CHAPITRE U
Qael'UDlon de nositt volonté au bon otaMrdB Dieu te fait priocipalemeni et tribulaUont.
Les peines considérées en elles-mesmes : ne peuvent estre aimées : mais regardées en leur origine, c'est-à-dire en la providence et volonté divine qui les ordonne, elles sont infiniment aimables. Voyez la verge de Moyse en terre, c'est un serpent effroyable : voyez-la en la main de Moyse, c'est une baguette de merveilles. Voyez les tribulations en elles-mesmes, elles sont affreuses : voyez-les en la volonté de Dieu, elles sont des amours et des délices. Combien de fois nous est-il arrivé d'avoir à contre-cœur les remèdes et medicamcns, tandis que le médecin ou l'apothicaire les presentoit; et que nous estans offerts par une main bien-aimée, l'amour surmontant riiorreur, nous les recevions avec joiet Certes, ou Tamour osle l'asprelé du travail, ou il rend le sentiment aimable. On dit qu'en Béotie il y a un fleuve dans lequel les poissons paroissent toutd'or ; mais oste2-les de ces eaux qui sont le lieu de leur origine, ils ont la couleur naturelle des autres pois>ons. Les aifliclions sont comme cola : si nous les regardons hors de kl volonté de Dieu, elles ont leur amerhimc nalurelle ; mais qui le.-^ considère en ce bon plaisir éternel, elles sont toutes d^or, aimables et précieuses plus qu'il ne se peut dire.
Si le grand Abraham eust veu la nécessité de tuer son fils hors la volonté de Dieu, pensez, Thcolime, combien de peines et de convuUions de cœur il eust souffertes : mais la voyant dans le bon plaisir (le Dieu, elle luy est toute d'or, et il rembrasse lendremenl. Si les martyrs eussent veu leurs tourmens hors ce bon plaisir, comment eussent-ils pu chanter entre les fers et les flammes? Le cœur vrayment amoureux aime le bon plaisir divin, nonseulement es consolations, mais aussi es afflictions; ains il l'aime plus en la croix, es peines et travaux, parce que c'est la principale vertu de l'amour de faire souffrir Tamanl |K)ur la chose aimée.
Les stoïciens, particulièrement le bon Epiclele, colloquoient toute leur philosophie à s'abstenir et soustenir, à so de|>ort6r et supporter, à s'abstenir et sedeporior des
UTRfe nr, ciiAPtniË n
flafsira, veluptez et hooneora lerrestreB, à ioustenir el supporter les injures, trayaux, et incommoditez. Mais la doctrine chresiiennc, qui est ia vraie phiiouophie, a trois principes sur lesquels elle establit tour son exercice : Tabnegation de soy-mesme, qui est bien plus que (le B*ahstcnir des plaidirs; porter sii croix, qui est bien plus que de la supporter; suivre Nostre-Si^igneur, nonfeulement en ce qui est de ri^noncer à soymesme et porter sa croix, mais aussi en ce qui est de la practique de toutes sortes de bonnes œuvres. Mai> toulesfois on ne tesmoigne point tant d*amour en Tabnegation ni en Taction, comme on fait en la passion. Certes, le Sainct-Esprit marque en TEscriture saincte le plus haut (loinctdo Tamour de Nostre Seigneur envers nous en la mort et passion qu*il a souffertes pour nous.
4 . Aimer la volonté de Dieu, es consolations, c'est un bon amour, quand en vérité. OD aime la volonté do Dieu , et non pas* la consolation en laquelle on est; neantmoins c*est un amour sans contradiction, sans répugnance el sans effort : car qui n'aimeroi t une 2^i digne volonté en un subjcct si agréable ?
2. Aimer la volonté divine en ses corn* mandemens, conseils, et inspirations, c'est QD second degré d'amour plus parfaict : car il nous porto à renoncer et quitter nos* Ire propre volonté, et nous fait abstenir el déporter de plusieurs volupiez, mais non pas de toutes.
3. Aimer les souffrances el afflictions pour l'amour de Dieu , c'est le haut poinct de la tres-saincte charité : car en cela il n'y a rien d'aimable que la seule volonté divine ; il y a une grande contradiction de la pari de noslre nature : et non*seulemenl on quitte toutes les voluptez , mais on embrasse les tourmens et travaux.
Le malin ennemy sçavoit bien que c'estoit le dernier aiïinement de l'amour, quand après avoir ouy de la bouche de Dieu que Jobestoitjuste,droicturier,craignanlDieu, fuyant le poché et ferme en rinnocence, il estima tout cela peu de chose en comparaison de la souffrance des afflictions par lesquelles il fit le dernier et le plus grand essay de l'amour db ce grand serviteur de Dieu ; et pour les rendre extresmes, il les composa de la perte de tous ses biens et de cous ses enfaos» de rabandonaemeni de
tous BAS amis, d'una arrogante contradic^ tion de ses plus grands confederez et de sa femme, mais contradiction pleine de mesprls, moqueries et reproches, à quoy il adjou<ta l'assembiai^e de presque toutes les maladies humaines, notamment une playcn universelle, cruelle, infecte, horrible.
Or voilà toulesfois le grand Job, comme le roy des misérables de la terre, assis sur un fumier, comme sur le throsne de la misère, paré de playes, d'uIceres, de pourriture, comme de vestemens royaux assor* tis^sansà la qualité de sa royauté, avec une si grande abjection et aneanussement, que, s'il n'eust parlé, on nepouvoit discerner si Job estoit un homme réduit en fumier, ou le fumier estoit une pourriture en forme d'homme. Or le voilà , dis-je, le grand Job qui s'oï^crie : t Si nous avons receu des B biens do la main de Dieu , pourquof » n'en recevrons- nous pas aussi bien les » maux (4)? » 0 Dieu que cette parole est de grand amour ! Il pense, Theotime, que c'est de la main de Dieu qu'il a receu les biens, tesmoignant qu'il n'avoit pas tant estimé les biens parce qu'ils esloient biens, comme parce qu'ils provcnoient de la main du Seigneur. Ce qu'estant ainsi, il eonclut que doncques il faut supporter amoureusement les ad versitec, puisqu'elles procèdent de la mesme main du Seigneur, esgalement aimable , lorsqu'elle distribue les afflictions , comme quand elle donne des consolations. Les biens sont volontiers receus de tous; mais de recevoir les maux, il
n'appartient qu*à l'amour parfaict, qui les aime d'autant plus , qu'ils ne sont aimables que pour le respect de la main qui les donne.
Le voyageur qni a peur de faillir le droit chemin, marchant en doute, va regardanî çà et là le pays où il est , et s^amuse presque à chaque bout de champ à considérer s'il ne se fourvoyé point ; mais celuy qui est asseuré de sa route, va gayement, liardiment el vistement. Ainsi certes, l'amoar voulant aller à la volonté de Dieu pour lel consolations, il va tousjours en crainte, de peur de prendre le change , el qu'en liett d'aimer le bon plaisir de Dieu, il n*aime le plaisir propre qui en est la consolation* Mais l'amour qui lire chemin devers la vo» lonlé d^ Dieu en l'affliction , ii marclie m
TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU
asscurance : car l*aflEUciion n'estant nullement aimable en elle-mesme , il est bien ^\s6 de ne Taimer que pour le respect de la anain qui la donne. Les chiens sont à tous coups en défaut au printemps, et n'ont quasi nul sentiment , parce que les herbes et fleurs poussent alors si fortement leur senteur, qu'elle outrepasse celle du cerf ou du lièvre. Parmy le printemps des consolations, l'amour n'a presque nulle recognoissance du bon plaisir de Dieu , parce que le plaisir sensible de la consolation jette tant d'atlraicls dedans le cœur, qu'il en est diverty de l'attention qu'il devroit avoir à la volonté de Dieu. Nostre-Seigneur ayant donné la croix à saincte Ca- Uierine de Sienne d'une couronne d'or ou d'une couronne d'espines, elle choisit celle-cy , comme plus conforme à l'amour. C'est une marque asseurée de l'amour, dit la bienheureuse Angele de Foligny, que de vouloir souffrir: et le grand apostre s'écrie qu't7 ne se glorifie qu'en la croix, en Vinfirmité (1) , en la persécution.