‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 216 sur 365 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

]^e doux autrci ilf^^rrz d6 p1u§ grande perrertiM avec leM|iiclf nous pouvons ayincr Dieu sor toutes chuscb.

Or il y a des autres âmes qui n'aiment ni les.jîuperlluitez , ni avec ï^iiperfluifé; ains aiment seidement ce que Dieu veut « et c( mme Dieu veut. Ames heureuses v puisqu'elles aiment Dieu et leurs amis en Dieu , et h-urs ennemi'^ pour Dieu. Elli*S aiment plusieurs choses avec Dieu , mais pas une, sinon en Dieu et pour Dieu ; c'e«t Dieu qu'elles aiment, non-seulement sur toutes cho.<es , njai< en toute»; cl- o-;' s, et toutes chi'^es en Dieu , enîM.!!!! -s î;ii pliiîMiix pîirfiîirlemi-n» nijiîîii ' -: r^nijo-»», que l'on iir» voit janr'os nu vu l'îMr, v\\ s':r les eoupe;nix des monîs <iiii ^i)V\ rr. Vv.'.r. Car ain-i ces âmes n'iomcnl ri-:;. <i <••» n'est f n Dieu , quoy(i'io l-iil •• P-i-; "P •- ."îment plusieurs cho-rs avec l)\'u , e; D en avec plu.sieurs choses. Sninel Luc rrcifc cpio No.slre-Sei«:nenr invita â s. i snil" un jeune hc mme qu'il ;:inioit vfip'înen» li'.n fort (1), mais ilaiiiu-il eîicore :::î;n']fineMl son père, et po\u* cela vonloit retiiirner à luy; et No.-îre Sei«:pt*ur iuy nlrmrhe celle supeilliîilé d'aii!"ur, et l'exciie à un amour plus pur, afin que non >!.■•.:!♦*ment il aime Noslre-Seii'fM'ur plu- (juc --.jn pero, mais (pi'il n'ainx* son p«Me (juVn Nostre-Scii/rieiir : a I,jii-=s<^ aux mf-r.'- !•; ))Som d'ensi'vdir leurs morts; in:i!:> «ju.ïiîI »à loy ( (pii as trouvé la vie), va t ! v.r.^ » nonce le royaunu^ d«' Dieu (i). » l.'i ecî âmes, eonuno vous voyez, Th- <»i:nj'.» . ayans si i^rande union avec l'espuux , i l'-y méritent bien de participer à son rai::;, et d'estro reyuivs comme il est roy , puis-

;\ («) 14H). IX, 19. - (t) Ibid. M.

i.iTJtE X, csinrRE V.

qu vîtes luy 8ooi loutes dédiées sans diyisiQn oi séparation quelconque, n'aimans rien horàqcluy et sans Iuy,ains seulement çn Ipy et peur luy.

Mais enfin au-des'^us de toutes ces âmes :J y en a une trcs-uniquement unique, qui ^t la reyne des reynes, la plus aimante, la plus aimable et la plus aimée de toutes les amies du divin cspoux, qui non-seulement aime Dieu sur toutes choses et en toutes choses, mais n*aime que Dieu en toutes choses : de sorte qu'elle n'aime pas plusieurs choses , ains une seule chose qui asl Dieu. Et parce que c'est Dieu seul qu'elle aime en tout ce qu'elle aime, elle l'aime esgalement partout, selon que le bon plaisir d'iceluy le requiert, hors de toutes choses et sans toutes choses. Si ce n'est qu'Estheh qu'Assuerus aime, pourquoy l'aimera-t-il plus lorsqu'elle est parfumée et parée, que lorsqu'elle est en son habit or* dinaire? Si ce n'est que mon Sauveur que j'aime , pourquoy n'aimeray-je pas autant la montagne de Calvaire que celle de Tha- |)Dr, puisqu'il est aussi véritablement en Tune qu'en l'autre? Et pourquoy ne diraije pas aussi cordialement en l'une comme ^n l'autre : // est bon d'filr^tcy (4)? J'aime leSiiuveur en i^yyp^«(2), sans aimer l'Egypte? pourquoy no Taimeray-je pas au festin de Simon le lépreux (3), sans aimer le festin? et si je l'aime entre les hlasphesme* (4) qu'on répand sur luy, sansuimer les biasphesmes , pourquoy ne l'aimerai-je pas parfumé do Vonguent (5) précieux de Magdeieine, sans aimer ny l'onguent ny la senteur? C'est le vray signe que nous n'aimons que Dieu en loutes choses, quand nous l'aimons esgalement en toutes choses, puisque estant tousjpurs esgal à soy-mesme, l'inesgalité de nostre amour envers luy ne peut avoir origine que de la considération dequelquechose qui n'est pas luy. Or cette sacrée amante n'aime non plus son roy avec tout l'univers, que s'il estoit tout «^ul sans univers : parce que tout ce qui est hors de Dieu, et n'est pus Dieu, ne luy est rien. Ame toute pure , qui n'aime pas Tncsme le paradis , sinon parce que l'espoux y est aimé : mais l'espoux si souverainement aimé en son paradis , que s'il

i\) JÊÊàth- IVH. k •* (t) II1I4. II. M. (t) MaUh. txM, 6. — (4) Ibid. xxvu, M. (t) OaUb. ixvi, 7.

n'y avoit point do panidit à donner, il n'en seroit ny moins aimable, ny moine nimé par cette courageuse amante qui ne sçait pas aimer le paradis de son cspoux, nine seulement son cspoux de paradis, et qui ne prise pas moins le Calvaire, tandis que son espoux y est cruciGé, que le ciel où il est gloriûé. Celui qui pesé une des petites boulettes du cœur do saincte Gaire de Montefalco, y trouve autant de poids comme il en trouve les pesant toutes trois ensemble. Ainsi le grand amour trouve Dieu autant aimable luy seul , que toutes les créatures avec luy ensemble , d'autant qu'il n'aime toutes les créatures qu'en Dieu et pour Dieu.

Do ces âmes si parfaictes, il y en a si peu , que chacune d'elles est appeléeunt^ue de ta mère (4), qui est lu providence divine. Elle est dite unique colombe (2) , qui pour tout n'aime que sou colombeau. Elle est nommée parfaicte(3), parce qu'elle est rendue par amour une mesme chose avec la souveraine perfection, dont elle peut dire avec une tres-humble vérité ; Je ne suis quepour mon bien-aiméy et son eceur est tourné devers mvy(i).

Or il n'y a que lu tro8*8aincto Vierge Nostre-Damo, qui soit parfaictement parvenue à ce degré d'excellence on l'amour do son cher bien-aimé , car elle est une colombe si uniquement unïgru^ en dilcction, quo toutes les autres ostunt mises auprès d'elle en parangon, montent plustost le nom de corneilles que de colombes. Muis laissans celle nomparoillo reyne en son incomparable eminence, on a, certes, veu des âmes qui se sont tellement trouvées en l'eslat de ce pur amour, qu'en comparaison des autres, elles pouvoient tenir rang do reynes, do colombes uniques, et de parfaictes amies do Tespoux. Car, je vous prie, Theolime, que devoit estre celuy qui de tout son cœur chantgit à Dieu :

nani le ciel siDon toy qui itie peut ettre cher. El quo teui-je Ic7 ba» «Idod loi rocborober(f)f

Et celuy qui s'oscrioit : « J'ay estimé toulcs » choses boue et fange, afin de m acque- » rir Jesus-Chri?t (6), » no tcsmoignoil-ii pas qu'il n'aimoit rien hors do son maistre, et qu'il aimoit son maistre hors do

(1) Caol. CanL ti. 8.

fl) Ibid. — (3) Ibld. - ('•) Caot. Cant. tui, la

(I) ratlok ui>. IS- - <•) PhlUpp. III» t.

TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIET

tontes choses? Et quel poiivoit e<^lre le sentiment de ce grand amnnt qui sou^^piroit toute la nuict : Mon Dieu est pour moy toutes chosei? TtO*; furent sainrt Augustin, sainct Bernard , los deux sainctes Catherine de Sienne et do Gcnos , et plusieurs autres, à rimilation desquels un chacun peut aspirer à ce divin de<:ré d'amour. Ames rares et singulières qui n*out plus aucune ressemblance avec les oyseaiix de ce monde, non pas mesme avec le phœnix qui est si uniquement rare, ains sont seulement représentées par cet oyseau , que pour son excellente beauté et noblesse, on dit n*estre pas de ce monde, ains du paradis, dont il porte le nom. Car ce bel oyseau, desdaiîinant la terre, ne la touche jamais, vivant lousjours en l'air: do sorte que lors mesnic qu'il veut se délasser, il ne s'attache aux arbres que par des petits filets auxquels il demeure suspendu on l'air, hors duquel et nans lequel il ne peut ny voler ny reposer. Et «le mesme ces grandes âmes n'aiment pas, à proprement parler, les créatures en ellos-mesmes, ain^ en leur Créateur, et lourCronlrnren icelles. Que si ollos s'altachonî, p;ir hi loy de la charité à quoique croaturo , co n'ost que pour se reposor on Dieu, iini(îuo ol finnlo prétention do leur amour. Si (jiio trouvant Diou es c^ont\l^•^, ot los cronturos on DioM, elles aimont Uioti ot non los crouturo-, commo ceux qui pesclient aux porhs, trouvans le> perles dans les huistros, n'"sliment toulesfois leur poscho que pour los seules perles.

Au tiomourunt, il n'y oust, comme je penfo, jamais croatnro njortollo qtii aimust iVspoux coloste de ce seul amour si parfaictomont pur, >inon la Vicri;^ qui fut son espouse ot moro tout onsomhlo. Ains au contraire, quant à la praclicpie do oos qiiairo dilV<'i(»ru os(i'ani(»ur, on no soaruoit pucro \ ivre qu'on no passe do l'un a l'aulro. Los anii'S iiiii, ci nimo joun. s lilîos. r'.nt rnforoouibar'a-MM's<leplusioursairocti('MS Vi!ino>('l (lar:- roii>o>, nrIai.-.«onl pas d'avoir quolqu- -^is li> sontiinons do l'ami'Mr plus pur «t \>'.' .' -'i[-nMiu- : mais parce «jije ce m- S'-nl ij . ùt-.-i cloyli's otosclairs ; ..sfea:j:«T- , on H' p''«jf p;is di:o que cos a:nos s»'i«"nt puar (••■i.i in rs d(» r(\-ilal dos jouues fillos no\ici'^ ot ;-ppronlissr>. \i[ do mosme il arrive quelque^fois aux amos qui sont au

rang des uniques et parfaictcf^ amantes, qu'elles se démettent et relaschent biea fort , voire mesme jusqu'à commettre de grandes imperfections et des fascheux péchez véniels , commo on voit en plusieurs dissenlions assez aigres , survenues entre des grands serviteurs de Dieu, ouy mesme entre quelques-uns des divins apostres que Ton ne peut nier estre tombez entre quelques imperfections, par lesquelles la charité n'esloit pas , certes , violée , mais ouy bien toutesfois la ferveur d'icelle. Or, d'autant neantmoins que ces grandes âmes aimoient pour l'ordinaire Dieu d'un amour parfaictement pur, on ne doit pas laisser de dire qu'elles ont esté en Testât de la parfaicte dilection. Gir, comme nous voyons que les bons arbres ne produisejït jamais aucun fruict vénéneux, mais ouy bien du fruict verd ou voreux et taré du guy et de la mousse ; ainsi les grands saincts ne produisent jamais aucun péché mortel , mais ouy bien des actions inutiles, mal meures, aspros, rudes et mal assaisonnées : et lors il faut con^'esser que ces arbres sont fructueux ; autrement ils ne seroient pas bons; mais il ne faut pas nier non plus que quelques-uns de leurs fruicts ne soient infruotuoux : car qui niera que les chatons ot le l^uy do-^ arbres no soit un fruict infriicluo'.ix ? El qui niera (pie los menuos colores ot 1j-s petits ( \C{'< de joyo, do risée, do vnnilô,or auf! os toMos passions, no^-oiontdes moiiNomon- inulilosol ilîOL^ilimos? et totile-f«'is le jitiitc on produit sept /V)i«(4), c'osf-a-diro bien ^ouvonl,

CILAPITRI' W.

Qiio l'amour do l)ii?u sur toutes choses est coiuiiiun à (ous les amans.

Y ayant lant do divers degrrz d'amour eniro los vrays amans, il n'y a noantuioins qu'\m soûl o«»mmandomont d'amour «jui obIi-OL;onoraloniont ol ogalouiont un cijacun d'un»' louto paroiiio ot totalomont osgai" ob!ij;alion, cjuoyqu'il ^oil oi)sorvo ditloiiMumont otavoc uîie infinio va noté oo pi-rloclions, n'y ayant pout-estro pujnt d'amos on torro, non phn (luo d'an^is au ciel, q\ii ayont outre elles une p^ifarf^le esgahté do diloction : puisque, couimtt une

(1) ProTerb. xxiv,i(S.

LIVKE X, CHAPITRE VII.

toih est différente d'atec l'autre eetùile | clarté {\)yd\ii%\ en sera-t-il parmy les ^nheureiix ressuscitez, où chacuD chante cantique de gloire, et reçoit un nom \ # nul ne içait , sinon celuy gui le reit (2). Mais quel est donc le degré d*a- >ur auquel le divin commandomentnous lige tous esgalement, univcrsellemeotet tsjours!

ÇTa esté un traict de la providence du Inct-Esprit, qu'en nostre version ordiire que sa divine majesté a canonisée et nctiûée par le concile de Trente, le cote commandement d'aimer est exprimé r le mot dilection , plustost que par celuy limer: car, bien que la dilection soit un lour, si est-ce quVlle n*c9t pas un sim- 9 amour, ains un amour accompagné de oix et de dilection, ainsi que la parole ^me le porte, comme remarque le tresmeiïx sainct Thomas. Car ce commande- DDi nous enjoint un amour esleu entre ille » comme le Men-aimé de cet amour I exquis entre mille (3), ainsi que la en-aimée Sulamite Ta remarqué au Canine. C'est Tamour qui doit prévaloir sur os DOS amours et régner sur toutes nos osions. Et c'est ce que Dieu requiert de nis, que entre tous nos amours le sien lit plus cordial, dominant sur tout nostre eur ; le plus afTectionné , occupant toute «treame ; le plus gênerai, employant tous nos puissances; le plus relevé, remîssant tout notre esprit, et le plus ferme, Lerçant toute nostre force et vigueur. Et irce que par iceluy nous choisissons et (lisons Dieu pour le souverain object de )stre esprit, cest un amour de souveline eslection , ou une eslection de souvelin amour.

Vous sçavez, Theolime, qu'il y a plueurs espèces d'amour: comme, par exemle , il y a un amour paternel , Glial , fra- ^rnel, nuptial, de société, d'obligation, e dépendance, et cent autres, qui tous )nt differens en excellence, et tellement roportionnez à leurs objects, qu'on ne sut bonnement les adresser ou approprier ux autres. Qui aimeroit son père d'un mour seulement fraternel , certes , il ne 'aimeroit pas assez ; qui aimeroitsa femme eulement comme son pore , il ne l'aime-

(I) I. Cor. xy. ♦. — iV Apoc ii, 17. 0) Gant. CaaU V» 10.

rolt pas convenablement; qui aimeroit son laquais d'un amour filial , il commettroit une impertinence. L'amour est comme l'honneur : tout ainsi que les honneurs se diversifient selon la variété des excellences pour lesquelles on honore, aussi los amours sont differens selon la diversité des bontez pour lesquelles on aime. Le souverain honneur appartient à la souveraine excellence , et le souverain amour à la souveraine bonté. L'amour de Dieu est l'amour sans pair, parce que la bonté de Dieu e.nt la bonté nompareille. « Escoute , Israël * » ton Dieu ; il est seul Seigneur, et partant » tu Taimeras de tout ton cœur, de toute » ton ame, de tout ton entendement et de » ta force (4). » Parce que Dieu est seul Seigneur, et que sa bonté est infiniment eminente au-dessus de toute bonté, il la faut aimer d'un amour relevé , excellent et puissant au-dessus de toute comparaison.

C'est cette supresme dilection qui met Dieu en telle estime dedans nos âmes , et fait que nous prisons si hautement le bien de luy esire agréables, que nous le préférons et affectionnons sur toutes choses. Or, ne voyez- vous pas , Theotime, que quiconque aime Dieu de cette sorte, il a toute son ame et toute sa force dédiée à Dieu , puisque tousjours et à jamais en toutes occurrences il préférera la bonne grâce de Dieu à toutes choses , et sera tousjours prest de quitter tout l'univers pour conserver l'amour qu'il doit à la divine bonté? Et c'est en somme Tamour d'excellence, ou l'excellence de l'amour qui est commandé à tous les mortels en gênerai , et à chacun d'iceux en particulier, dès lors qu'ils ont le franc usage de la raison : amour suffisant pour un chacun et nécessaire à tous pour estre sauvez.

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