CHAPITRE Vn
Q— Im vertos parraictes ne font Jamais les «mi «ans les autres.
On dit que le cœur est là première partie dé rbomme, qui reçoit la vie pdf l'union de l'ame ; et Pœil, la dernière : comme au contMit^, quand on kneUrt naturellement, Iteil cortitienc^ le premier a mourir, ei le tXÉiàt le derhief. Or, quàhd le cœur com«ibence a Vivire avant que les autres parties soient âhiknées, sa Vie, certes, est Fort débite, tendis et imparfaicte ; mais à mesure qu'elle s'establit plus entièrement dans le reste du corps , elle est aussi plus vigoureuse en chaque partie, et particulièrement au cœur; et l'on voit que la vie estant inléréssée en quelque membre , elle s'allan-
(1) PblUp. 1. 1.
lottril eh loué les autré^. Si Un homme est navré au pied Ou au bHis, tout le fesle en est incommodé , e.^mcu , occupé et altère ; si nous avons mnl à Te^tomach , les yeuit, la voit, tout le visage s*en rossent : tant il y a de convenance entre toutes les parties ' de l'homme pour la jouissance de la vio naturelle.
Toutes les vertus hé s'ééquierentpas enëemblemcnt en un instant, ains les unes après les autres , a mesure que la raison , qui est comme l'ame de nostre cœur, s'empare tantost d'une passion, tantostde l'autre, pour la modérer et gouverner. Eti)our Tortlinaire cette vie de nostre amo prend son commencement dah-^ le cœur de nos passions , qui est l'amour ; et s^estendaht sur toutes les autres , elle viviBe enfin l'entendement mesme par la contemplation ; comme au contraire la mort morale ou spirituelle fbit sa première entrée en l'ame par considération. La tnart entre par léè fenèstres{i)t dit le texte sacré, et son dernier eflèct Consiste à ruiner le bon amour ; lequel périssant, toute la vie morale esl mOrte en nous.
Encore bien donc qu'on puisse avoir quelques vertus séparées des autres, si estce neantmoins que ce ne peut estre que des vertus languissantes, imparfaictes et d^ biles, d'autant que la raison, qui est la vie de nostre ame, n'est jamais satisfaicte ny à son aise dans une ame, qu'elle n'occupe et possède toutes les Tacullez et passions d*icelle , et lorsqu'elle est offensée et blessée en quelqu'une de nos passions ou affections, toutes les autres perdent leur force et vigueur, et s'allangourissent estrangement.
Voyez-vous, Theotime, toutes les vertus sont vertus par la convenance ou conformité qu'elles ont à la raison ; et une action ne peut estre dicte vertueuse , si elle ne procède de l'affeclion quo le cœur porte a 1 honnesteté et beauté ue la raison. Or, si l'amour de la raison possède et anime un esprit, il fera tout ce que la raison voudra en toutes occurrences, et par conséquent il practiquera toutes leS vertus. Si Jacob aimoit Rachel , en considération de co qu'elle esloit Olle de Laban, pourquoi mesprisoit-il Lia , qui estoit non-seulement Bile, ains fille aisnéc du mesme La-
(1) Jtrt a. Il, ai.
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aase de la beauté qo*il trouva en elle, famaie il ne sceut tant aimer la pauvre Lia, quoique féconde et safse fille, d'autant qu'elle n'eeloit pas si belle à son gré. Qm aime une vertu pour l'amour de la raison et honnesteté qui y reluit, il les aimera toutes, puisqu'on toutes il trouvera ce mesme subject; et les aimera plus ou moins diacune selon que la raison y paroistra plus ou moins resplendissante. Qui aime la libéralité , et n'aime pas la chasteté , il montre bien qu'il n'aime pas la libéralité pour la beauté de la raison : car cette beauté est encore plus grande en la chasteté ; et où la cause est plus forte , les effets devroient estre.plus forts. C'est donc un signe évident que ce cœur-là n'est pas porté à la libéralité par le motif et la conâderation de la raison : dont il s'ensuit que œtte libéralité , qui semble estre vertu , n'en a que l'ecparence, puisqu'elle ne procède pas de Ta raison , qui est le vray motif des vertus, ainsde quelque autre motif estranger. H suffit bien vrayment à un enfant d'estre nay dans le mariage , pour porter parmy le monde le nom , les armes et les qoalitez du mary de sa mère; mais pour en porter le sang et la nature , il faut que non-seulement il soit nay dans le mariage , ains aussi du mariage. Les actions ont le nom , les armes et marques des vertus , parce que , naissant d'un cœur doué de raison , il estadvis qu*elles soient raisonnables ; mais pourtant elles n'en ont ny la substance ny la vigueur, si elles proviennent d'un motif estranger et adultère , et non de la raison. Il se peut donc bien faire que quelques vertus soient en un homme , auquel les autres manqueront ; mais ce seront ou cics vertus naissantes, encore toutes tendres et comme des fleurs en bouton , ou des vertus périssantes , mourantes, et comme des fleurs flétrissantes : car, en somme, les vertus ne peuvent avoir leur vraye intégrité et suffi- Fance , qu*elles ne soient toutes ensemble, liinsi que toute la philosophie et la théologie nous asseure.
Je vous prie , Theotime , quelle prudence peut avoir un homme intempérant, injuste et poltron , puisqu*)! choisit le vice , et laisse la vertu? Et comme peut-on
tempérant; poiaqva la Juatioa ii*M dmee qu'une perpetoeUa^ fbrte, al tante volonté de rendre à cbaeno oa qiE# luy appartient; et que la adanoa par Ut^ quelle le droit s'administre est nomnéo jurisprudence; et que, pour rendra tt chacun ce qui luy appartient, il noua fait vivre aagement et oMNlesleÉient , et uih pescher les désordres de rintemperanoe en nous , afin de noua rendre oe qui nous appartient à nous-mesmes ? Bt la mot ds vertu ne signifie-t-il pas une force et vi* gueur appartenant à l'ame an propriété, ainsi que l'on dit les herbes et piams predeuaes avoir teUe et telle vertu ou pi»prieté?
Mais la prudenceesMle pas improdenls en l'homme intempérant? La force sans prudence , justice et tempérance , n'est pas une force , mais une forcenerie ; et ta justice est injuste en l'homAie poltron , qui ne l'ose pas rendre; en l'intempérant, qui se laisse emporter aux passions ; et en l'imprudent , qui ne SQait pas discerner entre le droit et le tort. La justice n'est pas justice, si elle n'est prudente, fèrte et tempérante ; ny la prudence n'est pea prudence , si elle n'est tempérante , juste et forte ; ny la force n'est pas force , si elle n'est juste , prudente et tempérante ; ny la tempérance n*est pas tempérance, si elle n'est prudente , forte et juste : et en somme une vertu n'est pas vertu parfaicte, si elle n*est accompagnée de toutes les autres.
Il est bien vray, Theotime , qu'on ne peut pas exercer toutes les vertus ensemble , parce que les subjects ne s'en présentent pas tout à coup; aine il y a des vertus que quelques-uns des plus saincts n'ont jamais eu occasion de practiquer.
Car S. Paul, premier hermite, par exemple, quel subject pouvoit-il avoir d'exercer le pardon des injures , Taffabilité , la magnificence , la debonnaireté ? Mais toutesfois telles âmes ne laissent pas d'estre tellement affectionnées à Thonnesteté de la Fai« son , queencore qu^elles n'ayant pas toutes les vertus quant à Teffect, elles lesoui; toutes quant à l'affection , estant prestes et disposées de suivre et servir la raison en toutes occurrences , sans exception ny reserve ^
LIVR* XI, CHAPITRE yJU.
U y a certaines inclinations qui sonl esmécs vertus , et ne lo sont pas , ains des ▼eurs et advantagcs do la nature. Comen y a-t-il de personnes qui , par leur odition naturelle , sont sobres, si n>ples, (uces , taciturnes , voire mcsme chastes bonnestes? Or, tout cela semble estre rrtus , et n'en a toutesfois pas le mérite ;
0 plus que les mauvaises inclinations ne nt dignes d*aucun blasme , jusquos à ce le sur telles humeurs naturelles nous ^ons enté le libre et volontaire consenteent. Ce n*est pas vertu do ne manger lere par nature , mais ouy bien de s*ubsni r par élection : ce n*est pas vertu d'eslre citurne par inclination , mais ouy bien 3 se taire par raison. Plusieurs pensent roir les vertus quand ils n'exercent pas s vices contraires. Celuy qui ne fut icques assailli se peut voirement vanter » n'avoir pas esté fuyart , mais non pas "avoir esté vaillant ; celuy qui n*est pas migé se peut louer de n*estro pas impaent , mais non pas d'eslre patient. Ainsi Mnble-t-il à plusieurs d'avoir des vertus, oi n'ont toutesfois que des bonnes incliations , et parce que ces inclinations sont ïs unes sans les autres, il est advis que » vertus le soyent aussi.
Certes , le grand S. Augustin , en une pistre qu'il escrit à S. Hierosme » montre ue nous pouvons avoir quelque sorte de ertu , sans avoir les autres; et que neantloins nous n'en pouvons point avoir de arfaictes , sans les avoir toutes; mais que uant aux vices , on peut avoir les uns sans voir les autres : ains il est impossible de » avoir tous ensemble ; de sorte qu'il ne 'ensuit pas que qui a perdu toutes les ertos ait par conséquent tous les vices , lOîsque presque toutes les vertus ont deux ices opposez , non-seulement contraires à
1 vertu , mais aussi contraires entre euxfiesmes. Qui a perdu la vaillance par la emerité ne peut avoir à mesme temps le ice de couardise; et qui a perdu la libealilé par la prodigalité ne peut aussi à nesme temps estre blasmé de chichelé.
]latilina , dit S. Augustin , estoit sobre , ngilant , patient à souffrir le froid , le ïhaud, la faim ; c'est pourquoy il lui estoit idvis, et à ses complices , qu'il fust grandement constant : mais cette force n'estoit pas prudente , puisqu'il choisissoit le mal
en lieu du bien ; elle n'csloit pus tempérante , car il se rolaschoit à de vilaines ordures ; elle n'estoit pas juste , puisqu'il conjuroit contre sa patrie; elle n'estoit donc pas uno constance , mais une opiniastreté , laquelle , pour tromper les sots» portoit le nom de constance.