirt.-t-jl dedans soy toutes les marques de la passion, et une représentation admirable de la Trinité, s'estant faict comme les choses qu'il aimoit. L'amour que le grand
(1^ Joui. UT, U. — W Oite, II, 10.