UVRE VI, CHAPITRE XY
pain, ne beuvant qu'un peu C'caUf et èouchant sur un peu de paille.
Oyons do grâce la saincte Sulamite, comme elle sVscrie presque en cette sorte: quoyque à raison do mille consolations que mon amour me donne , je ^ois a (1) plus » belle que les riches tentes de mon Salo- » mon, » je veux dire , plus belle que le ciel , qui nVst qu'un pavillon inanimé de sa majesté royale, puisque je suis son pavillon animé; si suis-je noantmoins toute noire (2), deschirée, pmidrcuse et toute gîi-lée de tant de blessures et dt? coups que ce me-me amour me "donne, a (3) Hé! ne » preni'z pas f;ard<' à mon teint; car je • suis voiromonthrime, d'autant ipie mon » bien-aimé qui est mon soleil , » a dardé Iesra\ons de son amour sur moy : rayims qui e>clairenl par leur lumière, mais cpii par leur ardeur m'ont rendue hasiée et noiraslre, et me louchant «le lour splendeur ils m'ont o$lé ma couleur (4). Lii passion amoureuse me fait trop h<uireuse de me donner un tel espoux comme est mon roy : mais celte mesuu* pa-sion «pii me lient lieu de mère, p:us(pj'ello seule» m'a miiriée, et non mes mérites; elle a des autres fw/arw qui we donnent des assauts (5) et des tnvaux nompaieils. me réduisant à telle langueur, que comme d'un rosté je ressemble une reine qui est au eoslé de sou roy, aussi de l'antre je suis comme une chelive vigneronne (6) qui dans une rlu?tivo cabane (/arde une vigne, et une vigne encore qui n\st pas sienne.
Certes, Theotimo, quand les blessures et playes de l'iimour sont fn»quentes et forte-, elles nous meltent en lanj^ueur et nous donnent la bien aimable maladie d'amour. 0"i poun oit jamais de-crire les langueurs amoureu-e-i de St<' Citlierine de Su'niie et de Genncs, ou de Ste Angelede Foligsiy , ou de Ste Christine, ou delà bn-nheureuse mère There>e,ou dô S. Bernard , ou i\v- S. Fiançoisl Kt quant à ce dernier, sa vie ne fut autre chose que larme^, souspirs, plaintes, langueurs, delinemens , piismoi-ons amoureu-es. Mais rien n'est si admirable en tout cela que cette admirable c(inmunication que le doux Jésus luy fil de ses amoureu-es et précieuses douleurs par Timpre^sion de ses playes et
tikt
(1) Caot Caot. i. 4. - it) Ibid. i. ». — (S) Ibid. f. k) IMd. i. » (•) Gant. Ctnt. i. i. — (•) IU4.
Stigmates. Theotime, J'ay scavent considederé cette merveille , et en ay fait cette pensée. Ce grand serviteur de Dieu, homme tout seriiphique, voyant la vive image de son Sauveur crucifié , effigiée en un séraphin lumineux qui luy apparut sur le m nt Alverne, il s'attemlrit plus qu'on nnsçauroit imaginer, saisi d'une consolation et d'une compassion souveraine; car regardant ce beau miroir d'amour que les angctt ne se peuvent jamais assouvir do regarder, helasi il pasmoit de douceur et de contentement. Miiis voyant aussi d'autre part la vive représentation des playes et blesseures de son Sauveur crucifié, il sentit en son ame ce « (< ) glaive impiteux qui trans|)erQa » la sacrée poictrine » de la Vierge Mère au jour de la passion, avec autant de douleur intérieure que s'il eust été crucifié avec son cher Sîuiveur. 0 Dieu ! Theotimo, si l'image d'Ahraham , eslevant le coup de la mort sur son cher unique pour le sacrifier, image faicte par un peintre mortel, eut bien le pouvoir toutesfois d'attendrir et faire pleurer le grand S. Grégoire, evesquede Nisse, toutes les fuis qu'il la regardoit; hé! combien fu-t exlresme l'attendrissement du grand S. François quand il vit l'image de Nostre-Seigneurse sacrifiant soy-mesme sur la croix! image que non une main mortelle, mids la main maistresse d'un séraphin céleste avait tirée et effiglée sur son propre original, représentant si vivement et au naturel le divin rof ,des an'j:es, meurtry, blessé, percé, froissé^ crucifié.
Cette ame doncques ainsi amollie, attendrie et presque toute fondue en celte amoureuse douleur, se trouva par ce moyen extrêmement disposée à recevoir lesimpres>ions et marques de l'amour et douleur de son souverain amant. Car la mémoire esloit toute détrempée en la souvenance de ce divin amour, l'imagination appliquée fortement à se représenter les blesseures et meurtrisseurestpie le-^yeux regardoient alors si parfaictement bien exprimées eQ l'image présente ; l'entendement recevoit les espèces infiniment vive*' que l'imagination luy fournissoil , et enfin l'amour employoit toutes les forces de la volonté pour se complaire et conformer à la passion du bien-aimé , dont Famé sans doute se trou-
(1) Lm. IU,N.
TRAITE DE L'AMOUH DE DIEU
voit loufo Inïiisfui mée.en un second crucifix. Or rjiiTîe comme forme cl maislrosse du corps, usant do son pouvoir sur iceluy, imprinu) les douleurs despUiycs dont elle e»t< il !)l<'ïitée, es endroits corre-fïoniljms à ceux esqiiels son l'iniiint les ii\ ."il endurées L'î mour esl adu "nible |M)ur îii.iuiser rinmginulion, afin qu'elle penelre jusjjuVi IVxlerieur. L'amour donc fit pi.sser les lourmens inlericurs de ce |>rand amaul S. Françc.i< jusqu'à l'exlerieur, et blessa le corps du nuvmedard de douleur duquel il avuit bles>é le cœur.
Mais de faire les ouvertures en la chair par dehors, l'amour qui <>toit dedans ne le pouvoit pas bonnement faire : c'est pourquoy l'ardent séraphin venant au secours, darda des ra\on> d'une cinrté si pénétrante, quVI'e fit réellement en la chuir les playes extérieures du crucifix que l'amour a\ oit imprimées intérieurement en l'am'*. Ainsi le semphin voyant l>aïe n'oser enin'piendre de parler, d'autant qu'il sentoit ses lèvres souillées, vint au nom de Dieu Iny toucher et espurer les lèvres avec un cliarb<in pris sur PauteL secondant en cette sorte le désir d'iceUn . La myrrhe produit sa stacte et première li(|ueur, comme par manière de ;^ueur et de transpiration; maisi'fin qu'elle jeile l)ien tout son suc, il la faut aider par l'incision. De me.-me l'amourdivin de S. François parut en toute sa vie comme par manière de eueur, car il ne respiroit eu toutes ses relions que celte sacrée dilectioii ; mais pour en faire paroislre tout à fait l'inci mparable {ibondanre, le céleste séraphin le vint inci^er et bles>cr. El afin que l'on scenst que ses playes estoient playes de l'amour du ciel, elles furent faictes, non avec le fer, lUiîis avec des ruyims de lumière. 0 vray Dieu, Theotime, que de douleurs amoureuses, et que d'amours douloureuses! r,:r non-eiih'meutalors, mais avec tout lore>ie de sa vie c^ pauvre sainct alla tuu>jour6 i traisnant et lani^uissant comme bien malade d'amour»
Le bienheureux Philippe Nerius.asg^ de quatre-vinsit-; ans, eut une telle inflammation de cœur ]K)ur le divin amour, que la chaleur se faisant faire plac^ aux costes, les eslariîit bien fort , et en rompit la quatrie-me et cinquiesme, afin qu'il piist reci»voir plus d'air pour le rafraischir. Le bi(*nheureux Stanislatis Kosca , jeune garçon de quatorze ans , estoil si fort assailly de l'amour de son Sauveur, que maintesfois il tomboit en deffaillance tout pasmé , et estoil contrainct d'appliquer sijr sa po ctri ne des linj^es trempez en Pean froide pour modérer la violence de l'ardeur qu'il sent oit.
Et en somme, comme pensez-vous, Theotime , qu'une ame qui a une fois un peu à souhait ta^té le-^ consolations divi» nés, puisse vivre en ce monde nieslé de tant de misères, sans douleur ellan<>neur, presque perpétuelle? On amr.intesfoisouy ce grand homme île Dieu François Xa\ier, lançant sa voix au ciel, lorsqu'il croyoites- Ire bien solitaire, en celte sort^; : Hé! mon Seigneur, non de grâce, ne m'aceab'ez pas d'une si grande aflluence de consolations, ou si par vosire infinie bonté il vous plaisl me faire abonder en délices , tirez-moy donc en paradis : car qui a une fois bien gou-té en l'intérieur vosln» douceur, il luy est force de vivre en amertume, tandis qu'il ne jouyt pas de vous. Quand doneques Dieu a donné un peu largement de ses divines douceurs à uncîame, et(ju'il les luy este, il la ble&se par celte privation, et elle par après demeure languissante, souâpi-^ rant avec David :
(1) Reins t quBDd viendra le Jour Que la douceur d'un retour H'ubtera celle HuufTraui-e?
Et avec le grand apostre (2) : « 0 moy » misérable houiuu^! (jiii me «iciivrera du »corp^(ie cette mortalité?»
(l; Ps. xLi, 3. ~ (sj Ad Hum. VII, U,
UYBB Vil, CHAPITRE 1.