DISCOURS X
Réfutation des objeciioni des heretiquei , qui ne veulent point que les reprouves soient membres de l'Eglise.
Ue quoy 1 après ce que nous avons dit , noserrans {>ourront-ils raporter ce qui est escrit au Cantique de l'e^pouse sacrée , que a c'est un jardin ferme , une foniaine cachetée , un puits d'eau vive , et qu'elle est toute belle et sans aucune tache , » ou comme dit (4) l'aposlre , a glorieuse , sans ride , saincte et immaculée ; » je les prie de bon cœur qu'ils regardent ce qu'ils veulent conclurre de cecy, car s'ils veulent inférer, qu'il ne doit avoir aucune chose dans rÉglise qui ne soit saincte , immaculéc , et sans ride , je leur feray voir avec ce mesme passage (5) qu'il n*y a en l'Eglise ny élus ny reprouvez ; car comme dit iresbien le grand concile do Trente , voicy lu voix commune de tous les juales el cliis do Dieu (6) , a remettons-nous nos délies ,
(t) Matlfa. M «t 80. - (i) Matm. xxii, t.
(») MaUh. U. — (i) Epbes. v. tt.
(i) Heb. 6, c. XI. — (S, Juaa. i. Epb. o. i,Sk
coutroyerses
comme nous les remettons k nos débiteurs , » je tiens sainct Jacques pour un élu , et ncantmoins il confesse que « nous offençons tous en plusieurs choses.» Sainct Jean nous ferme aussi la bouche et apprend à tous les réformateurs , que personne ne se vante d'estre sans souillure , il veut tout a'u contraire , que chacun sçache et confesse humblement qu'il a péché. Je croy que David (4 ) dans son ravissement et dans son extase , sçavoitce que c'estoit que dos élus y toutefois il tenoit que « tout homme estoit un menteur » : si donc ces bonnes qualitezqui sont données à TEglise, considérée en son tout , et en sa doctrine , se doivent prendre pour tous les membres particuliers, de telle sorte qu*il n'y ait aucune tache , ny aucunes rides dans les fidelles , il faudra sortir hors de ce monde pour trouver la vérification de ces beaux éloges; les élus de ce monde n'en seront pas capables. Mettons la vérité au net pour Téclaircir.
Certes l'Eglise est , a esté , et sera tousjours toute belle , toute saincte et toute glorieuse , selon les mœurs et selon la doctrine ; les mœurs dépendent de la volonté , la doctrine de l'entendement : or jamais n'entrera aucune fausseté dans l'entendement de l'Eglise , ny en sa volonté aucune malice ; elle peut par la grâce de son espoux dire comme luy : a Qui (2) dVntro vous, ô mes conjurez ennemis! me reprendra de vice et de péché? » Il ne s'ensuit pas pourtant que dans les particuliers de l'Eglise il n'y aitdesmcchans; ressouvenezvous de ce que j'ay dit ailleurs , que l'espouse a des cheveux et des ongles qui ne sont pas vivans , quoy qu'elle soit vivante ; que le sénat est souverain , mais non pas chaque sénateur; que l'armée est victorieuse , mais non pas chaque soldat en particulier ; si elle emporte la bataille , plusieurs soldats s'y perdent ety.dcmeurent , plusieurs par divers accidens y sont blessez, d'autres y meurent; prenez donc garde l'un après l'autre, à ces belles louanges de l'Eglise qui sont semées (3) en l'Escrilure , et luy en faites une couronne, car elles luy sont Ires-bien dues; mais aussi considérez {plusieurs malédictions , qui sont doni.ées ii ceux qui s'y perdent ;
(1) Pt. CXVI, t. — (t) JMD. TlU, M.
(S) C'knl. VI, Il
c'est une armée bien ordonnée , encor qne plusieurs s'y débandent.
On sçait assez que bien souvent on attribue à tout un ccrps , ce qui n'appartient qu'à une des parties : l'espouse appelle (4) son espoux blanc et vermeil , mais incontinent elle dit qu'il a les cheveux noirs. Sainct (2) Matthieu dit que les larrons qm cstoient crucifiez avec Nostre-Seigneur, le blasphémèrent , neantmoins ce ne fut que l'un d'eux , au rapport de sainct (3) Luc. On dit que le lys est tout blanc , il y a pourtant du jaune et du verd : à dire vray celuy qui parle en terme d'amour, comme l'espouse et l'espoux du cantique , usent volontiers de cette façon de langage , où sous les représentations chastes et amoureuses toutes ses qualitez sont justement attribuées au corps de l'Eglise ; à cause de beaucoup de sainctes âmes qui y sont , cl qui observent étroitement les saints commandemens de Dieu ; ce sont des cœurs parfaits , de la perfection qu'on peut avoir dans le pèlerinage de ce monde , non pas encor de celle que nous esperoni en la bienheureuse patrie ; au surplus , quoy qu'il n'y eust point d'autres raisons de qualifier l'Eglise par ces litres , l'espérance qu'elle a de monter là-haut toute pure , et toute belle , en contemplation du seul port auquel elle aspire et va courant , suffiroil pour la faire appeller glorieuse et parfaite, principalement à la veuède tant de solides promesses et assurances de cette attente bienheureuse.
Il seroit inutile d'en dire plus sur ce sujet, car qui voudroit s'amuser sur tous les pieds de mouche, qu'on fait icy, et sur lesquels on baille mille fausses alarmes au pauvre peuple , on ne finiroit jamais la mesiée ; on produit le passage de sainct Jean (4) : a Jeconnois mes brebis, et personne ne les lèvera de mes mains ; a oa insiste, que ces brebis sont les prédestinez, qui sont seuls au bercail du Seigneur. On produit ce que dit sainct Paul (5) à Timothée : « Le seigneur connoist aussi ceux qui sont à luy : > de plus, ce que sainct (6) Jean dit des apostres. « Ils sont sortis d'entre nous, mais ils n'esloient pas d'entre nous. » Quelle difficulté trouvo-t-on en cela? Nous confessons que les brebis pre-
(1) Gant. c. V et i.— (i) Matlii. xxvii.
(S)Luc. XXIII.— (4)Join. X.
(•) H. TinoL II. 19. - (6) IL Jo«n. u.
DE S. FRANÇOIS DE SALES
destinées entendent la voix de leur bon ptsteur , et ont toutes les proprietez qui 9ont doscritesen sainct Jean, ou présentes, OD à venir ; nous confessons aussi qu'en fEglise de Dieu , qui est la bergerie de Nostre-Seigneur , il n'y a pas seulement des brebis, mais encor des boucs, autrement pourquoy seroit-il remarqué, qu*à la fin du monde, au jour du jugement, les brebis (I) seront séparées, sinon, parce qu'en ce pèlerinage pendant que l'Eglise eombat en ce monde, elle a (2) en son teîn des boucs meslez avec les brebis ; eertes si jamais ils n'avoient esté ensemble, CQ ne les separeroit point ; et puis en fin décompte, si les prédestinez sont appeliez brebis, aussi le sont bien les reprouvez ; (3) témoin David, a votre fureur est coulouoée sur les brebis de votre parc, (i) j'ay OTé comme la brebis, qui est perdue, » et ailleurs quand il dit : (S) « 0 vous, qui régentez sur Israël, escoutez, vous qui oooduisez Joseph comme une ouailie : »
quand il dit de Joseph, a il entend les josepbois#et le peuple israëli tique, parce qu'en Joseph fut cédée la primogeniture, ((j et l'aisné donnoit le nom à la race, » mais qui ne sçait que parmy le peuple (7) dlsraël tous n'estoient pas prédestinez, ny tous élus , et neantmoins ils sont tous appeliez brebis, et tous régis sous un mesme pasleur ; ainsi nous confessons qu'il y a des brebis sauvées et prédestinées, desquelles 3 est parlé en sainct Jean , il y en a d'autres damnées, desquelles il est parlé (8) lillears, et toutes neantmoins icy bas dans IB mesme parc.
En outre, messieurs, nous ne nions pas que Nostre-Seigneur ne connoisse ceux qui loot à luy ; il sceut, sans doute, ce que lodas deviendroit par sa perfidie , neant- BDîns Judas ne laisse pas d'estre de ses apostres ; il sceut ce que dévoient devenir les disciples (9) qui retournèrent en arrière, ayant mal receu la doctrine de la riilité de la manducation de sa chair, et •eantmoins il les reconnut pour ses disciples. C'est une chose bien différente d'estre i Dieu, et connu de Dieu, selon son eterlelie presdenoe par rapport à l'Eglise
(I) Hai. xzv. « (t) EBBe^. uxiT, 17.
(S) H, ULUIl. 1. « (4) Pt. CXTIU, f
H) H. lAxjT. !. — (•) Panlip. V, 1.
Pj tel*. X&lll. — (I) ESMll. XXXIT.
l9)JMft.Tl.M.
triomphante, et d'estre à Dieu selon la présente communion des saincts par rapport à l'Eglise militante ; les premiers sont seulement connus de Dieu ; les derniers sont connus et de Dieu et des hommes selon sa volonté présente. Sainct Augi^tin s'écrie : a 0(4) combien de loups sont dedans, «combien de brebis sont dehors! »
Nostre-Seigneur donc connoist ceux qui sont à luy, pour l'Eglise triomphante, sans ignorer qu'il y en a plusieurs en l'Eglise militante, desquels la fin sera en perdition, conune le mesme apostre le monstre quand il dit, (2) « qu'en une grande maison il y a de toutes sortes de vases , quelques-uns pour l'honneur, et d'autres pour l'ignomînie, » pour ce que sainct (3) Jean dit, « ils sont sortis d'entre nous, mais ils n'estoient pas d'entre nous : » cela ne fait rien à noatre propos, car je responds comme sainct Augustin, ils esloient des nostres, ou d'entre nous, numéro ; et ne Festoient pas iimrito. C'est-à-dire , comme l'explique le mesme docteur, « ils estoient entre nous et des nostres par la communion des sacremens, mais selon leur particulière propriété et disposition de leur vie ils ne l'estoient pas, ils estoient hérétiques en leurs âmes et de volonté, quoy que selon l'apparence ils ne le fussent pas : » et cela n'est pas dire que les bons ne soient avec les mauvais en l'Eglise ; s'ils n'y estoient par mérite, ils y estoient sans doute de fait et de nombre, comme de volonté ils en estoient déjà dehors.
Enfin, messieurs, voicy vostre fort argument qui semble estre foumy de forme et de figure ; « celuy-là n'a point Dieu pour père , qui n'a point l'Eglise pour mère, » c'est une chose très-certaine , car Jésus- Christ l'a dit. Or estait que les reprouvez n'ont point Dieu pour père, donc ils n'ont point l'Eglise pour mère , par conséquent les reprouvez ne sont point en l'Eglise. Mais la réponse est belle, et n'est pas difficile à expliquer. On reçoit le premier fondement de cette raison, mais le second, à sçavoir, que les reprouvez ne soient pas enfans de Dieu, a besoin d'estre espluché : tous les fidelles baptisez peuvent estre appelez enfans de Dieu , pendant qu'ils sont fidelles , sinon que l'on voulust ester au
(1) Aaff. tract. XLT. la Jom.
(1) U. Tin. II. ». — (i) Aif. ta
C(Hn«OTERSU
Jtnpl£Gine la non (4) de rottc ne ration et de oaiivitiS spirituelle, que Noslre- Seigneur luy a donnée ; que ù on l'enlcnd ainsi , il y s plusJeurâ réprouvez e\\t:tRs do Dieu, car combien y a-l-îl de gens Gdetics cl biiplisez qui eoront loutefuis damnez, lesquels, corflme dit la vérité mesme, ■ croycnt (S) pour UD temps, et au temps de la tentation Ee retirent en arrière ; ■ de façon que noua nions tout court celte seconde proposition, .que les reprouvez no soient pas enfans de Dieu, (3) car les reprouvez eHam en l'Cglise , ils peuvent e^tre appelez les enfans de Dieu par la création, parla rédemption, par la régénération, par la doctrine, et par )a mesme profession do foy, quoy que Nostre-Si'igneur se plaigne d'eux en cotle dorte en (i) Isaie : t J'ay nourry et élevé des enfans, et ils m'ont méprisé. •> Que si l'on veut persister à dire obstinément que les roprouvez n'ont point Dieu pour père, .parce qu'ils ne seront point héritiers, selon la (larule de i'apostre, (5) a s'il est Tils, il est Ueritier, ■ nous nierons encore la con- .foquence, car non-seulement les enfans sont en l'Eglise, muisencore les serviteurs, mais avec cuite différence, que les (6} enliins y demeureront à jamais comme lieriliers, les serviteurs, non, (7) mais seront cbasseï quand il semblera bon au {teiedu famille, témoin le maisire, mesme eu sainct Jean (8} parlant du fils prodi^g-ue peniti'Ut, qui sçavoit bien reconnoistrc , que plusieurs mercenaires avoient des pains en abondance chez son pcre, quoy queio vray ellegilimoliismouroitdefaim, al mangeoit avec les pourceaux, ce qui rend preuve de la foy catholique en ce sujet ; 6 combien de serviteurs 1 puis-jedire jvcc l'Eirclesiailique, ont esté vus i cUe- •val en bon ordre, et combien do princes à pied comme de« valets? combien d'animaux immondes ot do corbeaux en cette arche mystique de l'Eglise I 0 combien de pommes bollea et exwllcotes extérieurement sont sur le pommier, qui sont toutes vermoulues par dedans . et neanlmoins elles eont attachées â l'arbre, et tirent le bon suc de la tige ; celui qui auroil les
oamu «M im M wU* HT *4«a U
yeux assez clairvoyins pour regarder l'i^ Euë' de la course des hommes, verroit bicii dans l'Eglise de quoy s'écrier , a plusieurs sont appelez, mais peu y sont élus! ■c'esl> à dire, plusieurs sont en la saincte Ei^lise militante, qui ne«eronIjamaisenla trioa>phante ; combien sont dedans qui seront dehors, (1] comme sainct Antoino prévit d'Arlus, et sainct Tulbert de Berengairo ; c'est donc chose certaine, que non-seulement les élus , mais les reprouvez cncor, peuvent eslre et sont les enfans de l'Ëgiise,celuy donc qui pour la rendre invisible n'y admet que tes élus, fait comme les disciples, qui conspilloient d'osier l'ivraye d'avec le bon bled, avant la moisson, mais le bon pasteur les eo corrigea.