CHAPITRE Vn
Comment le desir d'exalter et magnifier Dieu noQS sépare des plaisirs inférieurs, et noat rend attentifs aux perfections divines.
Doncques l'amour de bienveuillance nous fait désirer d'agrandir en nous de plus ea plus la complaisance que nous prenons en la bonté divine : et pour faire cet aggrandissement, Tame se prive soigneusement de tout autre plaisir pour s'exercer plus fort à se plaire en Dieu. Un religieux demanda au dévot frère Gilles, Tun des premiersetplussainctscompagnonsdeS.Frao* çois, ce qu'il pourroit faire pour estre plus agréable à Dieu; et il lui respondit en chantant , « l'une à Tun , l'une à l'un. » Ce que par après expliquant : donnez tousjours, dit-il , toute vostre ame qui est une à Dieu seul qui est un. L'ame s'escoule par les plaisirs, et la diversité d'iceux la dissipe et l'empesche de se pouvoir appliquer attentivement à celui qu'elle doit prendre en Dieu. Le vray amant n*a presque point de plaisir, sinon en la chose aimée. Ainsi a (3) toutes choses sembloient ordure » et boue au glorieux S. Paul , en comparaisoo de son Sauveur. Et l'espouse sacrée n'est toute que pour son bien-aimé : « (4) Mon » cher amy est loutà moy, et moyje suis » toute à lui. B Que si l'ame qui est en cette saincte affection rencontre les créatures, pour excellentes qu'elles soient , voire mesme quand ce seroient les anges, eJle ne s'arreste point avec icelles» sinon autant qu'il faut pour estre aidée et secourue en son desir. Dites-moy doncques, leur
(1) Lac, I, 4«. — (1) Ibid. 47.
(S) Ad. Philtpp. III, t. — (4) Cant. Ctot. ii. is.
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1BÂ1T£ de L'AMOUR DK MBU.
fait-elle, ditefl-moy, je vous en conjure» c (0 avet-vous point veu celuy qnl est » Tamy de mon ame?»La glorieuse amante Magdeleîne rencontra les anges au sepulchre, qui lui parlèrent sans doute angeli* quement, c'est-à-dire, bien suavement, voulant appaiser Pennuy auquel elle es* toit ornais au contraire, tout espleurée, elle ne sceut prendre aucune complaisance ny en leur douce parole , ny en la splendeur de leurs habits, ny en la grâce toute céleste de leur maintien , ny en la beauté tout aimable de leurs visages; aîns toute | couverte de larmes , <r (2) ilsm'ont enlevé ; » mon Seigneur, disoil-ello,et je ne sçîiy où ils l'ont mis : » et se tounuint, « elle voit son doux Snuveur, » mais en forme de jardinier, dont son cœur ne se peut contenter; car toute pleine de l'amour de la mort de 8on maistre, elle ne veut point de fleurs , ny par convoquent de jardinier. Elle a dedans son cœur la Croix , les doux, Icsespincs ; ello cherche son cruciflé. Hé ! mon cher maistre jardinier, dit-elle, si vousaviezpout-eslre point planté mon bicnaimé Seigneur trcspassé comme un lys froissé et fanné entre vos fleurs; « (3) di- » tes-lc-moy vislement, et nioy je Tcm- » porleray. » Mais il ne l'appelle pas piustost par son nom , que toute fondue en plaisir, « (4) Hî^ , Dieu , dit-elle , mon mais- »tre! » Rien certes ne la peut assouvir, elle ne sçauroit se plaire avec les anges, non pas mesme avec son Sauveur, s'il ne paroisl en la forme en laquelle illuy avoit ravy son cœur. (5) Les mages ne peuvent se complaire ny en la beauté de la ville de HIeru-alem , ny en la magnificence de la cour d'Herodes, ny en la clarté de l'estoile ; leur cœur cherche la petite spelonque et le petit enfant de Bethléem. (6) La mère de belle dilection , et Tespoux de tres-sainct amour ne se peuvent airesler entre les parens et amis, ils vont tousjours en douleur cherchant (7) l'unique objet de leur complaisance. Le désir d'agrandir la saincle complaisance relranclie tout autre plaisir pour plus fortement practiquer celui auquel la divine bienveuillanco l'excite.
Or, pour encore mieux mj>griificr ce sou-
(1) Gant CJinl. m, 8 —(2) Juan, xx, IS.
(•) Joan XX, II.
(4) Juan- XX, 16. — (6) MatUi. il.
(•; Lm, ii.-.(T;Lao,ii.
verain bien aimé. Famé va toujoun € (4) cherchant la face d*iceluy i, c'est* à-dire, avec une attention tousjours plus soigneuse et ardente , elle va remarquant toutes les particu'aritcz des beautez et perfections qui sont en luy, faisant un pro« grès continuel en cette douce recherche de motifs qui la puissent perpétuellement presser de se plaire de plus en plus en Tincompréhensible bonté qu'elle aime. Ainsi David cotte par le menu les œuvres et merveilles de Dieu en plusieurs de ses psaumes célestes; (2) et l'amante sacrée arrangées cantiques divins comme une armée bien ordonnée toutes les perfections de son es* poux, Tune après l'autre , pour provoquer son ame à la tres-saincte complaisance, afln do magnifier plus hautement son excellence , et d'assujettir encore tous les autres esprits à l'amour de son amy tant aimable.