‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 134 sur 365 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Defamoarenie condoléance par laquelle la cornplaiianee de l'amour est encore mieux déclarée.

La compassion , condoléance, commiseration , ou miséricorde, n'est autre chose qo'une affection qui nous fait participer à Il passion et douleur de celuy que nous aimons, tirant la misère qu'il souffre dans oostre cœur, dont elle est appelée miséricorde, comme qui diroit une misère de cœur : rx)mme la complaisance tire dedans k rœur de Tamant le plaisir et contentement de la chose aimée. Or c'est l'amour qui fait l'un et l'autre effect, par la vertu qu'il a d'unir le cœur qui aime à ce qui est aimé , rendant parce moyen les biens et les maux des amis communs , et ce qui 8e passe en la compassion donne beaucoup de clarté à ce qui regarde la complaisance.

La compassion tire sa grandeur de celle

(1} h. otv.4. — (11) Calât n, 90^

? de l'amour qui la produit. Ainsi sont gran. I dos les condoléances desmeros sur les afflictions de leurs enfans uniques, comme rEï^crilure lesmoigne souvent. (4) Quelle i condoloance dans le cœur d'Ai^iar sur la douloiir de son îsmaël qu'elle voyoit presque périr de soif audosert ! (2) Quelle commisération en Pnmo de David sur la mort de son Absalon ! lié! ne voyez-vous pas le cœur maternel du grand aposlre, « (3) ma- » lade avec les malades, bruslant de zcle «pour les scandalisez, avec une douleur » conlinuelle pour la perle des Juifs, et » m(»urant tous les jours pour ses chers » enfans spirituels? » Mais surtout considérez comme Tamour tire toutes les peines, tous les tourmens , les travaux, les souffrances, les douleurs, lesblesscMires, la passion, la croix et la mort mesme de nostre Rédempteur dans le cœur de sa tressacréeMere! HelasI lesmesmos clous qui crucifièrent le corps de ce divin enfant, crucifièrent aussi le cœur de la Mère , les mesmes espines qui percèrent son chef, outrepercerent l'ame de cette More toute douce : elle eut les mesmes misères de son Fils par commisération ; les mesmes douleurs par condoléance; les mesmes passions par compassion ; et en somme , Twpée (4) de la mort qui transperça le corps de ce tres-aimé Fils, ouireperça de mesme le ccmrde celte tres-amanle Mère : dont elle pouvoit bien dire, qu'il luy esloit « (5) un bouquet de myrrhe au milieu do » ses mamelles, » c'e>t-à-dire en sa iwictrine et au milieu de son cœur. Jacob oyant la triste , quoy que fausse nouvelle de la mort de son cher Joseph , vous voyez quelle affliction il en sent: a (6) Ah! dit-il, » je descendray en regret aux enfers, » c'est-à-dire, au lymbe, dans le sein d'Abraham, « vers cet enfant. »

La condoléance tire aussi sa grandeur de celle des douleurs que l'on voit souffrir à ceux que l'on aime : car, pour petite que soit l'amitié; si les maux qu'on voit endurer sont extresmes, ils nous font une grande pitié. On voit pour cela Cosar pleurer sur Pompée : 0) et les filles de Hierusalem ne sceurent jamais s'empescher de pleurer sur Nostre-Seigneur, bien que la pluspart

(1) Geoet. XXI. — (1) U. Rer. xviii. 89.

(S) H- ad Cor. xi» kt. Rom. ix. 1. Lad Cor. xt,S1.

(«} Lac. ii.U. — (•) Caot. Câot. I, 11.

{•) GeoM. xuTii, M.— (7) Lae. ▼, xjuu. 17.

nG

TRAITÉ DE L^àMOUR DE DIEU.

d'entre elles ne luy fussentpas grandement afltTtionnées : comme aus^-i les amis de Job (1), quoyquo mauvais amis, fircnidos grands gemiss^emens , voyant rcffroyable 6pi*rlarlc de son incomparable misrre.

(é) Et quel grand coup de douleur au cœur do Jiicob , de penser que son cher enf.int estoit tres|)assô d'une mort si cruelle, comme est celle d'eslre dévoré d'une besie sauvage 1 Mais la commisération , outre tout cela, se renforce merveilleusement par la présence de Tobject misérable. Pour cela la pauvre Agar s'esloignoil de son ûls languissant; afjn d'alléger en quelque sorte la douleur de compa>sion quelle senloit, disiint : « (3) Je no verray pas mourir Ten- » faut » : (i) comme au contraire Nostre- Scij^neur pleure, voyant le sopuk rc de son bien-aiiné Lazare, (5) et regardant sa chère Hierusalom ; (6) et noslre bon homme Ja*» cobe.-^loiiiré de douleur quand il voit la roLbe ensanglantée de son pauvre petit Joseph.

Or autant de causes agrandissent la complaiî^ance. A mesure que i'amy nous est plus cher , nous avon» plus de plaisir en son contentement , et i^on bien entre plus avant en noslre anie Que si le bien est rxcclh ni, nostre joie en est aussi plus grande. Mais si nous voyons Tamy en la joiiyssance d'icoluy , nostre resjouiasance en devient exiresme. Quand le bon Jacob sceiit que son Olsvivoit,ô Dieu I quelle joye ! 0 (7) son esprit revint en luy , il reve.-cul » , el par manière de dire , il ressuscita. Mais qu'rsl-cc à dire, il revoscut ou il rrs.>u&cilu? Tlieolimo, les esprits no meurent de leur propre mort que par le ptxlié qui les se^tare de Dieu, lequel est leur vraye vie surnaturelle ; mais ils meurent quelquefois de la mort (l'autruy ; et cela arriva au bon Jacob duquel nous parlons. Car l'amour , qui lire dans le cœur de l'amant le bien et le mal do la chose aimée, fun p<ir complaisance, l'autre par cominiHMatiun , tira la mort do Taimable Joseph dans le cœur de lamant J<iCoU ; et par un miracle impossible à toute autre puissance qu'à celle de l'amour , l'esprit de ce bon perc esloit plein do la mort do celuy (pii o>toit vivant et régnant , d au-

(\) Jm|>. Il, 12.

(« (.eues, xxxtii, 3*. — (3) IbiJ. xu, 16. (*; JiMii. XI, 83. — (6; Luc. xu,*l.

(•) «.eue». XXXVII. —(7; Ibid. XtT, fT.

tant que Taffection ayant esté tron vança Teffect.

Or , quand au contraire il sceut q riié son gis estoit en vie, l'amour q si longuement tenu le trespas pre du fils dans Tesprildece bon {lere.

qu'il avoit esté deceu, rejella p ment celte feinte mort, el en sa entrer la véritable vie de ce mesme Aittîii donc il rei^etcut d'une nouvi parce que la v*e de son fils entra ri esprit |)ar complaisance, et l'anii contentement nompareil ; duquel vaut assouvy , et ne tenant plus d aucun autre plaisir en comparai celny, c II mesuflSl, dil-il , si moi » Joseph est en vie. ». Mais quam propres yeux il vit parexi)eriencel des grandeurs de ce cher enfant sen , panché sur luy , et pleurai long-temps sus le col d'iceluy :<t \U * (4) maintenant je mourray joyei a cher nis , puisque j'ai veu vostre » que vous vivez encore. » 0 Dieu timo, quelle joyel et que ce \ l'exprime excellemment J Car que dire par ces paroles : Maintenant} ray content , puûque fay veu li sinon que son allej;rcsse est si j:

qu'elle est capable do rendre joy agréable la mort mesme , qui est trisle et horrible chose du monde, moy , je vous prie, Theolime , qui plus le bien de Joseph, ou luy jouyt, ou Jacob qui s'en resjouyt"?

si le bien n'est bien que pour le ce ment qu'il nous donne , le pcre en { cl plus que le fils : car le fils, avec lité de vice-roi qu'il possède , a pai quent beaucoup de soins et d'à mais le père jouyt par complaisa possède purement ce qui est de celle grandeur et dignité de son fil charge , saiis soin et sans peine. Je ray joyeux^ dil-il, llcias 1 qui son conlenlemcnt? Si la nicrl me peut troubler sa joye , qui la pour jamais altérer? Son aise vit emmy tresses de la mort , qui le pourra esteindre ? a (2) L'amour est fortco » mort j » et les allégresses de I surmontent les tristesses de la mo la mort ne les peut faire mourir , j

(1) Genefl. xtvi, 80.— (t> CaoL Caot. tiii. ê.

UVRE V, CHAFITRE V.

avfye : si que, comme il y a un feu qui par merveille se nourrit en une fontaine proche de Grenoble, ainsi que nous savons fort asseuremrnt , et que mesme le grand Sîiinct Augustin atteste; aussi la «aincle charité est si forte qu'elle nourrit ses flammes et sei^ consolaiions emmy les plus tristes angoisses de la mort ; et « (4} les eaux des tribulations ne peuvent >esteindre son feu. »

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