CHAPITRE VI
D«8 marques du bon ravissement, et de la troisiesme espèce d'iceluy.
En effect, Theolime , on a veu en nostre Bge plusieurs personne- (pii croyoientellesmesmes, et chacun avec elles, qu'elles fus>enl forthouvent ravies divinement en extase; et enfin toutesfois on descouvroil que ce n'estoient qu'illusions et amusemens diaboliques. Un certain prestra, du tenqis de sainct ui;ustm , se met toit en extase tou>jours quand il vouloit, chantant ou faisant chanter certains airs lugubres et pitoyables, et ce pour seulement contenter la curiosité de ceux qui desiroient voir cespectiicle. Mais ce qui est admirable, c'est que son extase passoit si avant, qu'il ne senloit mesme pas quand on luy appliquoit le feu , sinon après (|u'il estoit revenu à soy : etneanlmoins, si quelqu'un parloit un f)eu fort et à voix claire , il l'entendoit comme do loin , et n'avoit aucune respiration. Les philoso| hes me^mes ont recogiuîu certaines espèces d'exla>es niiturelle>, faicles par la véhémente iipphcation de i'espnt à la con-iderulion de- choses plus relevées. C'est pourquoy il no se faut pas estonner si le niulin esprit, pour faire le singe, tromper les âmes, scandaliser les foibles, et se transformer eu esprit de lumière (3), opère des ravi.^se mens
(1) 1 £p. ad Cor. xiii, 1.
(s; JEp. ad Bon. t, •. « (8) H. ad Cor. xi, 14.
en quelques âmes |)eu solidement instruites en la vraye pii lé. '
Afin donc qu'on puisse discorner les extases divines d'avec les humaine»* et diabolicpies, les ser^itiMirs de Dieu onlhiissé plu-ieurs documens. Mais quant à moy, i| me suffira (K)ur mon propos de vous pn^po» ser deux manpjes de la bonne et saincte extase. L'une est que l'extase sacrée ne se prend ny attache jamais tant à l'eniendemerit (prà la volonté, laquelle elle esmeut, ebCliaulTe et remplit d'une puissante afTiHîlion envers Dieu ; de manière que si l'extase est plus belle que bonne , plus lumr* neusi^ que chaleureuse , plus spéculative qu'i)ffeclive,elle est grandement douteuse el dii^ne de soupçon. Je ne dis pas qu'on ne puisse avoir des ravissemens, des visions mesmes pr()ph<'li(|ues , sans avoir la charité: Ciir je sçay bien que comme on peut avoir la churilé sans estreravyet sans prophétiser, aus-i peut-on estrenivy et prophétiser sans avoir la charité; mais je disque celuy qui en son ravi^semenla plus de clarté en rentendement poiir«ilmiier Dieu, cpie de chaleur en la vulonlé pour l'aimer, il doit estre sur shs gardes: car il y a danger que cette exrase ne soit fausse . el ne rende l'esprit plus enllé qu'édifié, le mellîuil voirenient commp6'(Zii/t Balaam et Ca'iphe, entre tes prophe' tes (4) , mais le lai>sant neantmoins enlrd les repîouvez.
La seconde marque des vrayes exla^^rt consiste en la troisiesme espèce d'extase que nous avens marquée cy-(lessus. Exlas6 toute scinde . toute aimable , et qui couronne les deux autres ; et c'est l'extasede l'œuvre et de la vie. L'entière observation (les conuuandemensde Dieu n'est pîisdena l'enclos des f(»rces humaines , mai-i elle est bien pourtant dans les confins de l'instinct de l'espril humain . comme tre.-- conforme à la raison et lumière naturelle : de >orl6 (pu) vivant selon les CumnumJemens de Dieu , nous ne sommes pas pour cela hors de no^tre inclination naturelle. Mais outre les commandemens divins, il y a des inspirations célestes pour rexéctilion desquelles il ne faut pas seulement que Dieu nous esleve au-de-susde nos forces, mais aussi qu'il nous lire au-dessus des iuslinois et dcd inclinations do noslro nature» d'ail- (1) L Réf. X, 11. Rmn. axa. Joaa. xi, M.
IlYRB yn, CHAPITRE VU.
tant qu'encore que ces inspirations ne
sont pas contraires à la raison humaine ,
elle:^ Tcxcedent loutosfois , la surmontent,
et sont au-(Jo5sus d'icolle ; do sorte que 'lors nous ne vivons pas seulement une vie
civile , honneste et chroslienne , mais une
vie surhumaine, spirituelle , dévoie , et
extaticpse , cVsl-à-dire, une vie qui est en
toute façon hors et au-dessus de nostre
condition naturelle.
Ne point dcsrober, ne point menlir, ne
point commettre de luxure, prier Dieu , ne
point jurer en vain , aimer et honorer son
p<*re , ne point tuer : c'est vivre selon la
raison natuielle de Thumme. Mais quitter
tous nos bit^ns, aimer la pauvreté, l'ap-
peller et tenir en ipialité de très délicieuse
nuiistresse ; tenir les op[)robres , mespris ,
abjections, perserulions, martyres, pour
des félicitez et béatitudes; se contenir
dans les termes d'une absolue cha>teté ,
et enGn vivre emmy le monde et en ct^tte Yie nïortelle contre toutes les opinions et maximes du monde , et outre le courant du fleuve de cette vie , par des unhnaires resif^nations , renoncemens et abne;;aiions de nous-mesmes : ce n'est pas vivre humainement , mais surlnnuainement ; ce n'est pas vivre en nous , mais hors de nous et au-dessus de nous. Et parce que nul ne peut sortir en cette façon au-dessus desoymesme , ti le Père éternel ne le tire (1) , partant celle sorte de vie doiteslre un ravissement continuel et une extase perpétuelle d'action et d'opération.
c Vous estes morts, disoil le grand a|)OS- • ire auxColossiens, et vo-tro vie estca- » chée avec Jesus-CInist en Dieu (2). » La mort fait que l'a me ne vit plus en son corps ni en l'enclos d'iceluy. Que veut donc dit e, Theotime, cette parole de l'apostre : Fous estes morts? C'est comme s'il eust dit: Vous ne vivez plus en vous-mesmes , ni dedans Tenclos de vostre propre condition naturelle , vostre ame ne vit plus selon elle-mesme , mais au-dessus d'elle-mesme.
Le phœnix est phœnix en cela qu'il anéantit sa propre vie à la faveur des rayons du soleil, pour en avoir une plus douce et vigoureuse , cachant , par manière de dire , sa vie sous lescendies. Les bigats et vers à soye chan;;ent leur estre , et de vers se font papillons; les abeilles naissent vers, (1) Jmd. VI, u. — (1) Ep. ad CoioM. 111. t.
puis deviennent nymphes , marchans sur leurs pieds, et enfin deviennent mouches v()lanles. Nous en faisons de mesme , Theotime , si nous sommes spirituels : car nous quittons nostre vie humaine pour vivre d'une autre vie plus eminente audessus de nous-mesmes , cachant toute cette vie nouvelle en Pieu avec Jésus- Christ , qui seul la voit , la cognoit et la donne. No-lre vie nouvelle , c'est l'amour céleste qui vivifie et anime nostre ame, et cet amour est tout caché en Dieu , et es choses divines avec Jésu^-Christ. Car, puisque , comnie disent les lettres sacrées de I Evangile , après que Jésus-Chri.^t se fut un peu laissé voir à ses disciples en montant lâ-haui au ciel , enfin une nnée l'environna , qui Vosta et cacha de devan leurs yeux (1) ; Jesus-Christ donc est caché au ciel en Dieu ; or Jesus-Christ est notre amour, et nostre amour est la vie (le nostre ame : donc nostre vie oèl cachée en Dieu avec Jesus-Christ; et quand Jesus-Christ qui est nostre amour, et par conséquent nostre vie spirituelle, t>*>ndra pffroî.N^rf au jour du jugement, a/or* nous apparoisirons avec luy en gloire (2):
c'est-à-dire, Josus-Clirist, no>tre amour nous glorifiera, nous communiquant sa félicité et splendeur.