‹ Œuvres complètes; nouvelle édition collationnée et augmentée des lettres de Sainte Chartal, des lettres inédites de l'auteur, du portrait de lui et d'autographesChapitre 94 sur 365 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

JM les atlrafts divins noiis laissent en pleine liberté de les suivre ou les repousser.

Je oe parleray point icy, mon cher Théoîme , de ces grâces miraculeuses qui ont fesque en un moment transformé les Hips en bergers, les rochers en eau, et les eraecuteurs en prédicateurs. Je laisse à fdt ces vocations toutes-puissantes, et ces ttraits sainctement violons , par lesquels liea en un instant a transféré quelques mes d'eslite, de Textremité de la coulpe à extrémité de la grâce ; faisant en elles, ar manière de dire, une certaine transsubtantiation morale spirituelle , comme il rriva au grand apostre, qui de Saul vaiseau de persécution, devint subitement tvl{3) vaisseau d*eslectian. Il faut donerun rang particulier à ces âmes privileiées , esqueiles Dieu s'est pieu d'exercer, on la seule afQuence, mais l'inondation , t, s'il faut ainsi dire, non la seule libérale et effusion, mais prodigalité et profuion de son amour. La justice divine nous hastle en ce monde par des punitions,

(t) TiM. I, li. — (t) Ghap. &f 1 de m f 1«.

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qui, pour estre ordinaires, sont aussi presque tousjours incogneues et imperceptibles. Quelquefois neantmoins il fait des déluges et abysmes de chaslimens , pour faire recognoistre et craindre la sévérité de son indignation. Ainsi sa miséricorde convertit et gratifie ordinairement les âmes en une manières! douce , si suave et délicate, qu'à peine apperçoit-on son mouvement ; et neantmoins il arrive quelquefois que cette bonté souveraine surpassant ses rivages ordinaires, comme un fleuve enflé et pressé de l'aflluence de ses eaux, qui se desborde emmy la plaine, elle fait une effusion de ses grâces si impétueuse , quoy qu'amoureuse, qu'en un moment elle detrempe et couvre tout une ame de bénédictions , afin de faire paroistre les richesses do son amour ; et que comme sa justice procède communément par voye ordinaire, et quelquefois par voye extraordinaire, aussi sa miséricorde fasse l'exercice de sa libéralité par voie ordinaire sur le commun des hommes , et sur quelques-uns aussi par des moyens extraordinaires.

Mais quels sont donc les cordages ordinaires , par lesquels la divine Providence a accoustuméde tirer nos cœursà son amour? Tels certes qu'elle-mesme les marque, descrivant les moyens dont elle usa pour tirer le peuple d'Israël de l'Egypte et du désert en la terre de promission : a (4) Je le tiray , » dit-elle par Osée, avec des liens d'huma- » nité , avec des liens de charité et d'ami- » tié. » Sans doute , Theotime , nous ne sommes pas tirez à Dieu par des liens de fer, comme les taureaux et les buffles; ains par manière d'allechemens, d'attraits délicieux , et de sainctes inspirations , qui sont en somme les (2) liens â^Adam et d'humanité, c'est-à-dire, proportionnez et convenables au cœur humain , auquel la liberté est naturelle. Le propre lien de la volonté humaine, c'est la volupté et le plaisir. On monstre des noix à un enfant, dit sainct Augustin, et il est attiré en aimant; il est attiré par le lien , non du corps , mais du cœur. Voyez donc comme le Père éternel nous tire : en nous enseignant, il nous délecte , non pas en nous imposant aucune nécessité ; il jette dedans nos cœurs des délectations et plaisirs spirituels, comme des sacrées amorces, par lesquelles il nous

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attire ôuavement à recevoir et gouster la | douceur de sa doctrine.

En celte sorte doncques, très-cher Theotime , nostre franc-arbitre n*est nullement forcé ny nécessité par la grâce : ains, nonobstant la vigueur toute-puissante de la main miséricordieuse de Dieu , qui touche, environne et lie Tame de tant et tant d'inspirations, de semonces et d*attraits, cette volonté humaine demeure purfalctemcni libre, franche, et exempte de toute sorte de contrainte et de nécessité. La grâce est si gracieuse, et saisit ^ï gracieusement nos cœurs pour les attirer , qu'elle no gaste rien en ia liberté de nostre volonté; elle touche puissamment, mais |)ourtant si délicatement, los ressorts de nostre esprit, que nostre franc-arbitre n'en reçoit aucun forcement. La grâce a des forces , non pour forcer, ains pour allécher le cœur : elle a une saincle violence, non pour violer, mais pour rendre amoureuse nostre liberté : elle agit fortement, mais si suavement que nostre volonté ne demeure point accablée sous une si puissante action : elle nous presse, mais elle n'oppresse pasnoslre franchise ; si que nous pouvons, emmy ses forces, consentir ou résister à ses mouvemens, selon (]u'il nous plaist. Mais ce qui est autant admirable que véritable , c'est que quand nostre volonté suit l'attrait et consent au mouvement divin, elle le suit aussi librement, conmie librement elle résiste, quand elle résiste, bien que le consentement à la grâce dépende beaucou[) plus de lu grâce (]ue de la volonté , et que la résistance à la grâce ne dépende que de la seule volonté ; tant la main de Dieu est amiable au maniement de noslre cœur, tant elle a de dextérité pour nous commu. niquer sa force, sans nous ester nostre liberté , et pour nous donner le mouvement de son pouvoir , sans empescher celuy de DOfilre vouloir, adjustant sa puissance à sa suavité : en telle sorte que , comme en ce qui regarde le bien , sa puissance nou& donne suavement le pouvoir, aussi sa suavité maintient puissamment la liberté de nostre vouloir. « (4) Si tu sçavois le don » de Dieu, dit le Sauveur à la Samaritaine^ » et qui est celuy qui te dit, donne-moy » à boire : toy-mesme peut-estre luy eus« » ses demandé , et il t'eu&t donné de l'eau

^ Jma. it m.

> vive. » Voyez de grâce, Tiieotime, b trait du Sauveur, quand il parle de set attraits ! n tu ipoDoii , veut-il dire, 1$ don de Dieu^ sans doute lu serois esmeue et attirée à demander Tcau de la vie éternelle , et a pcutrostre que tu la demanderois; » comme s'il disoit : Tu aurois le pouvoir , et serois provoquée à deni^ander , et neantmoins tu ne serois pas forcée, ny nécessitée, ains seulement petU-eêtrê tu la demanderoii, car ta liberté te demeu* reroit |your la demander , ou oe la demander pas. Telles sont les paroles du Sauveur, selon l'édition ordinaire, et selon la leçon de sainct Augustin sur saincl Jean.

En somme , si quelqu'un disoit que nos> tre franc-arbitre ne coopère pas, consentant à la grâce dont Dieu le prévient, ou que s'il ne peut pas rejetter ia grâce , et luy refuser son consentement , il contrediroit à toute l'Escriture , à tous les an* ciens pères , à l'expérience ; et seroit excommunié par le sacré concile de Trente, Mais quand il est dit que nous pouvons rejetter l'inspiration céleste et les attraite divins, on n'entend pas certes qu'on puisse empescher Dieu de nous inspirer, ny de jetter ses attraits en nos cœurs : car comme j'ay desjàdit, cela se fait en nous, et sans nous : ce sont des faveurs que Dieu nous fait, avant que nous y ayons pensé : il nous esveille lorsque nous dormons , et par conséquent nous nous trouvons esveillez avant qu'y avoir pen<é ; mais il est en nous de nous lever , ou de nous lever pas ; et bien qu'il nous ayt esveillez sans nous, il ne nous veut pas lever sans nous. Or c'est résister au resveil , que de ne point se lever et se rendormir, puisqu'on ne nous réveille que pour nous faire lever. Nous ne pouvons pas empescher' que Tinspiration ne nous pousse, et par conséquent ne nous esbranle ; mais si , à mesure qu'elle nous pousse, nous la repoussons, pour ne point nous laisser aller à son mouvement, alors nous résistons. Ainsi le vent ayant sai^y et enlevé nos oyseaux Apodes, il ne les portera gueres loin, s'ils n'estcndent leurs ai^ies et ne coopèrent, se guindans et voluns en l'air auquel ils ont esté lancez. Que si au contraire, amorcez peut-estre de quelque verdure qu'ils voient en bas, ou engourdie d'avoir croupis en terre , au lieu de seconder le vent , ils tiennent feurs aislc» pliées.

et se Jettent derechef en bas; ils ont voi* rement receu en cffect le mouvement du ▼ent , mais en vain , puisqu'il.^ ne s*en sont pas prévalus. Thcotimc, les ini^pirulions nous préviennent, et avant que nous y ayons pensé elles se foni sentir ; mais après que nous les avons senties , c'est à nous d'y cortSPhlîr, pour les seconder et suivre leurs attraits, ou de dissentir, et les repousser. Elles se font sentir à nous sans nous , mais elles ne nous font pas consentir sans noua.

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