‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 168 sur 365 · CHAPITRE V De la seconde espèce de raTissement · texte numérisé non relu

CHAPITRE V De la seconde espèce de raTissement

Dieu attire les esprits à soy par sa souveraine beauté et incomprehi'nsible bonté: excellences (jui loulcsdeux ne sont neantmoins (ju'une supresme divinité tres-uniquemcnl belle et bonne tout ensemble.

Tout se fait pour le bon et pour le beau ; toutes choses re.-ardent vers luy, sont meues et contenues par luy et pour l'amour de luy. Le bon et le beau eslde>irable , aimable et cherissable à tous; pour luy toutes choses font et veulent tout ce qu'elles opeicnt et veulent. Et cpiant au beau , parce qu'il attire et ra[»pelle à soy toutes choses , les Giecs l'appellent d'un nom qui est tiré d'une parole, qui veut dire app; lier.

De mesm<» quant au bien, sa vrayc image c'est hi lumière , surtout en ce que la lumière recueille , réduit et convertit à soy tout ce qui est : dont le soleil entre les ^

LHRE VII, CHAPITRE V.

Grecs est nommé d*une parole , laquollo i cet admirable apostresainctPaulestant en

lï^oii-tre qu'il fail que toutes choses soient j nimassées et serrées, rassomblont les dis pensées . comme la bonté convertit à soy toutes choses , estimt non-seulement la souveraine unité , mais souverainement unissante, d'autant que toutes choses la désirent comme leur principe , leur conservation et leur de niere fin: de sorte qu'en somme le bon et le beau ne sont qu'une mesme cho-e , d'autant que toutes choses desir<«nt le beau et le bon.

Ce discours , Theotime , est presque tout composé des paroles du divin sainct Denis are<'pagite. Et certes, il est vray que le soleil , source de la lumière corporelle , est la vraye imago du bon et du beau : car entre les créatures purement corporelles , il n'y a point de houle ny di» beauté esgale à celle du soleil. Or la beauté et la bonlé du soleil consiste en sa lumière , sans laquelle rien ne siToit beau et rien ne seroit bon en ce monde C()r|)orel. Elle escl; ire tout comme belle ; elle eschauffe et vivifie tout, comme bonne. En tant qu'elle est belle et claire , elle attire tous les yeux qui ont Teuë au monde : en timt qu'elle est bonne «t qu'elle eschauffo, elle attire à soy tous les apjietits et toutes les inclinations du monde corporel * car elle tire et esleve les exhalations et vapeurs; elle lire et fait sortir les plantes et les animaux de leurs origines, et ne se fait aucune production à laquelle lachaleurvitiile de ce ^rdn<] lumi- Xiaire ne contribue. Ainsi Dieu , perc de ^ule lumière, souverainement bon et beau, 2)ar sa beauté attire nostre entendement ^ le contempler, et par sa bonté il attire. Rostre volonté à l'aimer. Comme beau , ^^omblant nostre entendement de délices , ft respand son amour dans notre volonté ; ^U)inme bon , remplissant nostre volonté de ^on amour , il excite nostre entendement à ^e contempler ; l'amour nous provoquant à ^a contemplation , et la contemplation à ïamour. Dont il s'ensuit que l'exUiso et le Ravissement despend totalement de l'a- ^3)0ur : car c'est l'amour qui iwrte l'entendement à la contemf)lation , et la volonté à l 'union ; de manière qu enfin il faut con- ^Jure avec le grand sainct Denis, que l'al^xiour divin est extatique , ne permettant ^tas que les amans soycnt à eux-mesmes , ^iiis à ia chose ainiée. A raison de quoy

la possession de ce divin amour, et faict participant de sa force extatique , d'une bouche divinement inspirée : «Je vis, » dit-il , non plus moy , mais Jesus-Clirist » vit en moy (4). » Ainsi, comme un vray amoureux sort y hors de soy en Dieu , il vivoit, non plus de sa propre vie, mais de la vie do son bien-aimé , comme souverainemenl aimable.

Or C(* ravissement d'amour se fail sur la volonté en celle sorte. Dieu la touche p.ir ses attraits de suavité : et lors, comme une esj^uille touchée par Taymant se tourne et remue vers le pôle, s'oubliant de son insensible condition ; ainsi la volonté , atteinte de l'amour céleste , s'eslance et porte en Dieu , quittant toutes ses inclinations terrestres, entrant par ce moyen en un ravissement, non de cognoissance , mais de jouyssanco; non d'admiration, mais d'affection; non de science ; mais d'expérience ; non de veuë , mais de goust et de savouremenl.

Il est vray que, comme j'ay desjà signifié , l'entendement entre quelquefois en admiration , voyant la sacrée délectation que la volonté a en son extase, comme la volonté reçoit souvent de la délectation , appercevant Tentendementen admiration :

de sorte que ces deux facultez s'entrecommuniquent leur ravissement , le regard de la beauté nous la faisant aimer, ei l'amour nous la faisant regarder. On n'est guère souvent eschauffe des ravons du soleil qu'en n'en soitesclairé , ny esclairé qu'on n'en soiteschaufié. L'amour fait faciletnent aJmirer,el l'admiration facilement aimer.

Toutesfois les deux extases de l'entendement et de la volonté ne sont pas tellement appartenantes l'une à l'autre , que l'une ne soit bien souvent sans l'autre : car comme les philosophes ont eu plus de la cognoissance que de l'amour du Créateur , aussi les bons chror tiens en ont muintesfois plus d'amour que de cognoissance, et par conséquent l'excez de la cognoissance n'est |)as tousjours suivy de celuy de l'amour , non plus que Pexcez de l'amour n'est pas tou>jours accompagné de celuy de la cognoissance , ainsi que j'ay remarqué ailleurs. Or l'extase de l'admiration , estant seule , no nous fait pas meilleurs,

(J) Ki). aJGûl. :;.Î0.

TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU

suivant ce qu'en dit celuy qui avoit e>t6 ravy en extase jusqu'au Iroisicsme ciel : c Si je co^inoissois , dil-il , lonS les myste- » ros cl toiilc la science, et je n'aye pas la • cbîirilé, je ne ^uis rien (1) ; » et parlant le malin esprit penl extasier, s'il faut ainsi parler , et ravir l'entendement , luy repre- Beniant les mcrvoilleiises intrllii;encesqiii le tiennent eslevé et suspendu au-de^Slls de ses forces naturelles, et par telles clartez, il peut encore donner à la volonté quelque sorte d*amour vain , mol , tendre et imparfiiirt, par manière de complaisance, satisfaction et consolation sensible. Wnis de donner la vntyo extase de la volume, par laquelle elle s'attache uni(]uement et puissamment à la bonté <livine , cela n'appai lient qu'à cet Esprit ^ouverain , par lequel la charité de Dieu est respandue dedans nos cœurs (2),

Page 1