LITRE V , CHAPITRE XI
aUPlTBE XI.
Gtmma nous praciîquons l'anioor de bienveuillance es louanges (|ue nostre Rédempteur et sa mère donnent à Dieu.
Nous allons donc montant en cesainct ^ercice de degré en degré , par les créatures que nous invitons a louer Dieu , pas* sant des insensibles aux raisonnables et intellectuelles , et de rE.:;lise militante à la triomphante, en laquelle nous nous relevons entre les anges et les saincts, jusqu'à ce qu'au-dessus de tous nous ayons rencontré la tres-sainctc Vierge, laquelle d'un air incomparable loue et magnifie la Divi*> nitë plus hautement , plus sainctcment et plus délicieusement que tout le reste des créatures ensemble ne sçauroit jamais faire.
Estant, il y a deux ans , à Milan , où la vénération des récentes mémoires du grand «rchevesque seinct Charles m'a voit attiré avec quelques-uns de nos ecclésias* tiques, nous ouysmes en diverses Eglises plusieurs «ortes de musique : mais en un monastère de filles nous ouysmes une religieuse, de laquelle la voix estoitsi admirablement délicieuse qu'elle seule respandoit incomparablement plus de suavité dans nos esprits que ne fil tout le reste ensemble, qui, quoyqu'exceilent, sembioit nesBtmoins n'estre fait que pour donner lustre et rehausser la perfection et l'esclat de cette voix unique. Ainsi , Theoliine , entre tous les chœurs des hommes et tous les chcBurs des anges on entend cette voix hautaine de la tres-saincte Vierge, qui, re^ levée au-dessus de tout, rend plus de louange à Dieu que tout le reste des créatures. Aussi le Roy céleste la convie tout particulièrement à chanter : a (4) Monstre- » moy ta face, dit-il, ô ma bien-aiinée : que » ta voix sonne à mes oreilles, car ta voix »est toute douce, et ta face toute belle. »
Mais ces louanges que cette M«tc d honneur et de belle dilection (2) avec toutes les créatures ensemble , donne à la Divinité , quoyqu'excellentes et admirables , sont neantmoins si infiniment inférieures au mérite infiny de la bonté do Dieu, qu'elles n'ont aucuntî proportion avec iceluy ; et partant , quoyqu'elîes contentent grandement la sacrée bicnveuillance que le cœur
(1) Caal. Oant u, it, 14. — (i) Eod. utt, »*
amant a pour son bîen-aimé , si est-ce qu'elle^ ne Tassou vissent pas. 11 passe donc plus avant, et invite le Sauveur de louer et glorifier son Perc éternel de toutes les bénédictions que son amour filial luy peut fournir. Et lors , Theotime , l'esprit arrive en un lieu de silence ; car nous ne sçaVons plus faire autre chose qu'admirer. 0 quel cantique du Fils pour le Père! é que ce cher bien-aimé , a est beau entre tous les B enfans des hommes ! (1) » ô que sa voix est douce , comme procédante des « !e- » vres (*2) sur lesquelles la plénitude de la « grâce est respandue ! » Tous les autres sont parfumez , mais luy il est le parfum me*?me : les autres sont embaumez, mais luy il est le beaume respandu (3). Le Père éternel reçoit les louanges des autres comme senteurs de fleurs particulières; mais au sentir des bénédictions que le Sauveur luy donne , il s'écrie sans doute : a (4) 0 voicy l'odeur des louanges de mon 5 Fils, comme l'odeur d'un champ plein de » fleurs (jfic j'ay beny. « Ouy, mon cher Theotime, toutes les bénédictions que TEgiise miHtante et triomphante donne à Dieu , sont bénédictions angeliques et humaines : car si bien elles s'adressent au créateur, toutesfois elles procèdent de la créature ; mais celles du Fils elles sont divines, car elles ne regardent pas seulement Dieu comme les autres, ains elles proviennent de Dieu ; car le Rédempteur est vray Dieu : elles sont divines , non-seulement quant à leur fin , mais quant à leur origine; divines, parce qu'elles tendent à Dieu. Dieu provoque l'ame, et donne la grâce requise pour la production des autres louanges : mais celles du Rédempteur, luy qui est Dieu les produit luy-mesme; c'est pourquoy elles sont infinies.
Celuy qui le matin ayant ouy assez longuement entre les boscages voisins un gazouillement agréable d'une grande quantité de serins , linottes, chardonnets et autres tels menus oyseaux , entendroit enfin un maistre rossignol , qui en parfaicte mélodie rempliroit l'air et l'oreille de son admirable voix, sans doute qu'il prefereroit ce seul chantre boscager à toute la troupe des autres. Ainsi après avoir ouy toutes les louanges que tant de différentes crea-
(l)Pt.xuT.S--{4IWd.
(i) CaAi. eut. I, t. - (*) QMm. Mvii. tt.
TRAITÉ DE L*AMOini DE DIEU.
liircâ , à Fenvy les unes dos autres , renflcnl unnnimonienlàleurCnMtour; quand enfin on escoule celle du Sauv^mr, on y trouve une certaine inimité de mérite, de valeur, de suavité qui surmonte toute espérance et attente du cœur ; et Tumc alors, cx)n)me resveillée d'un profond sommeil , f'ftt tout à coup ravie par Textremité de la douceur de telle mélodie.
Hé , je l'entonds , ô la voix, « (4) la voix »de mon bien-aimé l » voix reyne do toutes les voix, voix au prix de laquelle les autres voix ne .-^ont qu'un muet et morne silence. Vovez comme ce chcramv s'eslance, « (^) le voici qui vient tressaillantes plus X haute» montagnes, outrepassant les col- »lines. » Sa voix retentit au-dessus des séraphins et de toute créature ; il a la weu'é de chevreuil (3) pour pénétrer plus avant que nul autre en la beauté de Tobject sacré qu'il veut louer : il aime la mélodie de la gloire et louange de son Père plus que tQus; c'est pourquoy il fait des tressaillemens , des louanges et benedi(^ons audessus de tous. Tenez, le voilà (4)-ce divin amour du bien-aimé, comme « i^ estder- » riere le paroy » de son humanité ; voyez qu'il se fait entrevoir par les playesde son corps cl rou\erture de son flanc, acx)mme » par des fcnestres et comme par un treil- » lis au travers duquel il nous regarde. »
Ouy certes, Tlicolime, l'amour divin , assis sur le cœur du Simveur comme sur son Ihrosne royal , regarde par la fente de son r(>sté percé tous les cœurs des enfans des hommes. Car ce cœur estant le roy des cœiiis. tiont tousjours ses yeux sur les cœurs. M'.iis comme ceux (jui regardent au traver.-des treiilis voyent et ne sont qu'entrovouz , ainsi le divin amour de ce cœur, ou pliitosl ce cœur du divin amour, voit tousjours chiireuient les nostres et les regarde dos yeux de ^a dilection ; mais nous ne le v^ons pas pourlanl, seulement nous Tenlrevoyons. Car, à Dieu, si nous le voyions ainsi qu'il v<l , nous mourrions d'amour pour luy , puisque nous sommes mortels, comme luy-me,-me mourut pour nous, tandis qu'il cstoil mortel , et comme il en mourroit encore ti niuinteniuit il nVsloil imniortel. 0 bi nous 0}ions ce divin (aur comme il chimto d'une voix d'infinie
(1) C.iil. Cnnt. 11. 8.
(t) OtuL CauL 11, 8- — (3) UM. 9. -^ («) Ibid.
douceur le cantique de louange à la divinité ! Quelle joye , Theotime , quels effbrts de nos cœurs pour se lancer afin de les tousjours ouyr! il nousysemond certes, ce cher amy de nos âmes : Sus , leve-toy^ dit-il , sors de toy-mesme , prends le vol vers moy , ma colombe, ma treê-belle (4), en ce céleste séjour où toutes choses sont joye , et ne respirent que louanges et be nedictions. Tout y fleurit (2), tout y respandde la douceur etdu parfum : lestotirierelles qui sont les plus sombres de toui les oyseaux , y resonnent neantmoins leur ramage : Viens, ma bien-aimée toute chère; et pour me voir plus clairement , viens es mesmes fenestres par lesquelles je te regarde : viens considérer mon cœur en la caverne (3) de l'ouverture de mon flanc qui fut faicte lorsque mon corps, comme une maison réduite en masures ^ fat si piteusement démoli sur Tarbre de la croix ; viens et me monstre ta face (4). Hé 1 je la voy maintenant sans que tu me la monstres , mais alors je la verray , et tu me la monstreras , car tu verras que je te voy ; fay quefescoute ta tJoûr(5) , car je la veux allier avec la mienne; ainsi ta face sera belle , et ta voix tres-agreabîe. 0 quelle suavité à nos cœurs , quand nos voix unies et mosiécs avec celle du Sauveur participeront à l'infinie douceur des louanges que ce Fils bien aimé rend à son Père éternel !