CHAPITRE III
Comme, tout le cœnr estant employé en l'amour Mcré , on peut neanimoins aimer Dieu différemment, et aimer encore plusieurs autres choses avec Dieu.
Qui dit tout, ne forclost rien ; et toutesfois un homme ne laissera pas d'eslre tout à Dieu, tout à son poro, tout à sa more, tout au prince, tout à la république, tout à SCS enfans, tout à ses amis; en sorte qu'estant tout à chacun , il sera encore tout à tous. Or cola est ainsi, d'autant que le devoir par lequel on est tout aux uns, n'est pns contraire au devoir par lequel on est tout aux autres.
L'homme so donne tout par l'amour, el 86 donne tout autant qu'il aime. Il est donc souverainement donné à Dieu , lorsqu'il aime souverainement sa divine bonté. Et quand il s'est ainsi donné, il ne doit rien aimer qui puisse ostcr son cœur à Dieu. Or, jamais aucun amour n'este nos cœurs à Dieu , sinon celuy qui lui est contraire.
Sara ne se fasche point de voir Ismael autour du cherisîîac, tandis qu'il ne se joue |K)inl à le heurter et piquer (1) : et la divine bonté ne s'offense i>oint de voir en nous des autres amours auprès du sien, tandis qu'ils conservent envers luy la re^ verence et ^oumis^iun qui luy est due.
Certes, Thcotime, là-haut en paradis, Dieu ae donnera tout à nous, et non pas en partie, puisque c'est un tout qui n'a point de partie; mais il se donnera pourtant diversement et avec autant de diffei^cDces qu'il y aura de bienheureux. Ce qui îe fera ainsi , parce que se donnant tout à «us et tout à un chacun , il ne so donnera amais totalement, ny à pus un en parliîulier, ny à tous en gênerai. Or, nous nous ionnerons â îuy scion la mesure qu'il se lonnera à nous : car nous le verrons voircneni tous face d face (2), ainsi qu'il est en
tsi. t,lo.-(v I. ad Cor. xui, ii.
sa beauté ; et l'aimerons de cœnr à cœur, ainsi qu'il est en sa bonté : mais toulesfois ne le verront pas avec une esgale clarté, ny ne l'aimeront pas avec une esgale suavité, ains un chacun le verra et l'aimera selon la particulière mesure de gloire que la divine Providence luy a prefiarée. Nous aurons tous esgalement la plénitude de Ce divin amour; mais les plénitudes pourtant seront inesgales en perfection. Le miel de Narbonne est tout doux, si est bien celuy de Paris : tous deux sont pleins de douceur ; mais l'un neantmoins est plein d'une meilleure, plus flne et plus forte douceur: et bien que l'un et l'autre soient tout doux, ny l'un ny l'autre n'est pas toutesfois totalement doux. Je fay hommage au prince souverain ; et je le fay encore au subalterne ; j'engage donc envers l'un et envers l'autre toute ma fidélité, et toutesfois je ne l'engage pas totalement ny à l'un ny â l'autre : car en celle que je preste au souverain, je n'exclus pas celle du subalterne; et en celle du subalterne , je ne comprends pas celle du souverain. Que si au ciel , où ces paroles : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur (<), seront si excellemment practiquées, on aura des grandes différences en l'amour, ce n'est pas mer* veille si en cette vie mortelle il y en û beauajup.
Theotime, non-seulement entre ceux qui aiment Dieu de tout leur cœur, il y en a qui l'aiment plus et les autres moins; mais une mesme personne se surpasse maintes fois soy-mesme, en c^ souverain exercice delà dilcction de Dieu sur toutes choses. Appelles faisoit mieux une fois qu'autre; il se surmonloit aucune fois soymesmo : car bien qu'il mist ordinairement tout son art et toute son attention â peindre Alexandre le Grand , si est-ce qu'if ne l'y mcttoit pas tousjours (îbtalemont, ny si en» ticrement qu'il ne luy restiîsfc des autro; elTorls par lesquels il n'employoit pas ny un |xlus grand artifice, ny une plus grande affection ; mais il Temploycit plus vivement et parfaictoment. II appliquoit tousjours tout son esprit à bien faire ces tableaux d'Alexandre, parce qu'ill'appllquoit sans reserve; mais il l'appliquoit aucunofois plus fortement et plus heureusement. Qui ne sçait qne l'on profîte en ce ssinct (D neot. iT, f.
TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU
amour, et que la fin des saincts est comblée d'un plus parfaict amour que le commenci»nient?
Or, selon la manière de parler des sainctes Escrilures, faire quoique chose de tout son cœur, ne veut dire autre chose , sinon la faire de bon cœur, sans reserve. « 0 SiMgneur, disoit David , je vous ay * » cherché de tout mon cœur. J'ay crié de » tout mon cœur, Seigneur, exaucez- » moi (4). » Et la sacrée parole tcsmoigne que vraymenl il avoit suivy Dieu de tout son cœur ; et nonobsUmt cela, elle ne lai^so pas dédire qu'Ezcchias a n'eust point son » semblable entre tous les roys de J ida , »ny devant, ny après luy : quMI unit à » Dieu, et no se destourna point de luy (2) ; » puis Iraiclant de Josias, elle dit u qu*il n'y » eusl aucun roy devant luy, qui luy fust » semblable, qui se retournast au Seigneur 1» de tout son cœur, do toute son ame, et de » toute sa force, selon toute la loy de » Moyse ; nul aussi après luy ne s'esleva » de semblable (3). » Voyez donc, Theotime , je vous prie , voyez comme David . Ezechias et Josias aimèrent Dieu de tout leur cœur, et que neantmoins ils ne Taiment pas tous trois esgalement, puisque aucun de ('es trois n'eust son semblable en cet amour, ainsi que dit le sacré texte. Tous trois Taimerent un chacun de tout son cœur ; nuiis pas un d'enire eux,ny tous trois ensemble, ne raimercrîl totalement, ains chacun en sa façon particulier^ ; si que, comme tous trois furent semblables, en ce qu'ils donnèrent un chacun tout son cœur, aussi furent-ils dissemblables tous trois en la manière de le donner : ains il n'y a point de doute que David, prisa part, ne fust grandement dissemblable à soy-mesme en cet amour, et qu'avec son second cœur que Dieu créa net et pur en luy, avec son esprU droit que Dieu renouvelta en ses entrailles (4), par la trossaincte pénitence, il ne chantast beaucoup plus melodieu.^ement le cantique do sa dilection , qu'il n'avoit jamais fait avec son cœur et son esprit premier.
Tous les vrays amans sont esgaux, en ce que tous donnent tout leur cœur à Dieu, et de toute leur ftjrce; mais ils sent inégaux, en ce qu'ils le donnent tout diversement,
(1) PMlm. Mviii. 10, «.— (S) IV. Rcg. 6,6. (8) IV. Réf. XXIII, 15. — (;) p.aJm. t. It.
et avec des différentes façons, dont les uns donnent tout leurcœur,de toute leurforce, moins parfaictoment que les autres. Qui le donne tout par le martyre , qui tout par la virginité, qui tout par la pauvreté, qui tout par Taction, qui tout par rexercicd pastoral : et tous le donnanstout par Tobservance des commandemens, les uns pour» tant le donnent avec moins de perfectioa que les autres.
Ouy mesme Jacob qui estoit appelle le sainct de Dieu en Daniel , et que Dieu proteste d'avoir aimé, confesse luy-mcsme qu'il avoit servi Laban de toutes ses for^ ces (\). Et pourquoy avoit-il servi Laban* sinon pour avoir Rnchel , qu'il aimoit de toutes ses forces? Il sert Laban de toutes ses forces, il sert Dieu de toutes ses forces; il aime Rachel de toutes ses forces ; mais il n'aime pas pour cela Rachel comme Dieu^ ny Dieu comme Rachel. Il aime Dieu commet son Dieu sur toutes choses , et plus qu9 soy-mosme; il aime Rachel comme femme, sur toutes les autres femmes, comme luy-mesme. Il aime Dieu de l'amour absolument et souverainement su-— presme, et Rachel du supresme amour" nuptial. Et l'un dos amours n'est point con-— ' traire à l'autre, puisque celuy de RacheE ne viole point les privile2;esetadvanta<»e*' souverains de celuy de Dieu.
De sorte, Theotimc , que le prix de l'a-' mour que nous portons à Dieu , dépend d» l'eminenco et excellence du motif pour le— quel et selon lequel nous l'aimons, en ce que nous l'aimons pour sa souveraine infinie bonté, comme Dieu et selon qu'il est Dieu. Or, une goutte de cet amour vaut mieux, a plus de force, et mérite plusd'estime que tous les autres amours qui jamais puissent estre es cœurs des hommes et parmy les cœurs des anges; car tandis que cetamour vit, il rogne et tient le sceptre sur toutes affections, faisant préférer Dieu en sa volonté, à toutes choses indif feremment, universellement et sans ns serve.