CHAPITRE XIIL De la blessure d'amoor
Tous ces mots amoureux sont tirez de la
(1) Bp. ad Gai. ii. M. — (i) Ep. ad Coloa. in, S.
ressemblance qu*i1 j a entra tes aiectioMi du cœur et les passions du corps. La tri»tesse , la crainte, l'espérance, la haine et les autres affections de l'ame n'entrent point dans le cœur que l'amour ne les y tire après soy. Nous ne haïssons le mal , sinon parce qu'il est contraire au bien que nous aimons : nous craignons le ipal futur, parce qu'il nous privera du bien qu^ nous aimons. Qu'un mal soit extresme , nous ne le haïssons neantmoins jamais , sinon à mesure que nous chérissons 1» bien auquel il est opposé. Qui n'aime pas beaucoup la chose publique , ne se met pas beaucoup en peine si elle se ruine : qui n'aime guère Dieu , ne hait non plu» guère le péché. L'amour est la première^ ains le principe et l'origine de toutes le» passions ; c'est pourquoy c'est luy qui entre le premier dans le cœur : et parc» qu'il pénètre et perce jusqu'au fin fond d» la volonté où il a son siège , on dit qu'il blesse le cœur. Il est aigu , dit l'apostre d» la France , et entro tres-intimemenl dan^ l'esprit. Los autres affections entrent vôi* rement aussi , mais c*est par l'entrcmi.^^ de l'amour ; car c'est luy qui perçant le cœur leur fait passage. Ce n'est que la pointe du dard qui blesse, le reste agrandit seulement la blessure et la douleur.
Or s'il blesse , il donne par conséquent de la douleur. Les grenades , par leur couleur vermeille , par la multitude de leurs grains si bien serrez et rangea , et par leurs belles couronnes , représentent naïfvement , ainsi quci dit sainct Grégoire , la lres->aincte chiirilé : toute vermeille, a cause de son ardeur envers Dieu , comblée de toute la variété (\q<> vertus, et qui seule obtient et porte la couronne des recompenses éternelles : mais le suc des grenades , qui , comme nous sçavons , est si agréable aux sains et aux malades, est tellement mesié d'aigreur et de douceur, qu'on ne sçauroit discerner s'il resjouyst legousl . ou bien parce qu'il a son aigreur doucette , ou bien parce qu'il a une douceur aigrette. Certes , Theotime , l'amour est ainsi aigre-doux ; et tandis que nous sommes en ce monde , il n'a jamais une douceur parfaictenient douco , parce qu'il n'est pas parfaict ny jamais purement rassasié et satisfaict ; et neantmoins il no laisse pas d'estre grandement agréable ,
ilYRB TI^ CBiPITIUB m.
'enr affinant la suavité de sa douimme sa douceur aiguise la grâce ligreur. Mais cela comme se pcut- * On a veu tel jeune homme entrer ersation , libre , sain et fort gay, prenant pas garde à soy, sent bien, ue d'en sortir, que Tamour se sers regards, des maintiens, des pa* une imbécille et foible créature, d'autant de flesches , aura féru et ton chetif cœur, en sorte que le ut triste , morne et estonné. Poure vous prie , est-il triste ? C'est lute parce qu'il est blessé. Et qui >é ? L'amour. Mais puisque l'amour snt de la complaisance , comme blesser et donner de la douleur ?
îfois l'objoct bien-aimé est absent:
mon cher Thcotime , l'amour blesse
par le désir qu'il excite , lequel ne
t estre satisfaict , tourmente gratui-
l'esprit.
e abeille avoit piqué un enfant,
vous auriez beau luy dire : Ah 1 fanl, Tabeilie qui t'a piqué, c'est
mesme qui fait le miel que tu
si bon. Car il est vray, diroit-il,
I est bien doux à mon goust, mais cure est bien douloureuse , et tanson esguillon est dedans ma joue, uis m'accoiser : et ne voyez-vous
ma face est tout enflée ? Theotime ,
l'amour est une complaisance , et
sequcut il est fort agréable , pour-
II ne laisse point dedans nos cœurs
on du désir ; mais quand il le laisser ) avec iccluy une grande douleur.
ray que cette douleur provient de ', et parlan t c'est une amiable et aidouleur. Oyez les eslans doulounais amoureux d'un amant royal :
on ame a soif de son Dieu fort et 1. 116 1 quand viendray-je et paroisje devant la face do mon Dieu 1 Mes îs m'ont servy de pain nuict et tandis qu'on me dit : Où est ton ? » Ainsi la sacrée Sulamite, toute
> de son amour. » « (4) L*9speraoce dif* ferée afflige i'ame.
Or les douloureuses l)Iesseures de l'amour sont de plusieurs sortes. 4 . Les premiers traicts que nous recevons de Ta* moiîr, s'appellent blesseures, parce que le cœur qui sembloit sain, entier et tout à 6oy-mesme, tandis qu'il n'aimoit pas, commence, lorsqu'il est atteint d'amour , à se séparer et diviser de soy-mesme pour se donner à l'object aimé. Or cette division ne se peut faire sans douleur , puisque la douleur n'est autre chose que la division des choses vivantes qui se tiennent l'une à l'autre. 2. Le désir pique et blesse incessamment le cœur dans lequel il est, comme nous avons dit. 3. Mais , Theotime , parlant de l'amour sacré , il y a en la practique d'iceluy une sorte de blesseure que Dieu luy-mesme faict quelquefois en l'âme qu'il veut grandement perfectionner. Car il luy donne des sentimens admirables et des attraicts nompareils pour sa souveraine bonté, comme la pressant et sollicitant de l'aimer; et fors elle s'eslance de force comme pour voler plus haut vers son divin object : mais demeurant courte parce qu'elle ne peut pas tant aimer comme elle désire, 6 Dieu I elle sent une douleur qui n'a point d'esgale. A mesme temps qu'elle est attirée puissamment à voler vers son cher bien-aimé, elle est aussi retenue puissamment et ne peut voler , comme attachée aux basses misères de cette vie mortelle et de sa propre impuissance; elle désire « (2) des aisles de colombe pour vo- » 1er en son repos , » et elle n'en trouve point. La voilà donc rudement tourmenttée entre la violence de ses eslans et celle de son impuissance. « (3) 0 misérable que » je suis l disoit Tun de ceux qui ont ex- » porimenté ce travail, qui me délivrera du » corps de cette mortalité? » Alors, si vous y prenez garde, Theotime, ce n'est pas le désir d'une chose absente qui blesse le cœur , car l'âme sent que son Dieu est pre
sent, il Ta desjà a (4) menée dans son cel
ipée en ses douleurs amoureuses , i » lier à vin, il a arboré sur son cœur Te-
aux filles de llierusalcm : « (2) Hé- » tendard de l'amour ; » mais quoy que
lit-elle, je vous en conjure , si vous desjà il la voye toute sienne , il presse , e*
mtrez mon amy , annoncez-luy ma descoche de temps en temps mille et milk
traicts de son amour, luy monstrant par d'
), parce que je languis toute blessée
uCant.T,t.
(1) Prof. uii. 11. — (t) Pi. H». »i».
(t) Bp. td Rom. !▼, •».— (*) CMt. Ctal. n *,
sto
TRAm DE L'AMOUR DC DIEU.
nouveaux moyens combien il est plus aimable qu'il n'est aimé , et elle qui n'a [>as tant de force pour l'aimer, que d'amour pour s'efforcer , voyant ses efforts si imbecilles en comparaison du désir qu'elle a pour aimer dignement celuy que nulle force ne peut assez aimer ; holas ! elle se sent outrée d'un tourment incomparable : car autant d esluns qu'elle fait pour voler plus haut en son désirable amour , autant reçoit-elle do secousses de douleur.
Ce cœur amoureux de son Dieu , désirant infiniment d'aimer, voit bien que nennlmoins il ne peut ny assez aimer ny assez désirer. Or ce désir qui no peut réussir, est comme un dard dans le flunc d'un esprit généreux : mais la douleur qu'on en reçoit ne kiisso |)as d'entre aimable, d'autant que quiconque désire bien d'aimer, aime aussi bien à désirer, et s'estimcroit le plus misérable de l'univers s'il ne desiroit continuellement d'aimer ce qui est si souverainement aimable. Désirant d'aimer, il reçoit de la douleur ; mais aimant à désirer , il reçoit do la douceur.
Vray Dieu , Theotime , que vais-je dire ? les bienheureux qui sont en paradis, voyans que Dieu e^t encore plus aimable qu'ils ne l'aiment, pasmeroient et periroient éternellement du désir de l'nimcr davantage , si la tres-saincte volonté de Dieu n'im|)osoit à la leur le repos admirable dont elle jouyt; car ils aiment si souverainement cette souveraine volonté , que son vouloir arreste le leur , et le contentement divin les contente , acquiosçans d'estre bornez en leur amour par la volonté mesme de laquelle la bonté est rohjtt de leur amour. Que si cela n'estoit , leur amour seroil esgaicment délicieux et douloureux; délicieux pour la possession d'un ?i grand bien , douloureux pour l'extresme désir d'un plus grand amour. Dieu doncques tirant conlinuellcment, s'il faut ainsi dire , des sagettcs du carquois do son infinie beauté, blesse l'amede ses amans, leur faisant clairement voir qu'ils ne l'aiment pas à bcacoup près de ce qu'il est aimable. Celuy (les mortels qui ne désire pas d'aimer d'avanlage la divine bonté, il ne l'aime pas assez : la suffisance on ce divin exercice ne suflit pas à celuy qui veut s'y arrester comme si elle luy suffisoit.