CHAPITRE V
Ito 1« eondol0iiiAe et complaisance defamonr •D la patciou de Nostre-Seigoeur.
Quand je voy mon Sauveur sur le mont des Olives, avec son « (2) ame triste jus- »qu*à la mort; » hé ! Seigneur Jésus , ce dis-je, qui a peu porter ces tristesses de la mort dans Tame de la vie , sinon l'apiour , qui excitant la commisération , attira par icelle nos misères dans vos^re cceur8ouverain?Oruneitme dévote voyant cet abysme d^ennuys et de détresses en ce divin amant, comme peut-elle demeurer sans une douleur sainctement amoureuse?
Mais considérant d*ailleurs que toutes les aOliclions de son bien-aimé ne procèdent pas d*aucune imperfection ni manquent de furce ^ains de la grandeur de sa chère di* lection; elle ne peut qu'elle ne se fonde (ouïe d'un amour sainctement douloureux.
8i qu'elle s'escrie, je suis noire (3) de douleur par compassion, mais je suis belle d'amcur par complaisance ; les angoisses de mon bien-aimém^ont toute deco/or^e(4j. Car comme pounoit une Qdelie umanle voir tant de lourmens en celiiy qu'elle aime plus que sa vie, sans en devenir toute tran:>ie , bave et desseichee de douleur ? Les pavillons des nomades , perpétuellement exposez aux injures de i'air et de la guerre , sont pre>que toujours frippezet couverts de poussière; et moy, tout exposée aux regrets que par condoléance je reçois des travaux nompureils de mon divin Sauveur , je suis toute couverte de detresse» et transpercée de douleur. Mais parce que les douleurs de celuy que j aime
t)rovieiinelu de son amour , à mesure qu'eles m ullligent par compassion , elles me délectent par complaisance. Car comme
(1) Cânt. Caot. th.— (I) Matth. uti, SS. (i) UiiL Gant 1,4^4) IMiL !•!.
pourroit une fidelle amante n*avoir pas un extresme contentement de se voir tant aimée de son colcî^te espoux? Pour cela doncques la beauté de Tamour est en la laideur de la douleur. Que si je porte le deuil sur la passion et mort de mon roy , toute hasiée et noire de regret , je ne lai>se pas d'avoir une douceur incomparable de voir fexcez de son amour emmv les Iravaux de ses douleurs. Et (4) les tentes de Salomon toutes brodées et recamées en une admirable diversité d'ouvrages , ne furent jamais si belles que je SMiis contente, et par conséquent douce , amiable et agréable en la variété des sentimens d'amour que j'ay parmi ces douleurs. L'amour esgale les amans : hé ! je le voy , ce cher amant , qu'il est un feu (2) d'amour bruslani dans un 6uû<onespineux de douleur, et j'en suis tout de mesme : je suis tout enflammée d'amour dedans les haillers de mes douleurs, je suis un lys environné d'espines{3). Hé 1 ne veuillez pas regarder seulement les horreurs de mes poignantes douleurs, mais voyez la beauté de mes agréables amours. Hélas ! il soufl're des douleurs insupportables, ce divin amant bicn-aimé : c'est cela qui m'attriste et me fait pasmer d*angoisses : mais if prend plaisir à soufTrir , il aime ses lourmens et meurt d'aise de mourir de do(deur pour moy. C'est pourquoy, Ccmme je suis dolente de ses douleurs, je suis aussi toulo ravie d'aise de son amour : non-seulement je m'attriste avec luy , mais je me glorifie en luy..
Ce fut cet amour , Theotime, qui attira sur l'amoureux seraphique sainct François les stigmates, et sur Tamoureuse angclique saincte Catherine de Sieime les ardentes blessures du Sauveur , la complaisance amoureuse ayant aiguisé les pointes de la compassion douloureuse, ainsi que le miel rend plus ponetrant et sensible l'amertume de l'absinthe : comme au contraire la souefve odeur des roses est aflinée par le voisinage des aulx qui sont plantez près des rosiers. Car de mesme Tamoureuse complaisance que nous avons prise en l'amour do Nostre-Seigneur , rend inflniment plus forte la compassion que nous avons de ses douleurs : comme réciproquement,
(1) Caot Cant. i, 4. — (1) Exod. m, S. (9) Caat. Gant, u, 1.
repassans de la compassion des douleurs à la complaisance des amours , le plaisir en est bien plus ardent et relevé. Alors se praclique la douleur de Tamour , et Tamour de lu douleur : alors la condoléance amoureuse et la complaisance douloureuse, comme d*autrcs Esaii et Jacob , débattaris {\) à qui fera plus d'efTort , mettent Tîmie vu des convulsions et agonies inorovî.bUs ; et se fuit une extase amoureusmiiiil douloureuse, et douloureusement anioiiroiisc. Aussi ces grandes âmes de sairicl Fiv.nçois cl saincte Catherine sentirent des amours nompareilles en leurs douleurs, et des douleurs incomparables en leurs amours, lorsqu'elles furent stigmalizécs; ^avourant l'amour joyeux d'endurer pour Tamy, que leur Sauveur exerça au hUpresmc degré sur Tarbre de la croix. Ainsi niiisl l'union précieuse de nostre rœur avec son Dieu , laquelle, comme un Benjamin mystique , est « enfant de dou- » leur et de joye tout ensemble (2) ».
Il ne se peut dire, Theotimo, combien le Sauveur désire d'entrer en nos âmes par cet amour de complaisance douloureuse.
a(1) Helas, dil-il, ouvre-moy, ma chore » bœur, ma mie , ma colombe , ma toute » pure; car ma leste est toule pleine do » rosée, et mes cheveux des gouttes de la » nuil. » Qui est cette rosée et (jui sont ces gouttes de la nuit, binon lesafllictionset peines de su passion? Les perles , certes , (ccmme nous avons dit assez souvent) ne sont autre chose que gouties de la rosée , que la fraiseheur de la nuitesploye sur la face de la mer, receues dans les escailles des buistres ou mercs-perles. Hé I veut dire le divin amoureux de i'ame, je suis chargé des peines et sueurs de ma passion qui se pas>a presque toute , ou es ténèbres de la nuict, ou en la nuict des ténèbres que le soleil s'obscurcissantlitau plus fort de son mi'.ly. Ouvre doncques ton cœur devers moy, comuie les merob-perles leurs escailles du coslé du ciel , etje re.-pandray sur toy la roftéu de ma passion cjui se couver- 1:1 ii en perles de con&oliition.
/l; GotiL'u. xxv,S2. — (s; IbiJ. xxxv, 18. i6) (..lit. CàuU v.S.
TRAITÉ DE L'AMOUR DE D^EU