LE CŒUR DE JÉSUS PERCÉ
J'entends Jésus crier : Mon peuple,
Ne pèche plus, ne m'offense plus ; que t'ai-je fait, moi ? Vois mon côté, vois mon cœur ouvert :
Ne pèche plus, non, plus jamais, pécheur. -
I. Mon peuple, mon peuple! c'est le cri de Jésus, et je sens mon cœur se fendre en l'entendant ; écoutez-le donc aussi : Mon peuple, quel mal t'ai-je fait? Mes pauvres pécheurs, quel mal vous a jamais fait Jésus? Jésus n'est-il pas ce bon Maître qui, pour une larme, pour un soupir, vous a pardonné les méfaits les plus énormes? Quel mal vous a donc jamais fait votre divin Sauveur? Ah! ingrats! je vous le dirai le mal qu'il vous a fait : il a eu trop de patience avec vous, il a été trop généreux envers vous, lorsqu'il en est venu à se laisser meurtrir, déchirer, mettre en lambeaux pour vous ; et qu'il a fait tout cela avec un zèle si ardent, un amour si passionné, que sur la croix son cœur s est brise par la véhémence de ses transports, ainsi qu'il fut révélé à
sainte Brigitte. Et si vous voulez vous en faire une idée, voyez-le mon divin Jésus, voyez-le ; mais ne le regardez pas avec ces yeux distraits avec lesquels vous avez coutume de le regarder ; car lorsque vous entrez à l'église, vous jetez un coup d'œil sur l'autel pour voir si le crucifix est de bois ou d'argent, et vous ne pensez pas à autre chose ; non, vous devez le regarder d'un œil tendre qui pénètre dans l'intérienr de ce divin cœur, et avec une foi vive vous le verrez tout brûlant d'amour, entrouvert même par la violence de son amour. Et comment à cette vue pourriez-vous retenir vos larmes, surtout si vous prêtiez l'oreille aux plaintes amoureuses qu'il vous adresse? « Mon peuple, vous dit Jesus, mcn peuple, quel mal t'ai-je donc fait?- C'est à vous qu'il parle, jeune homme, qui tous les jours blasphémez son saint nom; à vous, jeune fille, qui l'outragez tant dans ces liaisons, ces soirées, ces conversations; à vous, vindicatif, qui ne voulez pas de réconciliation ; à vous, avare, usurier, qui ne voulez pas restituer le bien d'autrui; à vous tous, pécheurs, qui vivez si mal, et vous plongez tous les jours de plus en plus dans l'impudicité, la crapule, les haines, les rancunes, les médisances et tous les genres de malice, et ne faites qu'accumuler iniquités sur iniquités. Ah! pécheurs obstinés, que vous ai-je fait, que vous ai-je fait? vous dit mon Jésus. El vous, que lui répondez- vous? Ah ! je répondrai moi pour vous tous, mais je répondrai avec les larmes aux jeux : Mon Jésus, ah ! mon doux Jésus ! je l'avoue en gémissant : vous nous avez fait trop de bien, et nous ne vous avons fait que du mal ; nous sommes les scélérats par qui vous avez été si maltraité : c'est donc à nous à vous demander pardon.
II. Mais non, ce n'est pas là le fruit principal qu'il s'agit de recueillir de ce second motif ; non, non, il ne suffit point de verser des larmes, de demander pardon.
Je veux attaquer, ce soir, la racine du mal ; faites bien attention. C'est l'opinion de beaucoup de saints Pères, et aussi des confesseurs qui ont quelque expérience, que la majeure partie des chrétiens se damnent ; mais pourquoi se damnent-ils ? Parce qu'ils ne se confessent pas comme il faut. C'est ce que déclara sainte Thérèse en apparaissant après sa mort, à une de ses religieuses. Mais pourquoi ne se confessent-ils pas comme il faut? Serait-ce parce qu'ils cachent leurs péchés au confesseur, qu'ils les dissimulent ou les disent à demi-voix pour n'être pas entendus? Serait-ce parce qu'ils n'en ont pas une sincère douleur? Non, mes bien-aimés, non; il est vrai que plusieurs se laissent vaincre par une maudite honte et cachent des péchés en confession, que d'autres aussi se confessent sans repentir: mais ceux-là ne forment pas le plus grand nombre de ceux qui se confessent mal. Quel est donc l'écueil contre lequel la plupart des pénitents vont se heurter et sombrer? C'est le bon propos ; on n'est pas vraiment résolu de changer de vie et de ne plus pécher, et ce bon propos faisant défaut, la douleur ne sert de rien, et la confession n'est jamais bonne, et avec toutes ses confessions, on se damne. Or, voici un des fruits les plus précieux que vous ayez à retirer de cette mission : c'est une volonté bien résolue de ne jamais plus pécher ; si vous l'emportez dans vos cœurs, Jésus n'aura plus sujet de se plaindre de vous , et pour vous y engager, je vais le premier vous en donner l'exemple.
III. Laissez-moi d'abord lever les mains au ciel et implorer l'assistance d'en haut, pour former cette généreuse résolution. Mon Jésus, miséricorde; assistez-moi, mon Dieu, assistez-moi. Il est bien juste que je sois le premier, puisque je suis le plus coupable, le plus grand pécheur de tous. Je confesse ici publiquement que j'ai indignement outragé mon Sauveur, lorsque je ne le con-
naissait pas encore aussi bien ; et si vous ne le croyez pas, vous verrez au jour du jugement si je dis la vérité. Mais maintenant que je le connais mieux, je suis résolu et bien décidé du fond du cœur de ne jamais plus pécher; je prends à témoin de ma sincérité l'adorable Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; je prends à témoin la très-sainte Vierge, ma chère et puissante protectrice. Vous aussi, mon gardien fidèle, avec tous les anges du ciel; vous, mes saints patrons, et vous tous, mes frères, qui m'écoutez, soyez-moi témoins que ma volonté est de ne jamais plus pécher. Ainsi je l'entends, et ainsi je le déclare publiquement. Je veux me laisser mettre en pièces, je veux me laisser brûler vif, j'adjure même tous les démons de m'entraîner corps et âme en enfer, plutôt que de commettre un seul péché mortel. Ah ! secourez-moi par vos saintes prières, car, quoi que j'en dise, je suis si méchant que je ne puis me promettre de ne pas changer de volonté d'ici à quelque temps.
IV. Je veux faire cependant tout ce que je puis pour que ma volonté ne change plus. (Tournez de mon còlè cette sainte image). 0 mon Jésus! si jamais je vous ai parlé du fond du cœur, c'est bien cette fois-ci. Voici la grâce que je vous demande: si vous prévoyez, mon doux Jésus, que je doive commettre un péché mortel, un seul, ah! je vous en conjure, faites qu'en me prosternant devant votre sainte image, le cœur déjà pénétré de douleur de vous avoir offensé, je tombe mort à l'instant même, à la vue de tout ce peuple. J'implore cette grande grâce, mon Jésus, par les mérites de ce sang, de ces plaies, et de votre cœur embrasé d'amour et entr'ouvert pour moi. Et vous, peuple bien-aimé, obtenez-moi par vos prières une grâce si précieuse. Je vous en supplie autant que je sais et que je puis. Vous comprenez bien que ce ne sont pas là des discours à tenir à la légère, car ce serait plaisanter d'une manière indigne avec
Dieu même. Je le dis du fond du cœur, je prie sérieusement Notre-Seigneur, s'il prévoit qu'en vivant encore quelques années je doive commettre un seul péché mortel, de me faire tomber mort ici, de mort subite, au moment où je me prosternerai au pied de cette sainte image. Je vais donc me. prosterner à genoux... Mais un moment. Père, me dites-vous, c'est un cas qui pourrait se réaliser, et si jamais cela arrivait, comment se terminerait cette mission ? Oh ! qu'elle finirait bien, mes frères, qu'elle finirait bien ! oh ! quelle émouvante prédication je vous ferais ce soir, si vous me voyiez tomber mort pour ne plus pécher ! Bien plus, cette mort étant, connue par toute la ville de Rome, peut-être par toute l'Italie et en d'autres lieux, combien de pécheurs se convertiraient ! Et j'aurais la consolation de faire quelque bien par ma mort, après avoir fait tant de mal pendant ma vie. Trouvez bon par conséquent que je mo prosterne promptement pour recevoir le coup de mort afin de ne plus pécher: In mamis tuas, Domine, commendo spiritum meum : 0 mon Jésus, je remets mon âme entre vos mains.
V. Jésus ne m'a pas accordé la grâce que je désirais ! Ah ! je n'en suis pas digne, mes frères, je n'en suis pas digne. Mais attendez, il me vient une bonne pensée... En effet... peut-être Jésus veut-il que, pécheur comme je le suis, je meure en pénitent, tout en me donnant la discipline. J'y consens, j'accepte la condition avec grand plaisir. Ah! mon bon Sauveur, si vous prévoyez que je doive commettre un seul péché mortel, foudroyez-moi du haut du ciel, voici ma tête, réduisez-moi en cendre, pourvu que je meure sans pécher et pour ne vouloir pas pécher. Et vous, peuple bien-aimé, que faites-vous ? Obtenez-moi de Dieu qu'il me perce d'outre en outre de sa foudre, qu'il m'écrase, qu'il me réduise en cendre. Je vous en prie au nom des peines que j'aie endurées
pour vous, et de la bonne volonté avec laquelle je les ai endurées. Suppliez maintenant Nutre-Seigneur, autant que vous pouvez, de me faire la grâce de tomber mort avec cette discipline en main, s'il prévoit que je doive pécher. Aussitôt arrivé en paradis, oh ! combien je prierai pour ceux qui m'auront obtenu l'inestimable faveur d'être préservé d'un péché. Si Dieu me fait cette grâce, dès maintenant je lui remets mon âme, et à vous, mes frères, je laisse mon cadavre. Ayez encore la charité de l'accompagner tous processionnellement jusqu'au couvent, en faisant encore quelque bien pour le repos de mon âme. Je mets donc la main à la discipline ; vous, ô mon Jésus, préparez vos foudres. Jésus, mon Sauveur, je remets ma pauvre âme entre vos mains : In inanus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Et vous, pleurez mes péchés... Que penser, mes frères, en voyant que Notre-Seigneur ne m'accorde, pas la faveur demandée, et n'exauce ni mes prières ni vos larmes? — Savez- vous quelle en est la cause? C'est un mystère que je vais vous expliquer : peut-être ce bon Sauveur m'a-t-il préparé tant et de tels secours, qu'il ne me laissera plus pécher. Oh ! de quelle joie mon cœur est inondé ! oh ! quelle grâce, mon Jésus ! Oui, mes frères et mes sœurs, Jésus me couvrira tellement de sa main que jamais plus de ma vie, je l'espère, il ne me laissera aller au péché, et que je m'occuperai à le servir avec d'autant plus de joie que j'ai une plus grande confiance dans sa divine protection.
VI. Et vous, âmes chéries, ne vous déoiderez-vous pas ce soir à faire la même protestation? Mettez-vous tous à genoux, fixez les yeux sur cette image, et si vous avez jamais parlé sincèrement, que ce soit cette fois-ci. Protestez tous que vous aimez mieux mourir cent fois, mille fois, plutôt que de jamais plus pécher. C'est une grâce que vous devez toujours demander à Jésus, savoir
quai vous fasse plutôt tomber morts que de tomber en péché mortel. Laissez les autres demander une longue vie, des richesses, des honneurs et autres choses semblables; pour vous demandez soir et matin et plusieurs fois par jour de plutôt mourir que d'encore pécher. Répétez souvent ces paroles et commencez dès à présent à implorer une si précieuse faveur ; implorez-la même à haute voix et de cœur, de tout cœur. Dites tous bien haut: Plutôt mourir que de jamais plus pécher. Demandez-le à vos saints patrons: Plutôt mourir que de jamais plus pécher. Demandez-le à vos anges gardiens: Plutôt mourir, etc. Demandez-le à la sainte Vierge Marie Plutôt mourir, etc. Demandez-le à Notre-Seigneur Plutôt mourir, etc., mais demandez-le du fond du cœur Plutôt mourir, etc. Ce n'est pas assez, mes frères, ce n'est pas assez ; faites tous silence et que, chacun se dise intérieurement: Plutôt mourir brûlé vif que d'encore pécher. Plutôt mourir taillé en pièces que d'encore pécher. Plutôt mourir abimé et réduit en cendre que d'encore pécher. Pour le coup je vous crois, car en vérité je me suis aperçu que vous avez tous protesté du fond du cœur. Maintenant, renouvelez le silence et restez tous bien tranquilles de sorte qu'on n'entende plus un souffle. Que chacun examine quel est le péché qui domine en lui, ou qu'il commet le plus facilement, ce péché déjà passé depuis longtemps en habitude ; c'est de celui-là surtout qu'il doit répéter de cœur: Plutôt mourir que de jamais plus le commettre. Ce péché caché depuis tant d'années, ce nœud que vous avez sur la conscience et que vous n'avez jamais débrouillé comme il faut, débarrassez-vous-en une bonne fois, confessez-le exactement : Plutôt mourir, etc. Mais, mon cher frère, le dites-vous de cœur? Si vous parlez sincèrement et de cœur, allez vite trouver un confesseur, faites une bonne et sainte confession. Remarquez toutefois que si vous
savez certainement que dans vos confessions passées vous n'avez jamais eu ce ferme propos, une confession générale vous est nécessaire, autrement vous ne vous sauverez pas. Si vous n'aviez que des doutes et des scrupules, faites au moins une confession extraordinaire pour vous mettre plus en sûreté; et puis tranquillisez-vous et n'y pensez plus ; pénétrez-vous de la volonté de plutôt mourir que de pécher , vivez et mourez dans cette disposition, et le paradis est à vous, vous possédez tous les biens. Amen.
TROISIÈME MOTIF