‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 144 sur 365 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De la meditaUon , premier degré de Toraison oa théologie mysiiqae.

Ce mol est grandement en usage dans les >ainctes Escritures , et ne veut dire autre chose qu'une attentive et réitérée pensée propre à produire des affections ou bonne> ou mauvaises. Au premier psalme, l'homme est dict : « (5) bienheureux qui a «savolonlé en la loy du Seigneur, et qui méditera en la loi d'iceluyjour etnuict.» Mais au second psalme : (6) Pourquoy ont fremy les nations et les peuples ? Pourquoy ont-ils medilé choses vaines? La méditation doncqiies se fait pour le bien et pour le mal. Toutesfois , d'autant cju'en l'Escriture sainclo le mot de méditation est employé ordinairement pour l'attention que l'on a aux choses divines , afin «le s'exciter à les aimer , il a esté par manière de dire canonisé du commun couhentement des

(1) P». xxf I. 8 — (Jj Pi. ctviii, 81. (8) Pt. xxxviii, 18. — (4) Tbreo. ii, 18. (•; P«. 1, 1. — (6) P«. Il, 1.

UTRI TI , Cff AMTRB n.

iheologîeDS, auMi bien que le nom d'ange , el de zelo, comme au contraire cetuy de do] et de démon a esté diflamé : si que , maintenant, quand on nomme la méditation , on entend parler de celle qui (^st saincte, et par laquelle on commence la théologie mystique.

Or, toute méditation est une pensée, mais toute pensée n*estpasune méditation.

Maintesfois nous avons des pensées auxquelles nostre esprit s'attache sans dessein ny prétention quelconque par manière de simple amusement, ainsi que nous vryons les mouches communes voler çà et là sur les fleurs sans en tirer chose aucune ; et cette espèce de pen-ée, pour attentive qu'elle soit , ne peut porter le nom de méditation, ainsdoitestre simplement appelée pensée. Quelquefois nous pensons attentivement à quelque chose pour apprendre ses causes, ses effets , ses qualitez , et cette pensée s'appelle estude , en laquelle Tesprit fait comme les hanetons qui voletent sur les fleurs el les feuilles indistinctement pour les manger et s'en nourrir. Mais quand nous pensons aux choses divines , non pour apprendre , mais pour nous affectionner à elles , cela s'appelle méditer; et cet exercice, méditation, auquel nostre esprit , non comme une mouche par simple amusement , ny comme un haneton pour manger et se remplir, nais comme une sacrée avctto , va ça et là sur les fleurs des saincts mystère^, pour en extraire le miel du divin amour.

Ainsi plusieurs sont tousjours songeans «t attachez à cerl^ùnes pensées inutiles, sans sçavoir presque à quoy ils pensent : et ce qui est admirable, ils n'y sont attentifs que par inadvertance, et voudroientne point avoir telles cogitations ; tesmoin celui qui disoit : « (<) Mes pensées se sont dissipées, tourmentant mon cœur, v Plusieurs aussi estudient, et par une occupation 1res- laborieuse se remplissent de vanité , ne pouvant résister à la curiosité ; mais il y en a peu qui s'employent à méditer pour eschauffer leur cœur au sainct amour celeste. En somme, la pensée et l'estude se font de toutes sortes de choses ; mais la méditation, ainsi que nous en parlons maintenant , ne regarde que les objects , la considération desquels nous peut rendre

sot

bons et dévots. SI que la méditation n'est autre chose qu'une pensée attentive, réitérée ou entretenue volontairement en l'esprit , afln d'exciter la volonté à de sainctes et salutaire3 affections et resolutions.

La saincte parole explique certes admirablement en quoy consiste la saincte méditation par une excellente similitude.

Ezechias voulant exprimer en son cantique l'attentive considération qu'il fait de son mal : « (4) Je crieray, dit-il , « comme un «poussin d'arondelle, el je mediteray » comme une colombe. » Car, mon cher Theoiime, si jamais vous y avez pris garde , les petits des arondelles ouvrent grandement leur bec quand ils font leur piallement, et au contraire les colombes entre t(»us les oyseaux font leur grommellement à bec clos et enfermé , roulant leur voix dans leur gosier et poic^rine sans que rien en sorte que par manière de retentissement et resonnement , et ce petit grommellement leur sert esgalement pour exprimer leurs douleurs comme pour déclarer leurs joyes. Ezechias donc, pour monstrer qu'emmy son ennuy il faisoit plusieurs oraisons vocales : « Je crieray, dit- » il , comme le poussin de l'arondelle , » ouvrant ma bouche pour pousser devant Dieu plusieurs voix lamentables : et pour tesmoigner d'autre part , qu'il employoit aussi la saincte oraison mentale : a Je mediteray, adjouste-t-il, comme la colombe, » roulant el contournant mes pensées dedans mon cœur par une attentive cx)nsideration , aûn de m'exciter à bénir et louer la souveraine miséricorde de mon Dieu qui m'a retiré des portes de la mort, ayant compassion de ma misère. « Ainsi,ditlsaie (2), » nous rugirons ou bruirons comme des » ours , et gémirons méditant comme co- » lombes ; » le bruit des ours se rapportant aux exclamations par lesquelles on s'escrie en l'oraison vocale, et les gemissemens des colombes , à la saincte méditation.

Mais aGn que l'on sçache quelescolom bes ne se font par leur grunement seulement es occasions de tristesse, aios encore en celles de la joye , l'espoux sacré descrivant le printemps naturel pour exprimer les grâces du printemps spirituel : « (3) La > voix , dit-il , de la tourterelle a esté ouya

(1) IM. XTZTIU. 14.

(1) Im. lis. 11. — (S) C«Dt. Caat. u, it.

TRAlTt DE VAMQTÎK SB NEU.

» en nostre terre 9, parœ qu'au printemps la tourterelle commence à s*eschiiuf!er, ce qu*elle lesmoigne par son ramnge qu'elle respiind plus fréquemment; et tost après ; a (1) Ma colombe, montre-moy ta face : » que ta voix re.sonne à mes oreilles , car > ta voix est douce , et ta face tresplsion- » soanle etgrs^pieuse »• Il veut dire, Théotime,quc Tame dévote lui est tres-agreabie , quand elle se présente devant luy, et qu'elle médite, comme la colombe , pour 8*cschauffer au sainct amour spirituel. Âins celuy qui avoil dit : a (%) Je medileray » comme la colombe », exprimant sa conception d'une autre sorte : a (3) Je repen- » seray, dit-il , devant vous, ô mon Dieu, » toutes mes années en Tamertume de mon » ame », car méditer et repenser pour exciter les affections n'est qu'une mesme chose. Dont Moyse avertissant le peuple de repenser les faveurs reçues de Dieu, il adjou-te celte raison : « (i) Afm, dit*il, que » lu observes ses com ma ndemens, et que » tu chemines en ses voyes, et que tu le » craignes. » El Nostre-Seigneur mesme fait ce commandement à Josué : c (5) Tu » medilerasau livre de laloy jouretnuict, A aOn que tu gardes et fasses ce qui est es* » cril on iceluy. » Ce qu'en l'un dos pas* sages est ex[)rimé par le mot de méditer ^ est déclare en l'autre par celuy de repenser. El pour monstrer que la pensée réitérée et la modiliition lend à nous osmouvoir aux affections , résolutions et aciions, il est dit en l'un et l'autre passage, qu'il faut repenser et méditer en la loy pour l'observer et pracli(}uer. En ce sens Tapostre nous exhorte en cette sorte : i (6) Repensez »à celuy qui a receu une telle contradic- » tion des pécheurs, afin que vou* ne vous y> lassiez, manquans do courage. » Quand il dit, repensez, c'est autant comme s'il diboit : Méditez. Mais pourquoy veut-il que nous méditions la suincte passion? Non certes afm que nous devenions sçavans, mais afin que nous devenions patiens et courageux au chemin du ciel. 0 (7) 0 » comme j'ay chery voslre loy, mon Sei- V gneur, dit David : c'est tout le jour ma » meditalion. » Il médite en la loy, parce

(1) Cant. C«nl. ii. ik, — («) II. iixTiii. 11^

(8) Is xxxviii, 15. — (*) Ueal. viii.e. (S) Ju«. 1. 8.— (6) Ad Ucbf. XII, t.

ÇJ) P|. XXTIII, 97.

qu'il la chérit; et il la chérit, parce qttll la médite.

La méditation n'est autre chose que le ruminemimt mystique requis, pour n'estre ])oint immonde, auquel une des dévotes bergères qui suivoient la sacrée Sulamlte nous invile, c«r elle as-eure que la saincte doctrine est comme t (4) un vin précieux, > digne non-seulement d'estre beu par les pasteurs et docteurs, mais d'estre soigneusement savouré, et par manière de dire, masché et ruminé. « Ton gosier, dit-elle, » dans lequel se forment les paroles saine- ^ » tes, est un vin tres-bon, digne de mon » bien*aimé, pour eslre beu de ses lèvres, » et de ses dents pour estre ruminée. » Ainsi le bienheureux Tsaac comme un agneau net et pur « (2) sortoit devers le » soir aux champs pour se retirer », confererer et exercer son esprit avec Dieu , c'està-dire, prier et méditer.

L'avette va voletant çà et là au printemps sur les fleurs ; non à l'aventure, mais à dessein ; non pour se recréer seulement à voir la gaye diapreure du païsiige, mais pour chercher le miel, lequel ayant trouvé, elle le succe et s'en charge; puis le portant dans sa ruche, elle l'acx^ommode arli-*lemcnt en séparant la cire, et d'icelle faisant le bornai , dans lequel elle re-^erve le miel pour l'hyver suivant Or, telle est rame dévote en la méditation. Elle va de mystère en mystère , non point à la volée ny, |)our se consoler seulement à voir l'admirable beauté de ces divins objets; mais destinemenl et à dessein pour trouver des motifs d'amour ou de quelque céleste affection; et les ayant trouvez elle les lire à 9oy, elle les savoure , elle s'en charge, et les ayant reduils et colloquez dedans son cœur, elle met à part ce qu'elle voit de plus propre pour son avanceuient, faisant enlin des résolutions convenables pour le temps de la tentation. Ainsi la céleste amante, comme une abeille mystique , va voletant au Cantique des Cantiques, Umtost sur les yeux, tanlost sur les lèvres, sur les joues, sur la chevelure de son bienaimé i)Our en tirer la suavité de mille affections amoureuses, remarquant par le menu tout ce qu'elle trouve de rare pour cela : de sorte que tout ardente de la sacrée dilecllon, elle parle avec luy, et i'in-

(1) CtBt. Ctnt Tii, t. « (S) G«ncf. xxiy, M.

UYRB TI, CBAPITM IIL

terroge, elle réécoute » elle eouspire , elle âsfiire, elle Padmîre ; comme luy de son costé la comble de contentement, l'inspirant, luy touchant et ouvrant le cœur, {mis respandant en iceluy des clartés , des umîercs, des douceurs sans fin , mais d'une façon si secrelte que Ton peut bien parler de cette saincte conversation de i'ameavec Dieu, comme le sacré texte dit de celle de Dieu avec Moyse : a (1 ) Que Moyse estant » seul sur le coupeau de la montagne, il » parioit à Dieu, et Dieu luy respondoit, »

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