CHAPITRE Vn
Efcltirciisement da chapitre precedeou
On ne cognoist pas tousjours clairement ny jamais tout à fait certainement, au moins d'une certitude de foy, si on n'a le vray amour de Dieu requis pour estre sauvé : mais on ne laisse pas pourtant d'en avoir plusieurs marques , entre lesquelles la plus asseurée et presque infaillible pa*
TRAITÉ DE TAMOUR DE DIEU
roist, (juand quelque grand amour des crpatïires s'oppose aux d(s>oins de Pamour de Dieu. Car alors, si Tamoiir divin e.-loniVme, il fait paroistre la grandeur du rredil et de l*atit(»ritê qu'il a sur la volonté, inonstrant par elfoctque non-^iilemont il n'a point de mai^^tro, mais que moîîme il n*a point de com|wgnon ; reprimant et renversant tcul ce qui le contrarie, et se faisant obéir en ses intentions. Quand la malheureu>e troupe des esprits diaboliques sVstant révoltée contre >on Créateur, voulut attirer à ssi faction la saincle compagnie des esprits bienheureux, le glorieux S. Michel animant ses c( mpagnons à la fidélité qu'ils dévoient à leur Dieu, crioil à haute voix (mais d'une fiiçou angelique) parmy la céleste Uiorusalem : ^t est comme Dieu ? Et par ce mot il renversa le félon Lucifer avec sa suite, qui se vouloit esgaler à la divine majesté; et de là, comme on dit, le nom fut imposé à S. Michel, puisque Michel ne veut dire autre chose sinon : Qui est comme Dieu? El lorsque les amours des clioses créées veulent tirer nos esprits à leur party pour nous rendre desobeissans à la divine majesté, si le grand amour divin se trouve en rame, il fait teste, comme un autre S. Michel, et asscure les puissances et forces de l'ame au service de Dieu par ce mot de fermeté : Qui est comme Z^i>u.^ Quelle bonté y a-t-il es créatures, qui doive attirer le cœ:ir humain et se rebeller contre la souveraine bonté de son Dieu?
Lorsque lesaiuctcl brave gentilhomme Joseph cogneul qtie Tamour de sa maistresse tendoit ô la ruyne deceluy qu'il devoit à son mai^lre : Ah 1 dit-il , Dieu m'en garde de violer le respect que je dois à mon maistre , qui se confie tant en moy ! Comment donc pourrai je perpétrer ce crime, et pécher contre mon Dieu (I)?
Tenez, Theolime , voilà trois amours djns le cœur de l'aimable Joseph ; car il aime sa dame . son maistre et son Dieu : mais lorsque celuy de sa dame s'oppose à celuy do son maislro, il le quille tout courlel s'enfuit, ccnmie il eust aussi quille celuy de son maistre, s'il eust eslé contraire à celuy de son Dieu. Entre tous lob amours, celuy de Dieu doit eslre tellement preftré, qu'un
(â) Gtnet.xjuu,t,fi
soit disposé à les quitter tous pour cd seul.
Saraï donna sa servante A;;ar à soi Abraham, selon l'usage légitime temps-là : mais A^ar estant devenue m6«prt«a grandement sa dame (4) Just|ues à cela on n'eust pres(pic SÇ4 cerner quel esloil le plus grand amc Abraham , ou celuy qu'il porloit à ï ou celuy qu'il avoit pour A^ar; car usoil avec A^xar comme avec Saraï , plus Agar avoit radvanlagede la fe; Mais quand ce vint à mettre cei amours en comparaison, le bon Ab fil bien voir lequel esloil le plus fo: Saraï ne luy eut pas plus lost remont Agar la mesprisoit, qu'il luy res|)< a Agar, la chambrière, est en la puis » fuis-en comme tu voudras (2). » 2 Saraï affligea (iès lors Icllement cett vre Agar, qu'elle fut contraincte de tirer. La divine dileclion veut bic nous ayons des autres amours , et st on ne sçauroit di.<«cerner quel est le pal amour de no^tre cœur; car ce humain tire maintefois trcs-alTecI meut dans le iict de sa complaisan mour des créatures : ains il arrive m qu'il multiplie beaucoup plus les a< son affection envers la créature, qu delà dileclion envers >on Créateur sacrée dilection toutesfois ne lais d'exceller au-dessus de tous le-, amours, ainsi que lescvenemcns fo; quand la Créature î>'opp(So au Crej car alors nous prenons lo parly de le lion saciée, et luy soumuUons tout autres affections.
11 y a souvent différence, es cho; crées, entre la grandeur et la boni des perles de Cleopalre valoit mieux plus haut de nos rochers; mais ci est bien grand , Tun a plus de grai l'autre plus de valeur. Ou deuiande est la plus exccllenlu gloire d'un | ou celle qu'il acquiert en la guerre armes , on celle qu il merile en la [a la justice : et il me semble que lu militaire est plus grande, et Tau meilleure; uin^i qu entre les instru les lauibours et Ironipelles funl | bruit, mais les luliis el les espinell plus de méiodic ; io son des uns e
(1) C«acfl. XVI, I. — (1) G«DM. &f t, t.
LITRE X , CHAPITRE Vm.
fort, eiTautrâpIus «tuave et spirituel. Une once de baume no re^piindra pas tîuit d'odeur qu^uno livre dMiiiilo d*uspic; mais la senU'ur du baume sera tousjours meilleure et plué aimable.
II est vray, Theolime, vous verrez une mère tellement emhesoignée de son enfant, qu*ii semble qu'elle n*ait aucun autre amour que celuy*là, elle n*a plus d*yeux que pour le voir, plus de bouche que pour le baiser , plus de poictrine que pour l'alaicter, ny plus de soin que pour l'eslever, et semble que le mary ne luy soil plus r'en au prix de cet enfant. Mais s'il falloit venir au choix de perdre Tun ou Taulre , on verroit bien qu'elle estime plus le mnry, et que, si bien l'amour de l'enfant estoitle plus tendre, le plus pressant, lepliispasiionné, l'autre ncantmoins estoit le plus excellent, le plu^ fort, le meilleur. Ainsi quand un cœur aime Dieu en considoralion de son infinie bonté , pour pou (pi'il ail de cette excellente dilection, il préférera la f olontéde Dieu à toutes choses ; et en (out(*s les occasions qui se présenteront, il quittera tout pour se conserver en la grâce de la souveraine bonté , sans que chose quelconque Ten puisse séparer : de sorte qu'encore que ce divin amour ne presse ny n'attendrisse tousjours pas tant le cœur comme les autres amours; si est-ce que es occurrences il fait des actions si relevées et excellentes, qu'une seule vaut mieux que dix millions d'autres. Les lapines ont une feriilîié incomparable, les elophantcs ne font jamais qu'un elephanteau ; mais ce seul elephantoau vaut mieux que tous les lapins du monde. Les amours que Ton a pour les créatures, foisonnent bien souvent en multitude de productions; mais quand l'amour sacré fait son œuvre, il le fait si e^minent qu'il surpa>se tout, car il fait préférer Dieu à toutes choses sans réserve.
CILVPITRE Vin.
Hlitoire mémorable pour Taire bien concevoir en quoy gi«t la force et excellence de l'amour gaeré.
0 mon cher Theotime , que la force de cet amour de Dieu sur toutes choses doit donc avoir une grande entendue ! Il doit
toufes les difflcultoz , et préférer l'honneur de la bienveuillanco de Dieu ti toutes choses : mais je dis à toutes choses ^ alUblumont sans exception ny reserve quelconque; et dis ainsi avec un grand soin» parce qu'il ^e trouve des personnes qui quittoroient coura^t'usement les biens, l'honneur, et la vie propre, pourNostre-Soignour , lesquelles neantmoins ne quittaroient pas pour luy quelque autre chose de beaucoup moindre considération.
Du temps des empereurs Valerianus et Gallus, il y avoit à Antiocho un prestro nommé Saprico, et un homme séculier nommé Nic;*phore, lesquels, à raison de l'extrosme et lonp;uo amitié qu'ils avoient eue on>eml)lc , estoient eslimez frères; et neantmoins il advint qu'enfm , pour jo ne sçay quel subject, cette amitié défaillit, et, selon la coutusme, elle fut suivie d'une haine encore plus ardente , laquelle re<;na quelque temps entre eux, jusqu'à ce que Nicephore , recognoissantsa faute, fil trois divers essays de se reconcilier avec Saprice , auquel . tanlosl par les uns, tanlost par les autres de leurs amis communs , il faisoit porter de sa part toutes les paroles do satisfaction et de sousmissioa qu'on pouvoit de-irep. Mais Saprice , impliable à ses semonces , refu-a tousjours la reconciliation avec autant de fierté commo Nicophore la domnndoit avec beaucoup d'humilité, de manière qu'enfin le pauvre Nicephore estimant que si Saprice lo voyoit prosterné devant luy , et requérant le pardon , il en seroil plus vivement touché; Ih le va trouver chez luy , etsejetlantcoura- ' geusement à ses pieds : Mon pero , luy ditil , hé 1 pardonnez-moy , je vous 8upj)lie, pour l'amour do Nostre-Soigneur. Mais cotte humilité fut méprisée et rejettée commo \qs précédentes.
'Cependant voilà une aspro persécution qui s'esleve contre les chrestiens, en laquelle Saprice entre autres , estant appre* hendé, fit merveilles à souffrir mille ci, mille tourmens pour la confession de la foy, et spccialemont lorsqu'il fut roulô et agi 16 Ires-rudemcnt dans un instrument fait exprès à guise de la vis d'un pressoir , sans que jamais il perdist sa constance , dont le gouverneur d'Antioche estant ex« tresmement irrité , il le condamna à la
surpasser toutes les afTectioot, faificre 1 mort, ensuite de quoy il fut tirô hora dé
iti
TlUm DE L'AMOUR DE DIEU.
la [prison en public pour estre mené au lîeu où il (levoil recevoir la glorieuse couronne du martyre. Ce queNicephore n*eust pas plus lost apperceu , que soudain il accourut , et ayant rencontré son Saprire , se prosternant en terre : Uelas ! crioit-il à haute voix, ô martyr de Jesus-Christ, pardonnez-moy ; car je vous ai offensé. De quoy Saprice ne tenant compte , le pauvre Nicephore gagna vistement le devant par une autre rue , vfnt derechef en mesme humilité , le conjurant de luy pardonner en ces termes : 0 martyr de Jésus Christ, pardonnez roflense que je vous ay faicte comme homme que je suis, subjeclà faillir; car voilà que désormais une couronne vous est donnée par Noslre-Seigneur que vous ii*avez point renié ; ains avez confessé son sainct nom devant plusieurs lesmoins. Mais Saprice continuant en sa fierté, ne luy respondit pas un seul mot; ains les bourreaux seulement , admirant la |)erseverance de Nicephore : Oncques, luy dirent-ils, nous ne vismes un si grand fcl; cet homme va mourir tout maintenant, qu'as-tu besoin de son pardc»n? A quoy respondant Nicephore : Vous ne sçavez pas, dit-il , ce que je demande au conresseur de Jesus-Christ, miiis Dieu le sçait.
Or tandis Suprice arriva au lieu du supplice, où Nicephore derechef s'estant jette en terre devant luy : Jo vous supplie, faisoit-il, ô martyr de Jesus-Christ, do me vouloir pardonner; car il est escrit : De^ mandez, et il vous iera octroyé (4) : paroles lesquelles ne sçeurcnl oncques fles- •chir le cœur félon et rebelle du misérable Saprice, qui, refusant obstinément de faire miséricorde à son prochain, fut aussi , par le juste jugement de Dieu, privé de la trèsglorieuse palme du martyre : car les bourreaux luy commandant de se mettre à genoux , afin de luy trancher la teste, il commença à perdre courage, et de capituler avec eux , jusques à leur faire en fin finale cette deplorublc et honteuse sousmission : Hé 1 de grâce , ne me coupez pas la teste, je m*en vay faire ce que les empereurs ordonnent, et sacrifier aux idoles. Ce que oyant le pauvre Nicephore, la larme à Tœil, il se print à crier : Ah ! mon cher frère , ne veuillez pas, je vous prie, ne veuillez pas transgresser la loy, et renier Jesus-Cbrist;
(I) Mtttè. m» T.
ne le quittez pas, je vous supplie, et ne ppN dez pas la céleste couronne que vous avex acquise par tantde travaux etdetourmens.
Mais helas ! ce lamentable prestre, venant à Tautel du martyre pour y consacrer sa vie à Dieu éternel, ne s*estoitpa8 souvenu de ce que le prince des martyrs avait dit : « Si tu apportes ton offrande à l'autel , et » tu te ressouviens, y estant, que ton » frère a quelque chose contre toy , laisse » là ton offrande , et va premièrement te » reconcilier à ton frère, et alors revenant » tu présenteras ton oblation (4). » G est pourquoy Dieu repoussa son présent , et retira sa miséricorde de luy , permit que non-seulement il perdist le souverain bonheur du martyre, mais qu'encore il se precipitast au malheur de Tidolastrie, tandis que l'humble et doux Nicephore voyant cette couronne du martyre vacante par l'a* postasie de l'endurci Saprice , touché d'une excellente et extraordinaire inspiration, se pousse hardiment pour l'obtenir, disant aux archers et bourreaux : Je suis, mes amis, je suis , en vérité, chrestien, etcrois en Jesus-Christ que cettuy-cy a renié; mettez-moy donc, je vous prie, en sa place , et tranchez-moy la teste. De quoy les archers s'estonnant infiniement, ils en portèrent la nouvelle au gouverneur, qui ordonna que Saprice fust mis en liberté et Nicephore fust supplicié. Et cela advint le 9 febvrier , environ Tan 260 de nostre salut, ainsi que recitent Metaphraste et Surius. Histoire effroyable et digne d'eslre grandement pesée pour le subject dont nous parlons. Car avez-vous veu , mon cher Theotime, ce courageux Siiprice, comme il estoit hardy et ardent à maintenir la foy, comme il souffre mille tourmens, comme il est immobile et ferme en la confession du nom du Sauveur, tandis qu'on le roule et fracasse dans cet instrument faict à mode de vis, et comme il est tout prest de recevoir le coup de la mort pour accomplir le poinct le plus eminentdela loy divine, préférant l'honneur de Dieu à sa propre vie. Et neantmoins , parce que d'ailleurs il préféra à la volonté divine la satisfaction que son cruel courage prend en la haine de Nicephore , il demeure court en sa course ; et lorsqu'il est sur le poinct d'acconsuivre et gagner le prix de la gloirp
(1) MAMIl. V, U, M.
UYRE \y CHAPITRE IX.
par le martyre, il s*abbat malheureuse- ■nent, et se rompt le col, donnant de la (este dans Pidolastrie.
Il est donc vray, mon Theotime , que ce ne nons est pas assez d^aimer Dieu plus que nostre propre vie , si nous ne Taimons généralement, absolument, et sans exception quelconque, plus que tout ce que nous affectionnons ou pouvons affectionner. Mais , ce me direz- vous , Nostre- Seigneur n'a-t-il pas assigné Textremité de Pamour qu*on peut avoir pour luy, quand il dit que , « plus grande charité ne > peutron avoir que d'exposer sa vie pour »ses amis (4)?» II est, certes, vray, Theotime , qu'entre les particuliers actes et tesmoignages de Tamour divin , il n'y en a point de si grand que de subir la mort pour la gloire de Dieu. Neantmoins il est vray aussi que ce n'est qu'un seul acte et un seul tesmoignage qui est voirement le chef-d'œuvre de la charité , mais outre lequel il y en a aussi plusieurs autres que la charité requiert de nous, et les requiert d'autant plus ardemment et fortement , que ce sont des actes plus aisez, plus communs , et ordinaires à tous les amans, et plus généralement nécessaires à la conservation de l'amour sacré. 0 misérable Saprice 1 oseriez-vous bien dire que vous aimiez Dieu comme il faut aimer Dieu , puisque vous ne préfériez pas sa volonté à la passion de la haine et rancune que vous aviez contre le pauvre Nicephore? Vouloir mourir pour Dieu , c'est le plus grand , mais non pas, certes, le seul acte de la dilection que nous devons à Dieu : et vouloir ce seul acte , en rejettent les autres , ce n'est pas charité, c'est vanité. La charité n'est point bigearre ; et toulesfois elle le seroil extresmement , si , voulant plaire au bien-aimé es choses d'extresme difficulté , elle permettoit qu'on luy desplust es clioses plus faciles. Comme peut vouloir mourir pour Dieu celuy qui ne veut pas vivre selon Dieu ?
Un esprit bien réglé ayant volonté de subir la mort pour un amy, subiioit sans doute toute autre chose, pui.quc celuy-là doit avoir tout mesprisé , qui auparavant a mesprisé la inort. Mais Tesprit humain est foible , inconstant et bigearre ; c'est pourquoy quelquefois les hommes choisis-
mv,lS.
sent plustost de mourir que de subir d'au" très peines beaucoup plus légères , et don* nent volontiers leur vie pour des satisfactions extresmement niaises , puériles et vaines. Agrippine , ayant appris que l'enfant qu'elle portoit seroit voirement empereur, mais qu'il la feroit par après mourir: Qu'il me tue, dit -elle, pourveu quIJ règne. Voyez , je vous prie , le desordre de ce cœur follement maternel ; elle préfère la dignité de son fils à sa vie. Catoa et Cleopastre aimèrent mieux souffrir la mort que de voir le contentement et la gloire de leurs ennemis en leur prise ; et Lucrèce choisit de se donner imptteusement la mort , plustost que de supporter injustement la honte d'un faict auquel, ce semble, elle n'avoit point de coulpe. Combien y a-t-il de gens qui mourroient volontiers pour leurs amis , qui neantmoins ne voudroient pas vivre en leur service , etobeir à leurs autres volontés I Toi expose sa vie , qui n'exposeroit pas sa bourse. Et quoyqu'il s*en trouve plusieurs qui pour la défense de l'ami engagent leurs vies , il ne s'en trouve qu'un en un siècle qui voulust engager sa liberté ou perdre une once de la plus vaine et inutile reputatioa ou renommée du monde , pour qui que oe soit.