‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 143 sur 365 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Description de la Uieologt«nfy6(i<|ue, qui a'esi autre chose que ToraisoD.

Notis avons deux principaux exercices de nostrc amour envers Dieu ; l'un nffeclif , et l'autre cffeclif, ou comme dit S. Bernard , actif. Par celui-là nous affectionnons Dieu et ce qu'il affectionne : par celuy-cy nous servons Dieu , el faisons ce qu'il nous ordonne. Celuy-là nous joint à la bonté de Dieu, celuy-cy nous fait exécuter sa volonté. L'un nous remplit de complaisance, de bienveuillancc , d'cblans , de souhaits , de souspirs et d'ardeurs spirituelles , nous faisant practiquer les sacrées infusions et meslanges de noslre esprit avec celuy de Dieu; l'autre respand en nous la solide resolution , la fermeté de courage el l'inviola- We obeyssance requise pour effectuer les ordonnances de la volonté de Dieu ; et pour souffrir, agréer, approuver et embrasser tout ce qui provient do son bon plaisir.

L'un nous fait plaire on Dieu , l'autre nou» fait plaire à Dieu. Par l'un nous concevons, par l'aiiiie nous produisons. Par l'un nous € mêlions Dieu sur nostre ccur (l), »

comme un etondart d'amour auquel toutes nos affections se rangent ; par l'autre nous le « (2) mettons sur nostre bras , » comme une epée de dileclion par laquelle nous faisons tous les exploits des vertus.

Or le premier exercice consiste principalement en l'oraison , en laquelle se passent tant de divers mouvemens intérieurs, qu'il est impossible de les exprimer tous , non-seulement à cause de leur quantité , mais au-^si à raison de leur nature et qualité; laquelle estant spirituelle, ne peut estre que grandement déliée et presqu'imperceptible à nos entendemens. Les chiens les plus sages et les mieux dressez tombent souvent en deffaut , perdant la piste et le sentiment pour la variété des ruses dont les cerfs usent, faisant les horvaris , don-

ii) Canl. Gant, fin, 1. -(l) IMd.

UTRE VI, GHAPITRB I.

feant lechange et practiquant mille malices pour s^echiipper devant la meute; et nous perdons souvent de veuè' et de cognois- 8ance nostre propre cœur en l'infinie diversité des mou vcmons pour lesquels il se tourne en tant de f:içons et avec une si grande promptitude qu'on no peut discerner ses erres.

Dieu seul est celuy qui , par son infinie science , voit , sonde et pénètre tous les tours et contours de nos esprits : il « (4 ) en- » tend nos pensées de loin , il trouve tous »DOS sentiers, faufilans et détours: sa «science en est admirable,* elle prévaut > au-dessus de nostre capacité , et nous n'y » pouvons atteindre, p Certes , si nos esprits vouloient faire retour sur eux-mesmes par les reflechissemens et replis de leurs actions, ilsentreroienten des labyrinthes esquels ils perdroient sans doute Tyssuë , et ce seroit une attention insupportable de penser quelles sont nos pensées , considérer nos considérations, voir toutes nos veuës spirituelles, discerner que nous discernons, nous ressouvenir que nous nous ressouvenons: ce seroit des entortillemens que nous ne pourrions défaire. Ce traité est donc difficile , surtout à qui n*est pas homme de grande oraison.

Nous ne prenons pas icy le mot d'oraison pour la seule prière ou demande de quelque bien , respandue devant Dieu par les 6deles, comme saint Basile le nomme , mais comme sainct Bonavenlure , quand ilditque Toraison , à parler généralement, comprend tous les actes de contemplation ; ou comme S. Grégoire Hyscene , quand il enseignoit que Toraison est un entretien et conversation de Tame avec Dieu; ou bien comme S. Chrysostome, quand il asseure que Toraison est un devis avec la divine Majesté ; ou enfin comme S. Augustin et S. Damascene , quand ils disent que Toraison est une montée ou eslevement de l'esprit en Dieu. Que si l'oraison est un colloque , un devis , ou une conversation de rame avec Dieu , par icelle donc nous parions à Dieu , et Dieu réciproquement perle à nous; nous aspirons à luy et respirons en luy , et mutuellement il inspire en Boos et respire sur nous.

Mais de quoy devisons-nous en Toriiison? quel est le subjeci de nostre entretieaY

Theotime , on n'y parla que de Dieu ; car de qui pourroit deviser et s'entretenir Ta* mour que du bien-aymé*^ et pour cela Toraison et la théologie mystique ne sont qu'une mesme chose. Elle s'appelle théologie , parce que, comme la théologie speculative a Dieu pour son objet, celle-cy aussi ne parle que de Dieu , mois avec trois difierences : car 4 . celle-là traictede Dieu» en tant qu'il est Dieu ; et celle-cy en parle^ en tant qu'il est souverainement aimable; c'est-à-dire , celle*là regarde la Divinité de la supresmc bonté , et celle-cy la supresme bonté de la Divinité. 2. La spéculative traicte de Dieu avec les hommes et entre les hommes , la mystique parle de Dieu avec Dieu et en Dieu mesme. 3. La specu* latlve tend à la cogooissance de Dieu , et la mystique à l'amour de Dieu : de sorte que celle-là rend ses écoliers sçavans»

doctes et théologiens ; mais celle-cy rend les siens anlens , affectionnes , amateurs de Dieu , et Philoléesou Theophiles.

Or elle s'appelle mystique , parce que la conversation y est toute secrette, et ne se dit rien en icelle entre Dieu et l'ame que de cœur à cœur piir une communication incommunicable à tout autre qu'à ceux qui la font. Le langage des amans est si parti* cuiier que nul ne l'entend qu'euz-mesmes. «(4) Je dors, disoit l'amante sacrée, et » mon cœur veille i^hé 1 voilà que mon bien- » aimé me parle. » Qui eust çu deviner que cotte espouse estant endormie eust neantmoins devisé avec son espoux? Mais où Taniour règne, on n'a point besoin du bruit des paroles extérieures , ny de l'usage des sens poui^s'entretenir ets'entr'ouyr l'ua à l'autre. En somme , l'oraison et théologie mystique n'est autre chose qu'une conversation par laquelle rame s'en! retientamou* reusement avec Dieu de sa tres-aimable bonté pour s'unir et joindre à icelle.

L'oraison est une manne (2) pour l'infi* ni té des gousts amoureuxetdes précieuses suavitex qu'elle dotme à ceux qui en u:^ent: mais elle est itcreUe (3) parce qu'elle tombeavant la ciarlé(i) d'aucune science, en la solitude mentale où l'ame traicie seule à seule avec son Dieu, t (5) Qui est » celle-cy , peut-on dire d'elle , qui monte

(1) CaDl. Cant ▼. t.

(S) Apoc II. IT. — (8) Ibld.

(4) Cx. &T1, it, 14. — (•; CuL Caai. lu, ••

TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU

» par le désert comme une nuée de par- » fumsr dé myrrhe , d*encens et de tonales les poudres du parfumeur?» Au- si le désir du secret Tavoit incitée de faire cette supplication à son espoux : « (1) Ve- » nez, mon bien-aimé, sortons aux champs, »8cjournons es villages; » pour cela Pâmante celeslo est appelée tourterelle . oyseau qui se plaist es lieux ombrageux et solitaires , esquelles elle ne 'sert de son ramage que pour son unique paron , ou le flattant tandis qu*il est en vie , ou le regrettant après sa mort. Pour cela au Cantique Tespoux divin et Tespouse céleste représente leurs amours par un continuel devis. Que si leurs ^mys et amies parlent parfois emmy leur entretien, ce n*est qu'à la dérobée , et de sorte qu'ils ne troublent point le colloque. Pour cela la bienheureuse mère Thérèse de Jésus trouvoit plus de profit au commencement es mystères où Nostre-Seigneur fut plus ï^eul , comme aa jardin des Olives, et lorsqu'il fut attendant la Samaritaine ; car il luy estoit advis qu'estant seul , il la devoit plustost admettre auprès de luy.

L*amour désire le secret ; et quoyque les amans n'ayent rien à dire de secret, ils se plaisent loutesfois à le dire secretlement : et c'est en partie, si je ne me trompe, parce qu'ils ne veulent parler que pour eux-mcsmes; et disant quelque chose à haute voix , il leur est advis que ce n'est plus pour eux seuls; partie, parce qu'ils ne disent pas les choses communes à la façon commune, ains avec des trails particuliei*s et qui ressentent la spéciale affection avec iaqucHIe ils parlent. Le langa<:;e de l'amour est commun quant aux paroles, mais quant à la manière et pronociation , il est si particulier que nul ne l'entend , sinon les amans. Le nom d'amy estant dit en commun n'est pas grand'chose, mais [ estant dit à part, en secret, à l'oreille , il ' veut dire merveille ; et à mesure qu'il est dit plus sccrcttemt»nl , sa signification en I est plus aimable. 0 Dieu 1 quelle différence entre le iàngo-rc de ces ancien-^ amateurs delà Divinité, Ignace , Cyprien , Chrysostome, Augustin, Hilaire, Ephrem , Gre- ; goirc , Bernard , et celui des théologiens ' moins amoureux 1 Nous usons de leurs mcsmes mots, mais entr'eux c'estoient |

(1) Cent. Cent. TU. 11. j

des mots pleins de chaleur et de la suavité des parfums amoureux : parmy nous ils sont froids et sans aucune senteur. L'amour ne parle pas seulement par la langue , mais par les yeux , les soupirs et contenances. Ouy mesme le silence et la taciturnité luy tiennent lieu de parole. (4) « Mon cœur vous Ta dit, ô Seigneur 1 » ma face vous a cherché : ô Seigneur , Je » chercheray vostre face. » « (2) Mes yeux D-ont defailly , disant : Quand me console- Drez-vous? » (3) Exaucez ma prière, ô V S(Mgneur , et deprecation : escoutez de » vos oreilles mes larmes. » « (i) Que la » prunelle de ton œil ne se taise point , » disoit le cœur désolé des habitans de Hierusalem à leur propre ville. Voyez-vous , Theotime , que le silence des amans affligez parle de la prunelle des yeux et par les larmes. Certes , en la théologie mystique c'est le principal exercice de parler à Dieu et d'ouyr parler Dieu au fond du cdbur : et parce que ce devis se fait par de tres-secrettes aspirations et inspirations , nous l'appelions colloque de silence ; les yeux parlent aux yeux, et le cœur au cœur, et jiul n'entend ce qui se dit que les amans sacrez qui parlent.

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