‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 147 sur 365 · LIVRE VI. CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE V

fèy. nouâ affectionne infiniment à Tamour de la bonté qu'elle nous fait appercevoir. Or combien est-il vray, selon que S. Augustin s*esGrioit, que les idiots ravissent ^es deux , tandis que les sçavans s*abysment es enfers-

A votre advis, Theotime, qui aimeroit plus la lumière , ou Taveugle-né qui sçau roit tous les dii;cours que les philosophes en font et toutes les louanges qu'ils luy donnent , ou le laboureur qui d'une veuë bien claire sent e^ ressent Fagreable splendeur du beau soleil levant? Celuy-là en a plus de cognoissance, et celuy-cy plus de jouyssance; et celte jouyssance produit un amour bien plus vif et animé, que ne fait la simple cognoissance du discours : car Texperience d'un bien nous le rend infîoiment plus aimable que toutes les sciences qu'on en pourroit avoir. Nous commençons d'aimer par la cognoissance que la foy nous donne de la bonté de Dieu, luquclle par après nous savourons et gouslODB par l'amour ; et l'amour esguise nostre goust, et nostre goust afBne nostrc amour : si que, comme nous voyons entre les efibrts des vents les ondes s'entrcpres- 8er et s'eslever plus haut comme à Tenvy parla rencontre qu'elles font l'une de l'autre : ains le goust du bien en rehausse Tamour, et l'amour en rehausse le goust , selon que la divine sagesse a dit : « (4)

> Ceux qui me gouslent auront encore » appétit ; et ceux qui me boivent , se-

> ront encore altérez. » Qui aima plus Dieu , je vous prie , ou le théologien Ocham , que quelques-uns ont nommé le plus subtil des mortels , ou Ste Catherine de Genne, femme idiote? Celuy-là le cogneut mieux par science, celle-cy par expérience : et l'expérience de celle-cy la conduisit bien avant en l'amour seraphique, tandis que celuy-là avec sa science demeura bien esloigné do cette si excellente perfection.

Nous aimons extresmement les sciences avant que nous les sçachions , dit S. Thomas, par la seule cognoissance confuse et sommaire que nous en avons : et il faut dire de mesme que la cognoissance de la bonté divine applique nostre volonté à l'amour : mais depuis que la volonté est en train , son amour va de soy-mesme crois-

sanf par le plaisir qu'il si»n( de s'unir à co souverain bien. Avantque les petits «lyent taslé le miel et le sucre , on a de la peine à le leur faire recevoir en leurs bouches , mais après qu'ils ont savouré sa douceur , ils l'aiment beaucoup plus qu'on ne voudroit, et pourchassent esperduement d*en avoir toujours.

Il faut neantmoins advouer que la volonté attirée par la délectation qu'elle sent en sonobject, est bien plus fortement portée à s'unir avec luy, quand l'entendement de son costé luy en propose excellemment la bonté ; car elle y est alors tirée et poussée tout ensemble : poussée par la cognoissance , tirée par la délectation ; si que la science n'est point de soy-mesme contraire, ains et fort utile à la dévotion ; et si elles sont joinctes ensemble , elles s'entr'aident admirablement, quoyqu'il arrive fort souvent que par nostre misère la science empesche la naissance de la dévotion , d'au* tant que la science enQe et enorgueillit : et l'orgueil, qui est contraire à toute vertu, est la ruine totale de la dévotion. Certes l'eminente science des Cyprian , Augustin , Hilaire, Chrysostome, Basile, Grégoire, Bonavcnture, Thomas, a non-seulement' beaucoup illustré , mais grandement aflS né leur dévotion ; comme réciproquement leur dévotion a non-seulement rehaussé , mais extresmement perfectionné leur science.

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