DISCOURS XLVII
De l'essence et de l'eiisience de l'Eglise.
Si l'Eglise est visible.
OBSERVATION OU PRKMIhR EDITEUR.
Ce discours est sans commencement , et se trouve hors de son rang dans l'originat ; nous l'avons fait suivre le précèdent, oà le saint evesque fait voir par les derniers articles du Cr9do , que I E;<lise doit estre visible sous uo chef visible ; car il semble que cet matières ont beaucoup de rapport (Ij.
Après cela nos adversaires vont et courent par divers chemins à leur opinion de l'invisibilité de l'Eglise ; car les uns disent qu'elle est invisible , en ce qu'elle consiste soulementdansles personnes esluè's et prédestinées : les autres attribuent cette invisibilité à la rareté etdissipationdescroyans et vrais fidelles , donc les premiers tiennent l'Eglise estre en tout temps invisible» les autres disent que cette inviMbililé a duré environ mille ans, plus ou moins , c'est-à-dire depuis le temps de sainct Grregoire,jusques à Luther, durant lequel la pjK pauté estoit paisible parmy les chrestiens; car ils disent que durant ce temps- là , il y a voit plusieurs chrestiens secrets , qui ne decouvroient pas leur intention , etsecontentoicnt de servir ainsi Dieu à couvert. Sans doute cette théologie est imaginaire et devinatoire. Les autres ont mieux aimé dire hardiment que , durant ces mille ans, TEglise n'estoit ny visible , ny invisible » mais du tout abolie et étouffée par l'impiété et l'idolastrie introduite en sa place. Pormetlez-moy , je vous prie, de déclarer librement la vérité; tous ces discours ressentent assurément le mal de teste, ce sont des songes qu'on fait en veillant , et qui ne valent pas celuy que Nabuchodonosor lit endormant: aussi luy sont-ils du tout contraires si nous croyons à l'interprétation de Daniel (2) ; car Nabuchudonosor vit une pierre taillée d'un mont , sans œuvre de main d'homme , qui vint rouler et renver*
(1) Nota. Celte dlrreulon d« IMofUIbilIté de TEfllit manque ici de liaiton , et semble n'eatre qn'iia lopiileiMOl •ox choses dlics autre part.
(S) Dau. ii,»Ve(S9.
coimtoTERsn
ecr hi f^randr? «lalu^ , êl Vacrut tellement, qi^esliint devenue une montagne, elle remplit pur après toute la terre. El (I) Daniel Tentenduitdu royaume de Nostre-Seip;neur, qui devoit demeurer éternellement. Or 8i l'Eglise est comme une montagne, et si elle est si grande, qu'elle remplit toute la terre, comment sera-t-elle invisible , ou cachée , ou secrette? Si elle dévoit durer éternellement, comment aura-U-elIo manqué mille ansf C'est sans doute (fu royaume de TEglise militante que s'entend ce pas-» sage ; car celuy de la triomphante remplira le ciel , non pas la terre seulement , et ne 8*elevera plus en ce temps aucun autre royaume, comme porte exprès Tinterpretation de Daniel , jusques à la consommation du sieelei joint que ces paroles , d'estre taillée de la montagne sans œuvre manuelle , appartient à la génération temporelle de Nostre-Seigneur , selon laquelle il a esté cotifu au ventre de la Vierge , engendré de sa propre substance sans operation humaine, par la seule bénédiction et vertu du Saint-Esprit. Ainsi , ou Daniel a mal deviné , ou les adversaires de TEglise catholique opt resvé , quand ils ont dit que rEgKse est invisible ; cachée et abolie (2). Ayez un peu de patience , au nom de Dieu, nous irons par ordre et brefvement , montrant la vanité de toutes ces faus!^es opinions; mais il faut, avant tout, définir ce que c'est que nous appelons TEglisc.
t Faciendum erit caput, de publicatione et gloriâ Evangelii per fîdem Ecciesiae, contra lldem heeret. Quo loco repetendum crit, quod dictum est in fine cap. do visibili Ecclesiû : nimirum in Ecclesiâ visibili posci oculum mentis et corporis, in invisibili nuilum. » Vide C; 4 2. 1. 3. Rcg. aUbi Jéroboam non arjçuitur^ quod regnum scideriti sed quod Ëcclesiam fcccrit, etPhana in excclsis, et sacerdotes de extrenûs populi , qui non crant do filils Levi. Non htc missionem sacerdotSilem ; sed veniamus i ad propositum (3). »
L'Eglise vient du mot grec qui veut dire convocation; l'Eglise donc signifie une asicmblée , ou un$ compagnie de gens
(i)IMil. ti.U.
(1) Aota. Ce soot Icy lei deMalni da salncl «Tesqne, qui D« te truuTeul point. (<l«a« le maoQscrlt^ avoir e«té tc^vez . ni traltex è food , teloo l'idée de ce projet.
(Sj Aota. Voicy uu cumueitce le sujet du diMH;ars qui ett propre eu traité de l'Etiise, et II semble qu'il soll Ici ^oT9 ù'oavre.
afpéU% : la êfnag9§u§ , à propmneDt parier, veut dire un troupeau, rassemblée des- Juifs s'appeloit eynagogue, celle des chrestictis s'appelle Eglise , parce ^ue les Juifs estoient comme un troupeau de be.stail, assemblé et attroupé parla crainte; les chrestiens sont assemblez par la parole de Dieu , appelez ensemble en union do charité, par la prédication desapostreSi et celle de leurs successeurs (1 ). En effet, sainct Augustin avoue que l'Eglise est nommée de la convocation, et la synagogue du troupeau , parcx; qu'estre convoqué appartient plus aux hommes, eslre attroupé appartient plus au bestail. C'esl donc à bon titre que Ton appelle le christianisme Eglise ou convocation ; parce que le premier bénéfice que Dieu fait à i'hom» me pour le mettre en grâce , et le premier efl'ct de sa prédestination , c'est de l'appe^ 1er à l'Eglise: « Ceux qu'il a appelez, il les a prédestinez, » dit sainct Paul aux(!Q Romains ; et aux (3) Colossiens , il dit eU" core : « La paix de Christ surmonte en vos cœurs , en laquelle vous estes appelez oa un corps. » Estre appelez en un corps i c'est estre appelez en l'Eglise : aussi dans les similitudes que faitNostre-Seigneuf | en sainct (2) Matthieu, de la vigne et du banquet avec l'Eglise , certes , lesouvrien de cette vigne et les conviez à ces noces sont dits appelez et convoquez. « Plusieurs, dit^il,sont appelez, mais bien peu sont esleus. b Les Athéniens appeloient l'Eglise, la convocation des croyans; mais la convocation des estrangcrs s'appelloit autre^ ment. Par conséquent le mot d'Eglise vient expressément aux chrestiens , qui ne sont plus advenaires, ny estrangers, ny pa^ sans , mais concitoyens des saincts « et d<^> mestiques de Dieu ; voilà d'où est pris le vray mot d'Eglise , et eh voicy la définition auxEphes. 5 , y. 27, en sainct Jean H, f. 52 , et en sainct Cyprien , De unitate Ecclesiœ.
« L'Eglise (5) est une université , ou générale compagnie d'hommes qui sont unis, et rccuoillis (6) en lu profession d'une mesmcfoy chrcsticnne , en la participation des mesmes (7) sentiments et sacrifices ,
(1) Inclioata expos. Epu. ad Rom. et in Psal. txxxi, 1.
(S) Kom. VIII. 30. — (3) Goloss. iii, 15.
(4) Matth. XX, 16; XXII, f.
(5) Jo. XI. s«. — (8) Ad Eph. ir. 4. it) Cypr. do anitale Kcclesia.
DE S. FRANÇOIS BB SALES
tu
ei en Tobeyssanco d'un meâme vicaire ei lieutenant gênerai , en terro , de Noslre- Seigneiir Jesus-Christ , et du successeur de sainct Pierre, sous la charge dos légitimes evesquea. Avant tout, c'est une (i) sainte eamptigniê^ ou une fidelle assemblée, parce que la (2) sainteté intérieure de ce corps est sa marque essentielle. >
Je vous entretiens trop^ messieurs , sur un sujet qui ne demande pas une si grande inquisition \ vous lisez les escrits de Calvin , de Zuingle, et de Luther; or, je vous prie , tire»«n les injures , les calomnies , les opprobres , les médisances , les risées et les bouffonneries qui y sont contre le pape et contre le sainct siège de Rome, et vous verrez qu'il ne vous demeurera presque rien : vous écoutez trop facilement parier vos ministres, imposez-leur silence, supprimez les injures qu'ils vomissent contre le siège de sainct Pierre , et vous aurez f08 preaches et vos sermons la moitié plus courts ; on dit mille folies sur cecy , c'est le reodes-vous gênerai de tous vos predieans, s'ils composent des livres hors de propos, comme las et recreus du grand travail , ils s'arrestent sur les vices des papes, publiant bien souvent ce qu'ils sçaventasseurement n'estre point vray. Bcze ëitqoe dès longtemps il n'y avoit eu aucun pape qui se fust soucié de la religion , ny qui eust esté théologien : il veut inutilement tromper quelqu'un, car il sçait bien qa'Jdrien , Marcel , et les cinq derniers, ont esté très-grands théologiens, à quoy bon ainsi de mentir? Mais accordons-luy qu'il y eust eu du vice et de Tignorance en quelques-uns, « Cathedram tibi, » dit sainct Augu8tin,«fecitEcclesia romanai in quâ Petrus sedit ) et in quâ hodiè Anastaiiuset Clemcns sedit, quare appellas cathedram pestilenli® caihedruni aposlolieam .^i propler homines , quos putas Icgem loqui , et non facere 4 numquid Dominuê iiSMê propter pharisœos , de quibus ait, (^fcunl ft non faciunt^ ) cathedr» , in quà sedebant, ullam fecit injuriam? illam catliedram Moysis commendat, et illos, servato caihcdrae honore, redarguit ; ait eaim ( iuper* cath. ) : Hœc si cogitatis ^ non proptef homines j quos infamatis ^ blasphemaretis cathedram apostolicam , cui non quidem convenilis , sed quid esl
(I) Ai ftS. f H, f %-^ (t) n«M. IV, 1 M it.
aliud quam voile dicere, et ;nmen rtoil posse , nisi malé dicero ? »
DISCOURS XLVIlï.
L'Eglise eatholiqae est sons un chef ▼iitble celle des hérétiques n'a point de tbef.
Je ne m'amuseray pas beaucoup en oa point ; car vous sçavez assez que tous tant que nous sommes de catholiques, nous reconnaissons le pape pour vicaire deNostre- Seigneur ; l'Eglise universelle le reconnut dernièrement à Trente, quand elle s'adressa i ëoti jugement pour obtenir de lujr la confirmation de ce qu'elle avoit résolu , et quand elle reccut ses députez^ comme présidons ordinaires et légitimes du sainct concile ; d'ailleurs , je perd rois temps aussi de prouver que vous n'avez point de chef visible , vous ne le niez pas , car quoy quo vous ayez en quelques endroits un su* presme consistoire, comme en ceux de Berne, de Genève , de Zurich , et outreSi qui ne dépendent d'aucun supérieur , vous estes si esloigncz ncantmoins , de vouloir reconnoistro un chef universel, quemesma vous n'avez point de chef provincial , Ot national; les ministres sont autant entra tous l'un quo Tautre , et non-seulement n'ont aucune prérogative ou consistoiro f ains sont estimez inférieurs en science et en suffrage au président , qui n'est pas mi» nistre. Pour le regard des surveillans( qui tiennent chez vous le lieu d'evesques) voui ne vous estes pas contentez de le% ravaler assez honteusement jusques au rang dei ministres , mais vous les avez encore rendus leurs inférieurs , afm que ne laissanl rien du tout en sa place , il vous fust loi» sible de confondre tout l'ordre dans vos Eglises.
Des Angiois sont arrivez jusques à œ point de tenir leur reine pour cher de leur Eglise, contre la pure parole de Dieu ; je sçay bien qu'ils n3 sont pas si aveuglez , que de vouloir qu'elle soit le chef de touta TEglise catholique • mais seulement de cas misérables pays; bref, il ne se trouve aucun chef parmy vous qui puisse gouverner sur les choses spirituelles, ny en un lieu ^ ny parmy tout le reste de ceux qui foni profession do contredire le pnpe : voyez maintenant la conclusion de tout cecy.
Lu vriiyp église doit avoir un chef visl^
ne
CONTROVERSES
ble en son gouvernoroont et administration ; la vostre n'en a point , donc la vostre n'est pas la vraye Eglise ; au contraire , 8*il y a une Eglise au inonde qui soit vraye et légitime , il faut qu'elle ait un chef visible j il n*y en a point qui en ait un , sinon la nostre : la nostre donc est la vraye : passons outre, et dénotions le point de la question qui sera clairement résolue par les discours qui suivent.