CHAPITRE XIV
De quelqoet «aires moyeni pir iMqinb !• Minet «moar UeMe les oœurs.
Rien ne blesse tant un cœur amoureux que de voir un autre cœur blessé d'amour pour luy. Le pélican fait son nid en terre , dont les serpens viennent souvent piquer ses petits. Or quand cela arrive, le pélican, comme un excellent médecin naturel , de la pointe de son bec, blesse de toutes parts ces pauvres poussins, pour avec le sang faire sortir le venin que la morsure des serpens a respandu par tous les endroicts de leur corps : et pour faire sortir tout le venin , il laisse sortir tout le sang , et par conséquent il laisse ainsi mourir cette petite trou{)e pelicanne. Mais les voyant morts, il te blesse soy-mesmo et respand son sang sur eux ; il les vivifie d'une nouvelle et plus pure vie : son amour les a blessez, et soudain parce mesme amour il se blesse soy-mesme. Jamais nous ne blessons un cœur de la blesseure d'amour, que nous n'en soyons soudain blessez nousmesmes. Quand l'ame voit son Dieu blessé d'amour pour elle, elle en reçoit soudain une réciproque blesseure.
a (\) Tu as blessé mon cœur, » dit le céleste amant à sa Suiamite ; et la Sulamito s'escrie : « (2) Dites à mon bien-aimé DTjue je suis blessée d'amour. » Los avettes ne bles.'-ent jamais qu'elles ne demeurent blessées à mort. Voyons aussi le Sauveur de nos amcs blessé d'amour pour nous jusques à la mort et la mort de la croix , comme pourrions-nous n'estre pas blesse* pour luy ? mais je dis blessez d'une playe d'autant plusdouioureusement amoureuse, que la sienne a esté amoureusement douloureuse, et que jamais nous ne le pouvions tant aimer que son amour et ^a mort le requièrent.
CVstencore une autre blesseure d'amour, quand l'ame sent bien qu'elle ainio bon Dieu , et que neantmoins Dieu la traicio comme s'il ne sçavoit pas d'estre aimé , ou comme s'il estoit en deffianco de son amour. Car alors , mon cher Theotime , l'ame reçoit des exlresmes angoisses , luy estant insupportable de voir et sentir le seul semblant que Dieu fait de se défier d'elle.
(1) Ctai. Caot. iT, f — (f) li»id. T, 9,
LiVnE Vï , CHAPITRE XIV.
Le pauvre S. Pierre a voit el .sentoit son WBur tout remply d'iamour pour son M lisre : et Nostre-Seigneur dissimulant de le çavoir (4) : « Piorro , dil-il , m*aimes-tu plus quo ceux-cy ? Hé ! Seigneur, respondit cet apo&tro , vous .-çavez que je vous aime. Mais , Pierre , m'aimes-tu? réplique le Sauveur. Mon cher Maistre , dit Papostre , je vous aime , certes , vous le sçnvez. » Et ce doux Maistre pour Tesrouver , et se déifiant d'eslre aimé : Pierre , dit-il, m'aimes-tu? » Ah I Seineur, vous blessez ce pauvre cœur qui raiidement affligé s'escrie amoureuse- Lenl , mais douloureurement : u Mon Maistre , vous savez toutes choses , vous sçiivez certes bien que je vous aime. •
Un jour on faisoit des exorcismes sur ne personne posseuée ; et le malin esprit >tant pressé de dire quel es toit son nom : ) suis , repondit-il , ce malheureux privé 'amour, et soudain saincte Catherine de <»nnes , qui estoit là présente , se sentit tiubler et renverser toutes les entrailles , 'autiint qu'elle avoit seulement ouy prooncor le mot de privation d'amour. Car jmme les démons liaï-sentsi furl l'amour ivin , qu'ils tremblent lorsqu'ils en voyent 5 signe ou qu'ils en oyent le nom , c'est- -<lire quand ils voyent la croix et qu'ils y. nt prononcer le nom de Jésus ; ainsi eux qui aiment fortement Nostre-Seigneur remoussent de douleur et d'horreur quand Is voyent quelque signe ou <ju'ils entenlent quelque parole qui représente la [jriation de ce sainct amour.
S. Pierre estoit bien asseuré queNostre- «igneur sçachunt tout , ne pouvoit pas gnorer combien il estoit aimé de luy; mais «rce que la répétition de cette demande, ntaimes'lu? a l'apparence de quelque defanco , S. Pierre s'en attriste grandement, lelas, cette pauvre ame qui sent bien uVlle est résolue de plustost mourir que 'offenser son Dieu , mais ne sent pas eantmoins un seul brin de ferveur, ains u contraire une froideur extresme qui la ent toute engourdie et si foible qu'elle }mbe à tous coups en des imperfections )rt sensibles : cette ame , dis-je , Theorae , elle est toute blessée ; car son amour st ^ramlemunt douloureux de voir que lieu fait semblant de ne voir pas combien
(1) Joaa. XXI. 15 ei setj.
elle raime , la laissant comme une créature qui ne luy appartient pas; et luy est ad vis qu'emmy ses défauts , ses dislraclions et froideurs , Nostre-Seigneur descoche contre elle ce reproche : Comme peux-tu dire que tu m'aimes, puisque ton ame n'est pas avec moy ? ce qui luy est un dard de douleur au travers de son cœur, mais un dard de douleur qui procède d'amour; car si elle n'aimoit pas, elle ne seroit pas affligée de l'appréhension qu'elle a de ne pas aimer.
Queiquesfois cette blesseure d'amour se fait par le seul souvenir que nous avons d'avoir esté jadis sans aimer Dieu. 0 que tard je vous ai aimée , beauté antique et nouvelle ! disoit ce sainct qui avoit esté trente ans hérétique (4). La vie passée est en horreur à la vie présente de celuy qui a passé sa vie précédente sans aimer la souveraine bonté.
L'amour mesme nous blesse queiquesfois par la seule considération de la multitude de ceux qui mesprisent l'amour de Dieu; si que nous pasmons de détresse pour ce subject, comme faisoit celuy qui disoit: « (2) Mon zèle , ô Seigneur, m*a fait sécher » de douleur , parce que mes ennemis » n'ont pas gai dé ta loy. » Et le grand S. François pensant ne point estre entendu , pleuroit un jour, sanglottoit et se lamentoit si fort , qu'un bon personnage Toyant , accourut comme au secours de quelqu'un qu'on vouloyt esgorger ; et le voyant tout seul , il luy demanda : Pour* quoy cries-tu ainsi , pauvre homme? Uelas, dit-il , je pleure de quoy Nostre-Seigneur a tant endure pour l'amour de nous, et personne n'y pense. Et ces paroles dictes, il recommença ses larmes ; et ce bon |)ersonnage se mit aussi à gémir et pleurer avec luy.
Mais comme que ce soit , cecy est admi« rable es blesseures receues par le divin amour, que la douleur en est agréable . et tous ceux qui le sentent y consentent et ne voudroient pas changer cette douleur à toute la douceur de l'univers. U n'y a point de douleur emmy l'amour, ou s'il y a de la douleur, c'est une bien aimée douleur. Un séraphin tenant un jour une flesche toute d'or, de la i)ointe de laquelle sorloit une petite flamme , il la darda dans le cœur de
(1) s. Aufttf Un. — (S) p. cxvui, ISd.
TRAITÉ DE rAMOUR DE DIEU.
la bienheureuse mère Thérèse , et la vou- Innt retirer, il sombloit à celle vierge qu'on Uiy arrachasl les entniilles , la douleur estant si gninde quVIle n*avoil plus de force que |X)ur jetler des foihles et [tetit» izrmissemeiis; mais douleur pouruinlsi aimublo, qu'elle eu>t voulu nVn estrejîiniais délivrée. Tille fut la san;olle ti'amour qm» Dieu descccha caus le cœur <le la L-randc Siiinclo Ciithorine de Gcnnesau commencement do sa ron\ersion , dont elle demeura toute changée et ci'mme morie au monde et aux choî?es créées |our ne vivre plus (|u'iui Créateur. « (4) Le bien-aimé est un bou- • quet de nivrrlie amer » , et <e bouquet amer est recip 0(|utment le bien-aimé (]ui dfWftire chèrement cxAUiqi.é sur le mn de la bien-îîiméi?, c'e-t-â-dire , le plusuimé de tous les bien- aimez.
CIIAriTRE XV.
Do la langacor amoureuse du caar blessé de UiirclioD.
C'est cIio=e assez cogneue (jue l'amour humain a la forco non-seulement de ble.sser le cœur, m«)i3 de rendre malade le corps jusqu'à la mort , d'autiml que comme la passion et lemperamj'nt du cerps a beiiucoupde pouxoir d'incliner rj-mc el lii tirer après s<!y, aussi les rffi'rti(ms de Tiune uid une g andeforce pour remuer le- humeurs el changer les qujilitez du corps. Mi - outi e cela , Tamour, (puind il e.-t viheniint , portes! imju tueus' ment l'âme en lu cln)>e aiuïée , et l'orcupe si fortement , qu'eikmarique à toutes ses aulres operiilions. , tanl sensitives qu'intellectuelles, si (juo , pour nourrir cet amour et le seconder, il semble que Tame abandonne tout antre exercice , et soy-me-me encore. Dont Platon a dit que ramour esloit pauvre . déchiré, nud , deselinux , chetif , san - nuiison , couchant dehors sur la dure, 6s (Mrles, lowsjours indigent. Il est [);iuvre , parce qu'il fait quitter tout pour la chose aimée ; il c.-t .^ans mai^on , pince qu'il l.iit oortir l'auu^ de 6<jh d- nncile |>oi.r suivre tou-jours celuy cpji e.^l aimé , il est chetii* , pasle, miiij;re et de f..il , parce (ju'd fait perdre le somnu il , le bi)ire elle mnng; r; il e>t nud el deseliaux . [«irce iju'il lait quitter toutes aulres alléctioub pour prun-
#) Cmm. GtAl. I, i%
dre celle de la chose aimée; il eoiiche dehors sur la dure , parce qu'il fait demeurer à descouvert le cœur qui aime, luy faisant manifester ses passions {tardes Konspirs , plaintes , louanges , soupçons , jidousies ; il est tout estendu comme un gueux aux portt^s . parce qu*il f.iit que l'amant e?t per|jetuellement attentif aux yeux et à la bouche de la pcrsoime qu'il aime, et tou-jours atuiché à se-^ oreilles pour luy palier et mendier (\e?' faveurs, desquelles il n'est jamais ra>sjisié : ur. les yeux , les oreilles el la buuche sont le^ portes de Tiime. Et enfin c'est sa vie (\n& d'eslre tou-j(»urs indigent , car si une fui3 il est ras.-asié , il nV.«.t plus arlent , ul fuir" con^ieqtient il n'e>t plus am(Mir.
C<Mles, je sçiiy bien , Theolime , que Platon pnriail am i de l'amour abject , vi J el chetif des mondains; m:iis neantinoinâ ce< pre{)riele/ ne laissent pas de ^e trouve en l'amour céleste et divin. Car voyez u peu ces prcmieismai>tres de la doclrin chrestienne, c'est-ii-dire ces premier^duc leurs <lu sainct jimour evangeli ,ue , e oyezce quedisoit l'un d'enlr'eux (jtii îiv(»i le plus eu de travail : u ;4) Jii?que> à main » tenant , dii-il, nous jivttns htim (-t ?oi! » ethoiiîuies ni:i]>, el ^(»nnnes souIlL-itrz » et sommes vaj^nbond- : nous soniînerr= « rendus comme le?» ba.ieuresdecemf»niie » et comme la nicleure ou |>eleure d » tous. i> O mme s'il disoil : Nou-. soin mes tellement ahjecis, que ^i le m<ind es! un [>al;iis , nou- en si nimes estimez I balieure» ; si le mon(ie est une [hmiiuio ^ nous en sommes la lacK'ure. Qui ie^ avoit reiiuitï>, je vous prie , à cet estai , sinon l'amour? Ce Tit l'amour (pii jetta^ S. François nud (le\ant .-on cvcsque , et le fit mourir nud >\\r la terre ; ce fut l'amour (lui le fit meiulianl toute sa vie; ce fut l'anKjur cpii envoya le grand Fiaoçois Xavier, pauvre indigent , dehciiirè . ça et là pariny les In-Icvs et entre le? Japonois • ce fui l'amour qui redui^il le grauii Ciirdinal S. ClKirles, arc hovesipie de Mii.in à cette extresme pauvreté parmy toutes les riches^e-i que >a nai-sance el^a d!<'mlé luy donnoienl ; que comme dit eet el-uph-at orateur U'ItHlie , monseigneur Pans^iirole il esloit C( mme un chien en la mji.<>on d« son maistre , lio muiigeuul qu'un peu de
(1)1. Cor ifili,lS«