CHAPITRE X
Qpe roaion à laquelle l'amoiir prétend est
^ai Mu9. >f . H* "" (*> EVM4IM ^ CaB4< ^ C&L eut. I, t.— (!) Aet. iT. ai.— (t) Jmb. xTn, i.
Il faut pourtant prendre gardç qu'il y ^ des unions naturelles , comipc celle de ressemblance , consanguinité , et dé la cause avec son effect; et d'autres, lesquelles n'estant pas naturelles , peuvent estro dites volontaires , car bien qu'elles soyent selon la nature , elles ne se font neaptmpins que par nostre volonté , comme celle qui prend son origine des bienfaits, qui unissent indubitablement celuy qui les reçoit, à celuy qui les fait, celle de la conversation et compagnie , et autres semblables. Or quand l'union est naturelle , elle produit Tamour; et l'amour qu'elle produit, nous porte à une nouvelle union naturelle, qui perfectionne la naturdte , ainsi In père et le fils , la mère et la fille , ou deux frere9l eslnnt naturellement unis par la communication d'un mesme sang, sont excitez par cette union à l'amour , et par Tamour sont portez à une union de volonté et d'esr prit, qui peut estre dite volontaire; d'autant qu'encore que son fondement soit naturel , son affection neantmoins est de* libérée; et en ces amours produits par l'union naturelle, il ne faut point chercher d'autre correspondance que celle de l'union mesme , par laquelle la nature preve-
(I) I. a«f . xTiii. 1
TR\ITË DE L'AMOUR DE DIEU
nant la volonté, Toblige d'approuver, aimer et perfectionner Tunion qu'elle a desjà faite. Mais quant aux unions volontaires, elles sont postérieures à Tannour , en effet, et causes neantmoins d'iceluy , comme sa fin et protection unique : en sorte que, comme l'amour tend à l'union , ainsi l'union cstend bien souvent , et aggrandit l'amour , car lamour fait chercher la conversation , et la conversation nourrit souvent et accroist l'amour ; l'amour fait désirer l'union nuptiale, et cette union reciproquementconserve et dilate l'amour; si que il est vray en tous sens, que l'amour tend à l'union.
Mais à quelle sorte d'union tend-il? N'ave^vous pas remarqué, Theotime, que Tespouse sacrée exprime son souhait d'estre unie avec son espoux par le baiser, et que le baiser représente l'union spirituelle, qui se fait par la réciproque communication des âmes. Certes , c'est l'homme qui aime , mais il aime par la volonté , et partant la fin de son amour est de la nature de sa volonté : mais sa volonté est spirituelle, c'est pourquoi l'union que son amour prétend esta ussi spirituelle d'autant plus que le cœur, siège et source de l'atoour, non -seulement ne seroit pas perfec- Uonné par l'union qu'il auroit aux choses torporelles, mais en seroit avili.
Ce n'est pas, Theotime, qu'il n'y ait quelque sorte de passions en l'homme, lesquelles , comme le guy vient sur les arbres par manière d*excremens , sur-croissance et de superfluité , naissent aussi bien souvent parmy l'amour , et autourde l'amour : mais neantmoins elles ne sont pas ny l'amour , ny partie de l'amour , ains sont des excremens et superfluilez d'iceluy, lesquelles non-seulement ne sont pas profitables pour maintenir ou perfectionner Tamour , mais au contraire, l'endommagent grandement, rdffoibIissent,eten tin finale, si on ne les retranche , le ruinent tout à fait, detjuoy voicy la raison.
A mesure que nostre ame s'employo à plus d'opérations, ou de mesme sorte , ou de diverse sorte, elle les fait moins parfaictement et vigoureusement ; parce qu'estant finie, sa vertu d'agir l'est aussi, si que fournissant son activité à diverses opérations, il est force que chacune d'iceUes en ait moins ; par ainsi les hommes , fort
attentifs à plusieurs choses , le sont à chascune d'icelles. On ne sçauroit ezafr tement considérer les trait^ d'un visags par la vue , et à mesme temps exnrtement escouter l'harmonie d'une excellente musique ; ny en un mesme temp< estre atlratif à la figure et à la couleur. Si nous sommes affectionnez à parler , nous ne sçairions avoir attention à autre chose.
Ce n'est pas que je ne sçache ce qo'OA ditdeCesar,etqueje necroyecequetant de grands personnages ont assuré d'Ori* gène , que leur attention pouvoil à mesme temps s'appliquera plusieurs objects ; mais pourtant chascun confesse qu'à mesure qu'ils l'appliquoient à plus d'objects, elle esloit moindre à chacun d'iceux. Il yt donc de la différence entre voir , ouyr , on sçavoir plus : et voir , ouyr , ou sçavoîr mieux : car qui void mieux , void moins; et qui void plus , ne void pas si bien. Il est rare que ceux qui sçavent beaucoup , sça* chent bien ce qu'ils sçavent, parce que la vertu et force de l'entendement espanchée en la cognoissance do plusieurs choses est moins forte et vigoureuse que quand elle est ramassée à la considération d'un seul object. Quand doncques l'ame employé sa vertu affective à diverses sortes d'opérations amoureuses, i| est force que son ao-r tion ainsi divisée soit moins viï^oureuse et parfaicte. Nous avons trois sortes d'actions amoureuses , les spirituelles , les raisonnables et les sensuelles. Quand l'amour escoule sa force par toutes ces trois opérations, il est sans doute plus estendu , mais moins tendu : et quand il ne s'cscoule quo par une sorte d'opérations, il est plus tendu, quoyquemoinsestendu. Ne voyonsnous pas que le feu, symbole de l'amour , forcé de sortir par la seule bouche du canon , fait un esclat prodigieux, qu'il feroit beaucoup moindre , s'il a voit ouverture par deux ou par trois endroits : puis donc que l'amour est un acte de noslre volonté , qui le veut avoir non-seulement noble et généreux, mais fort, vigoureux et actif, il en faut retenir la vertu et la force dans les limites des opérations spirituelles; car qui voudioit l'appliquer aux opérations de la partie sensible ou sensiiive de nostre ame, il affoibliroit d'autant les opérations intellectuelles , esquelles toutefois consiste l'amour essentielle.
limE I , CHAPITRE X.
Les philosophes anciens ont recogneu <pi*il y avoît deux sortes d*extase, dont fune nous portoit au-dossus de nousmesme, et l'autre nous rdvalloit au-dessous de nous-mesmes ; comme s'ils eussent voulu dire que l'homme estoit d'une nature BK>yenne entre les anges et les bestes, participant de la nature angelique en sa partie intellectuelle , et de la nature bestiale en sa partie scnsitive , et que noantnoins il pouvoit par roxercice de sa vie et parun continuel soin de soy-me-me s'ester et déloger de cette moyenne condition , (fautant que s'appliquant et exerçantbeaucoup aux actions intellectuelles , il se rendoit plus semblable aux anges qu'il ne Testoit aux bestes : que s'il s'appliquoît beaucoup aux actions sensuelles il dcscendoit de sa moyenne condition , et s'approdioit de celle des bestes. Et parce que Textase n'est autre chose que la sortie qu'on fait de soy- mesme, de quelque coslé que Ton en sorte, on est vray ment en extase. Ceux doncques, qui touchez des voluptez diTines et intellectuelles, laissent ravir leur cœur aux sentimens d'icelles , sont Toiremenl hor< d'euxmesmes, c'est-à-dire, iQ-dessus de la condition de leur nature : nais par une bienheureuse et désirable sorlief par laquelle entrant en un estât plus noble et relevé , ils sont autant anges par l'opération de leur ame, comme ils Kmt hommes par la substance de leur nature, et doivent estre dits ou anges humains, ou hommes àngeliques. Au contraire, ceux qui, alléchez des plaisirs sensuels, appliquent leur ame à la jouyssance d'iceux, ils descendent de leur moyenne condition à la plus basse des bestes brutes , et méritent autant d'estre appeliez brutaux par leurs opérations; comme ils sont hommes par leur nature ; malheureux en ce qu'ils ne sortent hors d'eux-mesmes , que pour entrer en une eonditioQ inûnimeut indigne de leur estât Baturet.
Or,àmesureque l'extase est plusgrande, ou au-dessus de nous , ou au-dessous de nous, plus elle empesche nostreamede retourner à soy-mesme, et de faire les opérations contraires à l'extase en laquelle elle est. Ainsi ces hommes angeliques , qui aont ravis en Dieu et aux choses célestes, pentoai toai-à-faît , tandis que leur extase
dure, l'usage et l'intention des sens, le mouvement et toutes actions extérieures; parce que leur ame , pour appliquer sa vertu et activité plus entièrement cl attenj tivementà cedivin object, la retire et raj masse de toutes ses autres facultez, pour le contourner de ce coslé-lA : et de mesme les hommes hrutiiux, ravis en la volupté sensuelle, et particulièrement quand c'est en celle du sens gênerai , perdent tout à fait l'usage et l'attention de la raison et l'entendement ; parce que leur misérable ame, pour sentir plus entièrement l'object brutal, se divertit des opérations spirituelles pour s'enfoncer et convertir du tout aux bestiales et brutales : imitant en cela mystiquement (4), les uns Helie ravi en haut sur le char enflammé entre les anges (2), et les autres Nabuchodonosor abruty et ravalé au rang des bestes farouches.
Maintenant je dis que quand l'ame praclique l'amour par les actions sensuelles, et qui la portent au-dessous de soy, 11^ est impossible qu'elle n'affuiblisse d'autant plus l'exercice de l'amour supérieur, de sorte que tant s'en faut que l'amour vray et essentiel soit aidé et conservé, par l'union à laquelle l'amour sensuel tend, qu'au contraire il s'affoiblit, se dissipe, et périt par icelles (3). » Les bœufs de Job labou- » roient la terre, tandis que les asnes inu- » tiles paissoient autour d'eux, » mangeant les pasturages deus aux bœufs qui travailloyent. Tandis que la partie intellectuelle de nostre asme travaille à l'amour honneste et vertueux, sur quelque object qui en est digne, il arrive souvent que les sens et facul lez de la partie inférieure tendent à l'union qui leur est propre, et leur sert de paslure; bien que l'union ne soit deue qu'au cœur et à l'esprit, qui seul aussi peut produire levrayetsubslanciel amour.
(4) Helisée ayant guery Naaman le Syrien, se contenta de l'avoir obligé, redisant au reste son or, son argent, et les meubles qu'i^ luy avoit offerts : (5) Mats Giezy, cet inûdele serviteur, courant après iccluy, demanda, et prit outre le gré de sou maistre , ce qu'il avoit refusé. L'amour intellectuel et cordial , qui est
(1) IV. Rof. Il, il. . (S) Oaolol. IV, ao. (>) Jok. 1, U. — (4) IV. Reg. t, if. (I) IV. Réf. V. M, tl, ti. 18, tk.
TRAITÉ fiË I/ÀltÔCll tk tltv.
certes , ou doit edtre le maîstre en nostre lime , rpfnso toutes sortes d'unions corporelles et sensuelles, et se contente en la simple bienveillance : mais les puissances de la partie sensilive, qui sont ou doivent estre les servantes de l'esprit, demandant, cherchent et prennent ce qui a esté refusé |)ar la raison ; et sans prendre permisïtibn d*icelles , s'avancent & vouloir faire teui* union ; abjectes et servilcs , deshonorant , comme Gi<'zy« la pureté do Tintention de leur maistre, t]ui est Pesprii : et â mesure que Tame se convertit â telles unions grossières et sensibles, elle se divertit de Tu- Dion délicate, intellectuelle et cordiale.
Voua voyez donc bien, Theolime, que ces unions qui regardeht les complaisances et passions animales , non-seulement ne servent de rien 4 la productioA et conservation de Tamour, mais lùy sont grandement nuisibles, et l*aflbiblissent extresmement. (4) Aussi quand l'inceste Amnon, qui pasmoit et perissoit d'amour pour Thamar, eust passé jusques aux unions sensuelles et brutales, il fut tellement privé do l'amour cordial , qu'oncques plus il ne )ft put voir, et la poussa indignement dehors : violant aussi cruellement le droict de lumour, comme il avoit violé Impudomment celiiy du sang.
Le basilique , le romarin, la marjolaine, l'ysope , le glou de girofle , la cannelle , la noix muscade , les citrons et le musc mis ensemble, et demeuransen corps, rendent voiremenl une odeur bien agréable, par le meslange de leur bonne senteur : mais non pas à beaucoup près de ce que fait Peau qui en est distillée, en laquelle les suavilcz de tous ces in;;rediens , séparées de leur corps \ se moslent beaucoup plus excellommenl) s'unissant en une tres-parfaicto odeur, qui pénètre bien plus Todorat, qu'elles ne feroienl ()as , si avec elle et son eau les corps dés ingrediens se trouvoient eonjoincts et unis. Ainsi l'amour se peut iroover es unions des puissances sensuelles meslées avec les unions de:* puissances intellectuelles, mais non jamais si excellemment comme il fait, lorsque les seulsesprits et courages, séparez do toutes affections corporelles, joincts ensemble, font Tamour pur et spirituel; car l'odeur des affections ainsi mealéw est Bon-seulement