‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 184 sur 365 · LIVRE VIII, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE V

comme nous devons désirer le salut, ainsi qu'elle le nous désire, et parce qu'elle le désire.

Mais il arrive maintefois que les moyens de parvenir au salut, considérez en bloc ou en gênerai, sont agréables ù nostre eœur, et regardez en détail et particulier, fls luy sont effroyables : car n*avons-nons pas veu le pauvre S. Pierre disposé à recevoir en gênerai toutes sortes de peines , et la mort mesme , potir suivre son maistre , et neantmoins, quand ce vint au fait et au prendre, pasiir, trembler, et renier son maistre à la voix d'une simple servante? Chacun pense pouvoir boire le caliee(^) de Nostre-Soigneur avec luy; mais quand on le nous présente par effect, on s'enfuit, on quitte tout. Les choses représentées particulièrement font une impression plus forte, et blessent plus sensiblement Timagiiiation.C*estpourquoy, en l'introduction, noiis avons donné par advis qu'après les lIKpctions générales on fist les résolutions particulières en la saincte oraison. David Mceptoit en particulier les afflictions comme un acheminement à sa perfection, quand il chanloit en cette sorte : a 0 > qu'il m'est bon. Seigneur, que vous * m'avez humilié , aGn que j'apprenne vos «justifications (2) I » Ainsi furent les apos- > ires joyeux es tribulations, de quoy ils avoient la faveur d*endurer des tynomt- Meipour le nom (3) de leur Sauveur.

CnAPITRE V.

Da la eonformité de noslre volonté A celle de Diea , qui nous est signifiée par set comoundement.

Le désir que Dieu a de nous faire observer ^escommandemens est ex tresme, ainsi que toute l'Escriture tesmoigne. Et comme le pouvoit-il mieux exprimer que par les grandes récompenses qu'il propose aux observateurs de sa loy, et les cstranges supplices dont il menace les violateurs d'icette? C'est pourquoy David exclame: « 0 » Seigneur, vous avez ordonné que vos > commandemens soient trop plus obser- » yez (i). »

Or l'amour de complaisance, regardant ce désir divin , veut complaire à Dieu en

(1) Hattk. u. tl. — (•) Pialm. ex? m, n.

(S) ACt. T, 41. — ik) PNla. OlTIlt, «.

Tobservan t : l'amour de bien veuillance, qui veut tout soumettre à Dieu, soumet par conséquent nos désirs et nos volontez à celle-cy que Dieu nous a signifiée ; et de là provient non-seulement l'observation, maia aussi l'amour des commandemens que David exalte d'un style extraordinaire au psalme cxviii, qu'il semble n'avoir faitque pour ce subject.

Ooe faloie TMtr» loy d*an Iréf-ardaat aaioirl C'eti tout mon «ulrelien . J'en parle io«i lejoar. O Salf nearl Je cberis tof tret-Miocle iMBolfaagas Plot que l'or el Tetclat dn topau doré. Que dunx a mon pala>» sont rot taeret laBfftfet! Povr moy fade «et le miel , s'il leur «et comparé (1).

Mais pour exciter ce sainct et salutaire amour des commandemens , nous devons contempler leur beauté , laquelle est admirable. Car comme il y a des œuvres qui sont mauvaises, parce qu'elles sont défendues, et des autres qui sont défendues, parce qu'elles sont mauvaises, aussi y en a-t-il qui sont bonnes , parce qu'elles sont commandées , et des autres qui sont commandées, parce qu'elles sont bonnes et Ires-utiles : de sorte que toutes sont trèsbonnes et tres-afmables , parce que le commandement donne la bonté aux unes, qui n'en auraient point autrement, et donne un surcroist de bonté aux autres , qui sans estre commandées ne laisseroient pas d'estre bonnes.

Nous ne recevons pas le bien en bonne part, quand il nous est présenté par une main ennemie. Les Lacédémoniens ne voulurent pas suivre un fort sain et salutaire conseil d'un meschant homme, jusqu'à ce qu'un homme de bien leurredist. Au contraire , le présent n'est jamais qu'agréable quand un amy le fait : les plus doux commandemens deviennent aspres, si un cœur tyran et cruel les impose; et ils deviennent tres-aimables , quand l'amour les ordonne : le service de Jacob luy sembloit une royauté, parce qu'il procedoitde l'amour (2). 0 que doux et désirable est le joug de la loy céleste , qu'un roy tant aimable a establie sur nous 1

Plusieurs observent les commandemens, comme on avale les médecines, plus crainte de mourir damnez que pour le plaisir de vivre au gré du Sauveur. Ains , comme il y a des personnes qui , pour agréable que soit un médicament , ont du contre-oœur

(1) PMlai. oaviii. »(•} GOMS. xitx. H,

as

8fî4

TRAITE DE L'AMOUR DB MEU

ù le prcodro , seulement parce qu*il ];)orto lo nom do médicament; aussi y a-tdca nme» qui ont en horreur les actions commandées, seulement parce qu'ellessont commandées: et s*est tiouvé tel homme, sedil-on , qui ayant doucement vescudans la grande ville de Paris l'espace de quatrevingts ans, sans en sortir, soudain qu'on Juy eut enjoint de par le roy d'y demeurer encore le reste de ses jours , il alla dehors voir les champs , que do sa vie il n*avoit désirés.

Au COR traire le cœur amoureux aime les commàndemens ; et plus ils sont de chose difiQcile, plus il les trouve doux et agréables , parce qu'il complaist plus parfaictement au bien-aimé , et luy rend plus dlionneur. II lance et chante des hymnes d'allégresse, quand Dieu luy enseigne ses commandemens et justifications (4). £t comme le pèlerin qui va gayement chantant en son voyage , adjouste voiremeot la peine du chant à celle du marcher, et neantmoins en effect par surcroist de peine il se désennuyé et allège du travail du chemin; aussi l'amant sacré trouve tant de suavité aux commandemens, que rien ne luydonne tant d'haleine et de soulagement en cette vie mortelle que la gracieuse charge des préceptes de son Dieu. Dont le saint psalmiste s'écrie : « 0 Seigneur, vos » justificutiojis ou commandemens me sont » des douces chansons en ce lieu démon » pèlerinage (2). » On dit que les mulets et chevaux chargez de figues succombent incontinent au faix , et perdent toute leur force. Plus douce que les figues est la loy du Seigneur ; mais l'horame brutal , qui s'est rendu comme le cheval et mulet , esquels il n'y a point d'entendement (3) , perd le courage , et ne peut trouver des forces pour porter cet aimable faix. Au contraire, comme une branche d'agnuscastus enipesche de lasr^itude le voyageur qui la porte; aussi la croix, la mortification, ie joug» la loy du Sauveur, qui est le vray agneau chaste , est une charguqui delas^c, qui soulage , et recrée les cœurs qui aiment sa divine majesté. On n'a point de travail en ce qui est aimé; ou s'il y a du travail, c'est un travail bien-aimé : le travail meslé du sainct amour est un cer-

|1} PMlm. oxTiii. 171. — (t) IbUI. M.

S) PMlm. ssxi,t

taîQ aigre-doux plut agr«abU au gouik qu'une pure douceur.

Le divin amour nous rend doDC aroil conformes à la volonté de Dieu , et nous fiit soigneusement observer ses cooimanda* mens en qualité do désir absolu de sa ml* jestéà laquelle nous voulons plaire. Si qui cette complaisance provient par sa douoi et aimable violence la nécessité d'obaii qui la nous impose , convertissant cette nécessité en vertu de dilectioa, et toute II difficulté en délectation.

CHAPITRB VL

De la ednfbmité de nostre Tolonté A celle ^ Diea naoB a tigniliée par tes eonaeilt

Le commandement tesmoigne une v»* lonté fort entière et pressante de celuy qui ordonne : mais le conseil ne nous repri* sente qu'une volonté de souhaict. Cecom* mandement nous oblige : le conseil nom incite seulement. Le commandement rend coupables les transgresseurs ; le conseil rend seulement moins louables ceux qui ne le suivent pas. Les violateurs des oon* ma ndemens meri ten t d'estre damnes ; ceux qui négligent les conseils méritent seulement d'estre moins glorifiez. 11 y a différence entre commander et recommander.

Quand on commande, on use d'autorité pour obliger; quand on recommande, on use d'amitié pour induire et provoquer.

Le commandement impose nécessité , le conseil et recommandation nous incite à ce qui est de plus grande utilité. Au commandement correspond Tobeissance , et la créance au conseil. On suit le conseil afin de plaire , et le commandement pour ne pas déplaire. C'est pourquoy l'amour de complaisance , qui nous oblige de plaire ao bien-aimé, nous porte par conséquent A la suitcde ses conseils; et l'amour de bienveuillance, qui veut que toutes les volon^ tez et affections luy soient soumises , faii que nous voulons , non-seulement ce qu'il ordonne , mais ce qu'il coni»eille et à quoy il exhorte. Ainsi que l'amour et respect qu'un enfant ûdelo porte à son bon père le fait résoudre de vivre , non-seulemeot selon les commandemens qu'il impose, mais encore selon les deiirs et inclinations qu*il manifeste.

Le conseil se ionn» voiroment en faveur

LrtRE VIII . GOAPITRE VI,

SSI

dé celuy qu*on conseille , afin qu'il soit parfaict. t Si tu veux cstre parfaict , dit > le Sauveur, va , vens tout ce que tu as, » et le donne aux pauvres , et me suis (4).»

Mais le cœur amoureux ne reçoit pas le conseil pour son uiilité , ains pour se conformer au destr de celuy qui conseille , et rendre l'hommage qui estdeu à sa volonté. Bt partant il ne Reçoit les conseils sinon ainsi que Dieu le veut; et Dieu ne veut pas qu'un chacun observe tous les conseils , ains seulement ceux qui sont convenables selon la diversité des personnes, des temps, des occasions et des forces , ainsi que la charité le requiert ; car c'est elle qui , comme reyne de toutes les vertus , de tous les commandemens , de tous les conseils, et en somme de toutes les lois et de toutes les actions chresliennes , leur donne à tous et à toutes le rang , l'ordre , le temps et la valeur.

Si ton père ou ta mère ont une vraye nécessité de to(i assistance pour vivre , il n'est pas temps alors de practiquer le conseil de la retraite en un monastère ; car la charité t'ordonne que tu ailles en effect exécuter ce commandement d*honorer, servir , aider et secourir ion père ou ta mère (t). Tu es un prince , par la postérité duquel les subjccts de la couronne qui l'appartient doivent estre conservez en paix , et assurez contre la tyrannie , sédition et guerre civile : Toccasion donc d*un si grand bien t'oblige de produire en un sainct mariage des légitimes successeurs. Ce n'est pas perdre la chasteté, ou au moins c'est la perdre chastement, que de Je sacrifier au bien public en faveur de la eharité. As-tu une santé foible , inconstante , qui a besoin de grands supports? ne te charge pas donc volontairement de la pauvreté effectuelle ; car la charité te le défend. Non-seulement la charité ne permet pas aux pères de famille de tout vendre pour donner aux pauvres , mais leur ordonne d'assembler honnestement ce qui •st requis pour l'éducation et sustentation de la femme, des enfans et serviteurs; comme aussi aux roys et princes d'avoir des thresors qui, provenus d'une juste espargne , et non de tyranniques inventions, servent comme de salutaires préservatifs contre les ennemis visibles. Sainct

(1) mtMk. IIS, tl^ (I) II. ss, il.

Paul ne conseille-t-il pas aux maries» passé le temps de l'oraison , de retourner (4) au traip bien réglé du devoir nuptial ?

Les conseils sont tous donnés pour la perfection du peuple chrestien , mais noa pas pour celle de chaque chrestiea en par* ticulier. Il y a des circonstanoea qui les rendent quelquefois impossibles , quelque fois inutiles, quelquefois péri lleui^ , quelquefois nuisibles à quelqui'S-une» qui esl une des intentions pour lesquelles Nostre^ Seigneur dit de l'un d*'ice\ix ce qu'il veul estre entendu de tous : Qui le p^ut pren^ dre, qu'il le prenne (2) ; comnut s'il disoil«

ainsi que sainci Hierosme expose : Qui peuî gagner et emporter l'honneur de la chas* teté comme un prix de réputation » qu'il la prenne ; car il est exposé à ceux qui courw ront vaillamment. Tous doncques ne peu»

vent pas, c'est-à-dire, il n'est pasexpe» dient à tous d'observer tous les conseiUi lesquels estans donnez en faveur de la cha« rité , elle sert de règle et de mesure i l'exe» cution d'iceux.

Quand donc la charité l'ordonne, on tira les moines et religieux des cloislrea pour en faire des cardinaux , des prélats , dat curez ; voire mesme on les réduit quelquefois au mariage pour le repos des royaumes , ainsi que j'ai dit ci-dessus. Que si la charité fait sortir des cloistres ceux qui, par VŒU solennel , s'y estoient attaobea \ à plus forte raison , et pour moindre aubject, on peut, par l'autorité de 6ette mesme charité , conseiller à plusieurs d6 demeurer chez eux , garder leurs moyend, ^ se marier , voire de prendre les armef[ jgt^ ^ aller à la guerre , qui est une professions! ' dangereuse.

Or , quand la charité porte les tras à la pauvreté, et qu'elle en retire les autres; quand elle en pousse les uns au mariage , les autres à la continence; qu'elle enferme l'un dans le cloistre , et en fait sortir l'autre , elle n'a point besoin d'en rentire raison à personne ; car elle a la plénitude de la puissance en la loy chrestiehne , selon qu'il est escnt *. La charité peut iout$$ choseê (S) ; elle a le comble de la prudence selon qu'il est dit : iCa charité ne fait riiii' en vain (i). Que si quelqu'un veutcontetf ter , et luy demander pourquoi elld fU*

(1) I. «d Cor. nt,i.— (i) MaUk. tit, îè» (t) I. «d C*r. nnt^ (4) IbM. 4.

THAITÉ DE L'AMOUR DE DICU.

7insi , oJle i'£ >i>omJra liardimenl : Parce JVC le Seigneur en a besoin (1) ; tout est ''ait pour la charité , et la charité pour Dieu; lowl doit servir à la charité, et elle à personne , non pas mesme à son bien aimé , duquel elle n'est pas servante , mais esfyour'e. Pour cela on doit prendre d'elle Tordre de l'exercice de.4 conseils , car aux ans elle ordonnera la chasteté, et non la pauvreté ; aux autres l'obéissance , et non la chasteté ; aux autres le jeusne , et non Taumosne ; aux autres l'aumosno, et non le jeusne ; aux autres la solitude , et non la charge pastorale ; aux attires la conversation , et non la solitude. En somme , c'est une eau sacrée par laquelle le jardin de l'Etatise est fécondé ; et , bien qu'elle n'ait qu'une couleur sans couleur, les fleurs néant moins qu'elle fait croistre ne laissent pas d'avoir une chacune sa couleur differenlo. Elle fuit des martyrs plus vermeils que la rose , des vierges plus blanches que le lys ; aux uns elle donne le fln violet do la mortification , aux autres le jaune des soucis du mariage; employantdiversement les conseils pour la perfection des âmes qui sont si heureuses que de vivre sous sa conduite.

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