DISCOURS LXXVII
De quelques autres lieux de l'Escriture, où il est prouvé que le pardon de quelques péchez est réservé en l'autre monde.
Or sus , messieurs , « il y a des péchez qui peuvent estre pardonnez en l'autre monde ; » ce n'est ny dans l'enfer, ny dans le paradis, c'est donc en purgatoire ; qu'il y ait des péchez qui se pardonnent en l'autre monde , nous le prouvons premièrement par le passage de sainct Matthieu , chapitres 42 et 45 , où Nostre-Seigneur dit « qu'il y a un péché (]ui ne peut estre pardonné ny en ce siècle ny en l'autre , » de là b'onsuit qu'il y a des péchez qui peuvent estre remis en l'autre siècle , car s'il n'y avoit point de péché qui pust estre remis en l'autre siecie . ii n'esloit pas à pro()os
d'attribuer cette propriété à uno sorte de péché, do ne pouvoir estre remis en l'autre siècle, il suITisoit de dire qu'ils ne pouvoient estre remis absolument : certes quand Noslre-Seigneur eut dit à Pilalc , t Regnum meum non est de hoc mundo , t en sainct Jean, 44 ; Pilate luy fit cette demande en forme de conclusion : « Ergo rex es tu? )» Cette réponse fut trouvée fort bonne par Nostre-Seigneur , et luy donna son approbation. Ainsi quand il dit qu'il y a un péché qui ne peut estre pardonné en l'autre siècle , il s'ensuit très-bien qu'il y en a d'autres qui peuvent estre remis. Nos messieurs nous diront, peut-estrc, que ces paroles, a Neque in hoc sseculo , neque in alio , » ne veulent dire autre chose , sinon , in œternum , ou nunquam , comme le dit saint Marc , au chapitre 3 , « Non habebis mecum partem in aeternum, » cela va bien, mais nostre raison ne perd rien de sa fermeté , pour cela ; car , ou sainct Matthieu a bien exprimé l'intention de Nostrc-Scigneur, ou non? l'on n'oseroit dire que non , de fait il Ta bien exprimée , ainsi il s'ensuit tousjours qu'il y a des péchez qui peuvent estre remis en l'autre siècle, puisque Nostre-Seigneur a dit, qu'il y en uiin, en exception , qui ne peut estre remis en Tautre monde j mais de grâce ! diles-moy pourquoi sainct Pierre n'a pas dit à Nostre- Seigneur en sainct Jean , 43 , « Non lavabis mihi pedes in hoc sœculo noque in alio ?» Il n'a pas deu parler ainsi , parce qu'en l'autre monde , les pieds de sainct Pierre ne pouvoient efctre lavez; aussi ditil in œternum , qui signiûo jamais en ce monde ; il ne faut donc pas croire que sainct Matthieu eust exprimé Tintention de Nostre-Seigneur par ces paroles, « Neque I in hoc sa)culo, neque in alio , » si la re- : mission de quelque péché n'eust pu avoir I de lieu en l'autre monde ; on se mocqueroit ! de celuy qui diroit , je ne me marieriiy ny i en ce monde nv en l'autre ; comme s'il enj tendoit qu'en l'autre monde Ton peust se I marier ; qui dit donc que quelque poché ne I peut estre remis ny en ce siècle ny en j l'autre, présuppose necessairemonL (juo l'on puisse avoir rémission do (n;el(|iio poché , en ce monde ou on l'autre ; ji. -crtv bien que noi adversaires ta^chciii i<:y p;;; . diverses inlerproliiliun»oo ;;:A'ra <\'.t.{i'..p, i mais il est si bien j.oru-. ipiil . iiv .-'en ia.'u-
DE S. FRANÇOIS DE SALES. tfl
happer ; et de vray , il vaut bien j Terlull. \. de Animât ch^p. 48; sainct Cy-
vec les pères anciens entendre pro-
t , et avec toiite la révérence que ;
i , les paroles de Nostre-Seigneur,
ur fonder une nouvelle doctrine) j
ire grossières et mal ordonnées :
ugustin , liv. 21 de la Cité de Dieu ,
4 ; sainct Grégoire , liv. 7 de TE-
lap. 34 ; Bedo sur le 3 liv. de sainct
ainct Bernard en Thomelie 66 sur
Jques , et tous ceux qui ont escrit
es petrobusiens , se sont servis de
ige , pour nostre intention , avec
ssurance, que sainct Bernard, pour
* la vérité du purgatoire ( tant il fait
I sa certitude ) n'en apporte point
En sainct Luc , 42. « Ne este con- { adversario tuae vitœ , dum es in forte tradat te adversarius judici , «rtori , ot miltaris in carcereni ; ico tibi . non cxics indè , donec
novissimum quadrantem. » Orilincl Cyprien, sainct Hilaire, sainct se , sainct Hiorosme , ot sainct Ati-
disent tous que le chemin duquel t^ dum es in viâ^ n*est autre que ige de la vie présente ; l'adversaire tre propre conscience , qui combat rs contre nous et pour nous , c*est- , qui résiste tousjours à nos maunclinations, et à nostre vieil Adam»
istre salut , comme l'exposent sainct ise , Bede , sainct Augustin , sainct re et sainct Bernard en divers lieux : , sans doute , est Nosy;e-Seigneur, cl Jean , 5. a Pater omne judicium ilio. » La prison pareilleM:ent est , ou le lieu des peines de l'autre
, auquel comme en une grande 1 y a plusieurs apparlemens , l'un !ux qui sont dumnoz, qui est comme 5S criminels ; l'autre qui est pour ni sont on purg^itoire , qui est pour
il est dit de celuy-cy , « Non exies onec reddas novissimum quadran-
et s'entend des petits péchez d'in-
, comparez au denier , qui est la 'e monnoye qu'on peut devoir. Après laire exposition , considérons un peu loit faire cette reddition de compte jelie parle Nostre-Seigneur , donec r novisiimum quadrantem. Nous DS de très-anciens pères qui ont dit esioit en purgatoire , ceux-cy sont
prien ,1.4, epist. 2 ; Origene , homil. 55, sur ce lieu ; Easebe Emissene en l'hom. 5 de l'Epiphanie ; sainct Ambroîse , sur le chap. 42 de sainct Luc; sainct Jerosme . surle5 de sainct Matthieu ; sainct Bernard, serm. de Obitu Ubèrti; quand il est dit, c Et solve$ ultimum quadrantem, » n*est4l pas à présupposer qu'on les puisse payer, et qu'on puisse tellement diminuer la deb te, qu'il n'en res'e plus rien du tout à satisfaire? Le roy David dit dans les Psaumes, « Sede à dextris meis , donec ponam inimicos tuos : » il s'ensuit très-bien de celte sentence : «Ergo, àliquandô pones inimicos scabellum pedum tuorum; » ainsi disant : « Non exies indè , donec reddas, » il montre « quod aliquandô reddet , vel reddere potest. » Qui ne yoid qu'en sainct Luc , chap. 42, la comparaison est tirée, non pas d'un homicide, ou de quelque criminel qui ne peut avoir aucune espérance de son salut, mais d'un débiteur qui est constitué on prison jusques au payement, lequel estant fait incontinent est mis dehors?
Voicy donc l'intention de Nostre-Seigneur, que pendant que nous sommes en ce monde, nous taschions par la pénitence et par sea fruits, de payer ( selon la puissance que nous en avons par le sang et le mérite du Rédempteur) la peine à laquelle nos pechei nous ont obligez, puisque si nous attendons à la mort , nous n'en aurons pas un si bon compte dans le purgatoire, où nous serons traitez à la rigueur. Tout cecy sembleavoir esté entendu directement par Nostre- Seigneur, mesme en sainct Matthieu 5, quand il dit : « Qui irascitur fratri suo, reus eril judicio ; qui dixerit fratri suo I raecay reus erit in condlio; qui dixerit I fatue, reus erit gehenns ignis. » Icy il s'a- ! git de la peine qu'on doit recevoir devant ' le jugement de Dieu, comme il appert par t ces paroles, reiM erit gehennœ ignis ; et i neantmoins il y a que la troisiesme sorte I d'offense qui soit punie de l'enfer; d*où I s'ensuit qu'au payement de Dieu , après ; cette vie, il y quelques autres peines qui ne sont pas éternelles, ny infernales, et ce sont celles du purgatoire : mais on me peut objecter , que les peines se souffrent pour payer en ce monde ; nean tmoi ns sainct Augustin et les autres peros l'entendent de 1 l'aulremonde, et c'est d'autantplus,qu'il
tu
CORTROTERSiS
par a|»re8 il adjoute : Omnes fateor in errorem abrepti fuerunt.» Nous n'avons donc que faire de ciler le nom et le lieu de ces anciens pères pour prouver la vérité du purgatoire, puisque pour se mettre en meilleur compte Calvin les met en zéro g mais quelle apparence y a-t-il qu*un seul Calvin soit infaillible , et que toute Tantiquilé ait bronché depuis treize cents ans ? Il dit que les anciens pères ont cru le purgatoire pour s^accommoder au vulgaire :
la belle excuse ! N*estoitrce pas aux pères d*08ter d erreur tout ce peuple Gdellel non pas laschement de Ty entretenir et y condescendre, cette échappatoire ne fait qu'accuser les anciens avec impudence. Mais piar où prouver que les pères n*ont pas cru véritablement le purgatoire? puisqu*Àrriu8 , comme j*ay dit cy-devant , a esté tenu pour un hérétique, parce qu'il le nioit : c'est pitié de voir l'audace avec la* quelle Calvin traite sainct Augustin, parce qu'il pria et fi: nrier pour sa meresaincte Monique, et pour prétexte , il apporte que sainct Augustin mesme , 1. 42, de sa Cité , ch. 26, semble douter du feu de purgatoire, mais cecy ne fait rien à nostre propos, car il est vray, que sainct Augustin dit qu'on peut douter, non du feu , mais de la qualité de ce feu, sans toutefois douter de la realité du purgatoire. Or soit que la pur^ation se fasse, ou par le feu ou autrement, soit que le feu ait les conditions de celuy d'enfer ou non, si est-ce qu'il ne laisse pas d'y reconnoistre une purgution ou un purgatoire ; il ne met donc pas en doute le purgatoire, mais la qualité de ses peines , ce que ne mettront jamais en doute ceux qui verront comme il en parle chap. 46 et 24 du mesme livro de sa Cité, et au traité, de Curdpro mortuis agendây et eh mille autres lieux. Voila donc comme nous sommes au chemin des pères anciens louchant cet article du purgatoire.
Adjoutons à cela deux invincibles preuves du purgatoire. La première qu'il y a des péchez légers, comparez à d'autres, qui ne rendent pas Thomme coupable de l'enfer ; si donc l'homme meurt avec ses péchez, que deviendra-tril I le paradis ne retient rien qui soitsoiiillé, l'enfer est une peine irrémédiable , qui n'est pas deuë à ces petits péchez remissibles ; d'où s'ensuit nécessairement qu'ils seront remis, 0|i
j en ce monde, ou en purgatoire , où estant bienemondez, l'ame prendra la route do del : qu'il y ait des péchez qui ne rendent pas l'homme coupable de l'enfer, Nostre- Seigneur le dit en sainct Mathieu : c Qai irascitur fratri suo , reus erit judicio ; qui dixerit fratri suo, raèea , reus erit concîlio ; qui dixeri fratri suo , fatue , reus erit gehennœ ignis (4). Qu'est-ce donc, je vous prie, estre coupable de la géhenne du feu, sinon estre coupable de l'enfer! or cette peine n'est due qu'à ceux qui nomment leur frère fol et insensé ; ceux simplement qui sg mettent en colère, et qui expriment leur colère par des paroles qui ne sont ny injurieuses ny diffamatoires, ne sont pas en ce mesme rang ; car les uns méritent le jugement; c'est-à-dire, que leur colère soit mise en jugement ; il en est ainsi de la parole oiseuse en sainct Mathieu , 42, de laquelle Nostre-Seigneur dit : « Reddcnt rationem in die judicii, » il en faut rendre compte; les autres méritent la censure, c'est-à-dire qu'on délibère si leur péché sera condamné ou non (car Nostre-StMgneur s'accommode à la façon do parler des hommes). Reste que les troisiesmcs soient infailliblement damnez; ainsi les premiers et les seconds sont punis pour des péchez qui ne rendent pas Thomme coupable de la mort éternelle, mais d'une correction temporelle, et partant» si l'homme meurt avec ces péchez voniels , par accident ou autrement, il faut qu'il subisse le jugement d'une peine passagère , moyennant laquelle son ame estant purgée, il sera reçu au ciel avec les bienheureux. Le sage parle de ses péchez au chap. 24 des Proverbes : « Septies in die cadit justus ; » car le juste ne peut pécher (pendant qu'il estjuste)d'un péché qui mérite la damnation, il s'entend donc qu'il tombe en des péchez auquels la damnation n'est pas deiie, queles catholiques appellent véniels, pardonnables et remissibles , qui se peuvent purger en l'autre monde par des peines du purgatoire. La seconde raison , c'est qu'après le pardon du poché , il demeure dans l'homme un reste d'obligation à la peine qu'il meritoit, ce qui se void au second des Rois, chap. 42, où le péché est pardonné à David, mais le prophète l'a ver- Ci) Ce DMOM trgiiBicat Ml inllA ey-d«MM.
fttfftLUTU.
DE S. FRANÇOIS DE SALES
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fit que 8a peine n'est point toute remise. € Dens quoque transtolit peccatum tuum , led quoniam blasphemare fecisti inimicos Domen Domini , filius tuus morte morietor. >
OBSERVATION DU PREMIER ÉDITEUR
Le ricfae reeaell de ce manaflcrit des Controfenei de S. François de Saies, qui n'a point TÊ le jour Jnsqaes tey, nous a cousté du temps cl do traTaH pour l'assembler et mettre en corps ^MOtité de eahiers epars que l'injure des temps ivok Bit en eonfbsion : il est facile d'observer nos remarquei que plusieurs choses y sont
* desfrer, neenfmoins ceTrtHé ett plein diTsêlutaires instructions, et celui qui prendni*ii peine d*en faire ia comparaison à ses autres eé- Tra^, jugera aisément que ce n'est pas "te moindre de la plume de ce grand salnclv'sl qu'il peut estre tres-utile à la cooTerston d9 hérétiques, et d'autant plus que son raisonne» ment est doux, chrestien, et remply d'noe tendre et amoureuse compassion pour les anràs errantes, les traitant avec charité, sans aigreur et emportement d'un lele d'amertume, qui fiilC souvent plus de mal que de bien. Usez de ee travail avec édification de l'Eglise de Dieu , el prier Rostre^igneur pour ceoi qui ont ei^ ployé leurs soins et leurs veilles , à remettra en bon ordre ce manuscrit. * *
riN DU TRAITÉ DBS CONTROTEBSBS DE 8. FRANÇOIS DE SALES.
NOTICE