‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 215 sur 365 · LIVRE X, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE IV

sani encore de Tesprit divin , composoit le sacré Canlique des cantiques . ilavoit , selon la permission de ce temps-là , une grande vaVielé de dames et damoiselles dédiées à son amour , en diverses conditions et sous dififcrcntes qualitez. Car, premièrement , il y en avoit une qui estoit uniquement Tunique amie, toute parfaicte, toute rare , comme une singulière colombe avec laquelle les autres n*entroient point en comparaison , el que pour cela il appela de son nom, Sulamite. Secondement, il en avoit soixante , qui , après celle-là , tenoient le premier degré d'honneur et d'estime, et qui furent nommées reynes ; outre lesquelles il y avoit , en troisiesme lieu, encore quatre-vingts dames qui n'estoient voirement pas reynes, mais qui pourtant avoient part au lict royal en qualité d'honorables et légitimes amies. Et finalement il y avoit des jeunes damoiselles sans nombre , réservées à estre mises en la place des précédentes, à mesure qu'elles viendroient à défaillir.

Or sur l'idée de ce qui se passoit en son palais , il descrivit les diverses perfections des âmes, qui à l'advenir dévoient adorer, aimer et servir le grand roy pacifique Jesus- ChristNostr^Seigneur ; entre lesquelles il y en a qui estant nouvellement délivrées de leurs péchez , et bien résolues d'aimer Dieu , sont neanlmoins encore novices , apprentisses , tendres et foibles ; si qu'elles aiment voirement la divine suavité , mais avec meslange de tant d'autres différentes afifections , que leur amour sacré estant encore comme en son enfance , elles aiment avec Nostre-Seigneur quantité de choses superflues , vaines et dangereuses. Et comme un phœnix nouvellement esclos de sa cendre , n'ayant encore que des petites plumes fluettes et des poils follets , ne ])eut faire que des petits eslans , par lesquels il doit estre dit sauter plustost que voler ; ainsi ces tendres jeunes âmes nouvellement nées dans la cendre de leur pénitence, ne peuvent encore pas prendre l'essor et voler au plein air de l'amour sacré , retenues dans une multitude de mauvaises inclinations et habitudes dépravées que les péchez de la vie passée leur ont laissées. Elles sont neuntmoins vivantes, animées , et emplumées de l'amour , et de Tamour vray , autrement elles n'eussent

pas quitté le péché ; mais amour neantmoins encore foible et jeune, qui, environné d'une quantité d'autres amours , ne peut pas produire tant de fruict, comme il feroits'il possedoit entièrement le cœur.

Tel fut l'enfant prodigue, quand quittant rinfasme compagnie, ou la garde des pourceaux entre lesquels il avoit vescu , il vint es bras de son père, à demi-nud et ^ tout souillé des ordures qu'il avoit contrac- • tée? parmy ces vilains animaux. Car qu'estce quitter les pourceaux, sinon se retirer des péchez? Et qu'est-ce venir tout deschiré, drilleux et infecté, sinon avoir encore l'affection embarrassée des habitudes et inclinations qui tendent au péché? Mais cependant il avoit la vie de Famé qui est l'amour : et comme un phœnix renaissant de sa cendre , il se trouva nouvellement ressuscité: H estoit mort ^ dit son pore, et il est revenu à vie (1), il est ravivé. Or ces âmes sont nommées jeunes filles au cantique , d'autant qu'ayant senty l'odeur du nom de l'espoux qui ne respire que salut et pardon, elles l'aiment d'un amour vray : mais amour qui , comme elles , est en sa tendre jeunesse; d'autant que tout ainsi que les jeunes fillettes aiment voirement bien leurs espoux , si elles en ont , mais ne laissent pas d'aimer grandement les bagues et bagatelles , leurs compagnes avec lesquelles elles s'amusent espcrdumentà jouer, danser etfolastrer, s'entretenans avec les petits oyseaux, petits chiens, escurieux, et autres tels jouets; aussi ces âmes jeunes et novices aiment , certes , bien l'espoux sacré , mais avec une multitude de distractions etdivertissemens volontaires : de sorte que l'aimant par-dessus toutes choses, elles ne laissent pas de s'amuser à plusieurs choses qu'elles n'aiment pas selon luy , ains outre luy, hors de luy et sans luy. Certes, comme les menus desreglemens en paroles, en gestes, en habits, en passe-temps, en folastreries, ne sont pas, à proprement parler, contre la volonté do Dieu, aussi ne sont-ils pas selon icellc, ains hors d'icelle et sans icelle.

Mais il y a des âmes qui ayant desjà fait quelque progrez en l'amour divin , ont retranché tout l'amour qu'elles avoient aux choses dangereuses , et neantinoins ne laissent pas d'avoir des amours dange*^,ut et

(1) Lue, ST. SI.

TRAlTf: TF L'AMOUR DE niEU.

siiporlliis ,porrcqnV!I<*siniTi'ctionnont avec excès cl ptir un iimoiir trop lontlro et j)n8siininô ce qui; l^ioii viMil qu'ellrs nlun'nl. Dieu YOuloit qu'AiImn iiirr.apt tondriiiicnt Evo, mais non pas aussi tendremonl, que pour luy complaire, il violast l'onlrn que 6a (livino majesté luy avoit donm^. Il n'aima pas donc une chose supcriluo, ny de poymei^mc danscrouse ; muis il Fainui avec fiupçi'fluil6 et dan{;oreusemrnt.L'cimourdc nos parons, amis, bienfaicleursi'stdesoymesmo selon Dieu , mais nous le- pouvons aimer excessivement; comm»» iv.\>>\ no> vocation- , pour spirituelles qu'elles <oient, et nos exercices do pieté (que loutesfois nou8 devons tant air< ctionner ) peuvent o?lro aimez desreglement, iorsqui» l'nn les préfère à Tobeissance et au bien plus universel , ou que Ton les affectionne en qua-r lité de dernière fin , bien qu'ils ne soient (|ue des moyens ctacheminemens a nosire filiale prétention , qui est lo divin amour. Et ces âmes qui n'aiment rien que co que Dieu veut qu'elles aiment, mais qui excédent en la façon d'ainuT, aiment voiremenl la divine bonté sur toutes choses , mais non pas en toutes choses : car les choses mesuies «prit leur est non-seulement permis, m;iis ordonné d'aimer selon Dieu, elle> ne les aiment pas seulomenl selon Dieu , aiï)s pour «ies ca\ise- et motifs (pii ne sont pas, certes, contro Dieu, uîais bien htrs de Dieu : de sorte (pi'elles ressemblent au phœnix. qui ayant ses premieies plumes, et commençant à se renforcer , se «guindé de>jà en plein air, mai"' n'a pourtant pas encore assez de force pour diMiseurer lon.:uement au vol , dont il descend souvent prendre terre |)0ur s'y reposer. Tel fut le pauvre jeune homme , qui ayant observe lex cnmmandcmevs do Dieu des s( n ban âge (I ; , ne dr-iroit pas les biens d'autruy, mais il aiPHlionnoit trop tendrement ce qu'il avoit. ('/est p(»urquoy , quand Noslre-Sei.Linenr li:y conseilla do les donner mu: pauvi va {Ij/û (Je\int ^out triste et n)elari(-!]oli(|U(>. Il n'aimoit rien que ce (jui luy Caloit loisible li'aiuier, mais il i'aimoit d'un amour supciHu et trop serré, ('.(s âmes d<'nc , Theol.uie, aiment voiroment. tiep aniemmr'nt et avec superlliJté; mais elles n'aimenl p(iint les supertluitez , ains seulement co qu'il faut (I) luuii. XIX, to. - (t) Mtuh. XIX. st.

flimer. El pour cola elle.* j"uîs?enl dn lîrt nuptinl du Snlomon relosîe, c'esl-ù-ilir? des unions . des recueillemen.*; et de? rep-:^-; omoureuxdont il a e.^lé parlé aux livres v et VI ; mais elles nVn jouissent pas en qualité d'espousos , parce que la supcrfluité avec laquelle elles afTectionnent les choses bonnes , fait (pt'elles n'entrent pas fort souvent en ces divines unions de Tes [)onx, estant occupées et diverties pour aimer hors do luy et sans luy co qu'elles ne doivent aimer qu'en luy et pour luy.

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