I. De la sainteté nécessaire au confesseur
2. La première chose nécessaire au prêtre, et bien plus encore au confesseur, c'est la sainteté. Une sainte vie, tel est le principal ressort de l'influence du prêtre ; car le moyen le plus efficace de persuader, c'est le bon exemple. Les hommes, en effet, sont bien plus disposés à croire ce qu'ils voient de leurs propres yeux, que ce qu'ils entendent ; ils se persuadent facilement qu'une chose est possible lorsqu'ils la voient pratiquer par ceux qui les gouvernent et les dirigent. C'est ce qu'exprime fort bien saint Grégoire-le-Grand : Illa namque vox magis cor penetrai, quam dicentis vita commendai1:
Or, cette bonté consiste à vivre, non-seulement en état de grâce, mais dans la pratique des vertus chrétiennes, à mener une vie toute consacrée aux bonnes oeuvres et animée d'un zèle ardent du salut des âmes. Quand je rencontre un confesseur qui, non content de vivre habituellement en état de grâce, est en outre tout occupé à chercher les moyens de ramener les âmes à Dieu, je crois avoir trouvé un trésor. Mais, hélas! je ne puis retenir mes larmes en voyant de nos jours certains prêtres compromettre auprès des peuples, par une vie déréglée, leur sublime ministère, et, ce qui est plus déplorable, s'exposer même quelquefois à entendre les confessions en état de péché mortel. En administrant le sacrement avec un doute pratique et sans savoir euxmêmes dans quel état ils se trouvent, ils commettent, selon le sentiment le plus commun, autant de sacrilèges qu'ils donnent d'absolutions, et s'ouvrent ainsi les portes de l'enfer, dans le lieu même où ils ouvrent celles du paradis à leurs pénitents.
(1) Pastor. curcc, p, 2, c. S.
3. C'est une maxime irréfragable de saint Thomas ', que le confesseur, étant un instrument vivant, agit do lui-même dans l'administration de ce divin sacrement, et joint son action à celle de la cause principale qui est Dieu ; il s'ensuit qu'il ne doit pas seulement vivre de la vie de la grâce, pour être le ministre utile de la sanctification des pécheurs, mais en outre s'exercer à la pratique de toutes les vertus. En effet, un confesseur tiède et dissipé, qui n'a pas l'usage de l'oraison ni de la mortification, ne saurait remplir ses fonctions que d'une manière languissante ; ses paroles ne seront point enflammées par la charité, ni ses corrections animées par le zèle, ni ses conseils appuyés par l'autorité que donne une vie exemplaire; peut-être même lui arrivera-t-il de manquer gravement à son devoir, soit en donnant l'absolution à ceux qui en sont indignes, soit en n'avertissant pas ceux qui sont coupables, soit en dissimulant, à l'égard des pécheurs opiniâtres; en un mot, il fera le muet au saint tribunal, n'ayant pas le courage de reprendre dans les autres les fautes dont il n'est pas sûr d'être exempt lui-même. Aussi les pénitents, répandant lu bruit que tel confesseur ne dit rien sur les péchés causés par l'avarice, la sensualité, ou la passion du jeu, tout le monde courra à son confessionnal et on fera des confessions sacrilèges ; car il n'est que trop évident qu'on n'a pas la volonté de se corriger, lorsqu'on cherche à dessein un confesseur qui n'a nul souci de reprendre ses pénitents. Or, les sacrilèges de ces derniers étant inscrits sur les livres de la justice divine à charge du confesseur, combien n'eût-il pas été plus avantageux pour celui-ci de n'avoir jamais fait usage de son pouvoir d'absoudre, puisque ses absolutions n'ont servi qu'à le lier lui-même et à lier les autres ! Notre-Seigneur a dit
\ S. Th. 3,q. '••'. art S, ad. 1.
de Judas : Vœ Uomini illi, per quem Filius hominis tradetur, bonum ei erat si natus non fuisset homo Me1. On peut dire de même de tel confesseur, qui a été cause de la ruine de tant d âmes : Il vaudrait mieux pour lui qu'il n'eût jamais été confesseur; car rien n'est plus vrai que cet axiome de l'Esprit-Saint : « Celui qui n'est pas bon pour soi-même ne saurait l'être pour les autres : » Qui sibi nequam est, cui alii bonus erit2ì
4. Permettez-moi donc, messieurs, d'oser vous conseiller ce que j'ai si souvent recommandé aux simples fidèles dans le cours de la mission, à savoir, de faire une bonne confession générale, comme moyen de se renouveler dans l'esprit de ferveur, et de mettre ses comptes en règle, ce qui est si important pour jouir de la paix en cette vie, et surtout pour s'assurer une bonne mort. Or, ce renouvellement d'esprit est bien plus nécessaire encore aux prêtres. Je ne dis pas cela pour vous exhortera faire aussi une confession générale; car je suppose que vous l'avez déjà faite. S'il s'en trouvait cependant qui n'en eussent jamais fait, je leur dirais en toute liberté : faites-la, de grâce, faites-la ; on ne saurait avoir trop de soin de mettre sa conscience en repos, et le principal fondement de la tranquillité de conscience, c'est la sainteté de vie, laquelle est le premier paia dont tout prêtre doit se nourrir. Si vous ne voulez pas faire davantage, faites au moins une confession extraordinaire, en passant en revue les obligations de votre état.
Je vous donnerai pour cela une méthode courte et facile. Elle est divisée en deux points: Declina a malo, et fac bonum*. — Examinez d'abord si vous avez observé le premier point, declina a malo, en évitant jusqu'à l'ombre du scandale. Que serait-ce si vous étiez du nombre de ceux à qui on peut appliquer cette sentence
(1) Mallh,. 26 24. (2) Eccli. 14, 5. (3) Ps. 36, 27.
ignominieuse: Sicut populus, sic Sacerdos; de ceux, dis-je, qui paraissent en public avec une toilette si recherchée, qu'on les prendrait plutôt pour des prêtres de Vénus ou de Diane que pour les ministres de Jésus- Christ, et qui n'ont pas honte d'être plus libres dans leurs discours et leurs manières que les laïques eux-mêmes? Y a-t-il quelque part un concert, un bal, une partie de plaisir, ils s'y trouvent. Dans les festins, les casinos, les théâtres, ils se font plus remarquer et donnent plus de scandales que tous les autres. On les voit dans les églises, jusqu'au pied des autels, s'entretenir et jaser, échanger des regards et des sourires, tourner la tête çà et là comme des moulins à vent. Mais il y a plus : quel dégoût ne doivent pas soulever ceux qu'on voit le soir jouer sur la scène un rôle de comédien, et qui le matin à l'église se tournent vers le peuple pour dire : Orate, fratres ! Quoi! orate, fr atre s, ! vous faites blasphémer, et non prier. C'est bien pis encore, si, travestis et masqués, vous prenez des attitudes burlesques, vous empestez • l'atmosphère par des propos bouffons, vous nouez d'indignes intrigues, si bien que la rétribution que l'on a gagnée en offrant l'agneau sans tache passe aux mains d'une... Hélas! hélas! on ne peut ni on ne doit tout dire; je me bornerai à répéter, les larmes aux yeux, ce qu'avait coutume de dire le souverain pontife saint Grégoire : Nullum majus prœjudicium quam a sacerdotibus suis tolérât Deus1.
5. Si vous me dites que votre conscience ne vous reproche point de pareils excès, je le crois, mes chers frères: je vous le dis en toute sincérité, je le crois. Cependant, passez soigneusement en revue toutes les autres obligations de votre étal. — Examinez d'abord comment vous récitez l'office divin. Si vous êtes tenus
(1) S. Greg., I. 4, epi. 31.
d'assister au chœur, voyez si vous faites la pause voulue à l'astérisque, ou si, prononçant vite et mal, et mangeant la moitié des mots, vous ne songez qu'à vous hâter sans autre intention que d'arriver au bout. — Examinez comment vous célébrez la sainte messe, si c'est bien avec le respect, la modestie et le recueillement nécessaires; si vous observez exactement toutes les rubriques; si vous faites bien les signes de croix, les génuflexions et les cérémonies, traitant avec la révérence qu'il mérite un si auguste sacrifice. Oh ! c'est pourtant un contraste bien choquant de voir certains prêtres assis le soir à une table de jeu, maniant les cartes ou les dés, et puis le matin monter à l'autel avec une chevelure monstrueuse qui leur tombe sur les épaules, manier les calices et les patènes consacrées, et faire voltiger en l'air la sainte Hostie, comme si c'était un morceau de carton servant à des tours de passe-passe. Il eut bien raison, Jean d'Avila, de s'approcher un jour d'un prêtre qui célébrait de la sorte, et de lui dire à l'oreille : « Traitez un peu mieux ce Seigneur que vous tenez en main, car il est Fils d'un Père respectable. » Ma langue tremble, hélas ! en racontant de pareils désordres, ei cependant combien de fois, tandis que le prêtre est à l'autel, n'entend-on pas faire sur son compte des réflexions comme celles-ci: « Voyez-vous celui-là qui célèbre? Eh bien! c'est un buveur à qui personne ne peut tenir tête ; c'est un excellent chasseur, c'est un joueur qui n'a pas son pareil ; ne l'avez-vous pas vu ces jours derniers dans tel cabaret, telle auberge, telle société? Oh ! si vous saviez, c'est un caractère si gai et si plaisant ! » Voilà ce qu'on en dit, et saint Bernard s'écrie douloureusement : Heu: heu, Domine ! quia isti sunt in per secutione primi, qui in Ecclesia Dei videntur gerere principatum. Encore une fois, messieurs, je sais bien que ces désordres n'existent point parmi vous; mais je sais aussi qu'en tel
192 CONFÉRENCE SUR LADM1NISTKATION
lieu, pour un seul prêtre de cette espèce, on a perdu le respect à tous les autres, et que le sacerdoce est discrédité. Permettez donc que je fasse retentir ma sentence aux oreilles de ce malheureux qui a oublié ses devoirs: Declina a malo, détournez-vous du mal, mes chers frères en Jésus-Christ. Declina a malo.
6. Et fac bonum. Ce n'est pas assez que le prêtre soit bon pour lui-même, il doit encore venir en aide aux autres par l'exemple, la science, les œuvres et les conseils. Les matériaux d'une église démolie ne peuvent être employés que pour une autre église ; il est défendu de s'en servir pour la construction d'une maison particulière : à combien plus forte raison un prêtre consacré à Dieu par les saints Ordres, est-il obligé de ne s'appliquer qu'aux choses qui concernent le service de Dieu ! Sa chambre, c'est l'église : ses livres, ce sont les divines Ecritures ; ses occupations, c'est de soulager les nécessiteux, d'instruire les ignorants, d'administrer les sacrements : et pour faire tout cela avec ordre, il doit faire une sage distribution de sou temps, ayant som de fixer des heures pour l'étude, surtout celle de la morale, les lectures spirituelles, l'examen de conscience, l'oraison ; en un mot, il doit mener une vie bien réglée, et ne pas vivre, pour ainsi dire, au hasard. Mais les deux pivots sur lesquels doit rouler surtout la vie du prêtre, c'est l'oraison et la mortification. — Quant à l'Oraison mentale, qui en définitive consiste tout simplement à penser sérieusement à l'affaire de son salut, j'ose vous en demander une demi-heure chaque jour. Certes, si un pauvre vous voyait jeter à la rivière une grande quantité de pièces d'or, il pourrait bien sans indiscrétion s'approcher de vous et vous en demander une pour l'amour de Dieu. De même en vous voyant perdre tant de temps dans l'oisiveté, dans les jeux et les divertissements, je ne crois pas me rendre importun en vous de-
mandant seulement une demi -heure ; encore n'esi-ce pas pour moi, mais pour votre âme, que je vous la demande. Si vous aviez un procès important à soutenir, croiriez vous que ce fût trop d'y penser une demi-heure par jour? Or, quelle est la plus grande question que nous ayons à vider en ce monde? Celle de sauver notre âme, messieurs, celle de sauver notre âme. Que chacun donc prenne la résolution de consacrer une demi-heure tous les jours à cette affaire capitale. — D'autre part, vous ne réussirez pas à bien faire oraison sans pratiquer la mortification. Heureux celui qui est innotent et n'a jamais péché ! ce n'est pas à lui que je m'adresse. Mais que celui qui a péché sache qu'il doit faire pénitence en cette vie ou dans l'autre ; or, de quel côté nous est-il plus avantageux de le faire? N'est-ce pas notre corps qui en cherchant les plaisirs sensibles nous a fait commettre tant de péchés ? C'est donc lui qui doit en porter la peine. Le joueur qui a perdu s'emporte follement contre les cartes ; pour nous, nous avons de bonnes raisons de nous en prendre à notre corps. Notre père saint François disait que celui qui accorde à son corps tout ce qui est permis, finira par lui accorder ce qui est défendu : c'est ce que l'expérience ne nous apprend que trop. Courage donc, messieurs: embrassons généreusement la mortification, rabattons l'insolence de ce corps de péché ; mortifions les yeux, la langue, le goût, toUs nos sens, et nous goûterons intérieurement une grande paix. Corpus meum castigo, dit saint Paul1, et in servitutem redigo ; si un apôtre si rempli de vertu en agit ainsi, nous, nous n'aurions rien à faire? 7. Quant aux jeunes clercs, je les ai convoqués à cette conférence pour leur dire deux mots seulement. Vous aspirez à être enrôlés parmi les prêtres de Jésus-Christ?
(1) I. Cor. 9, 27.
Mais quel est le motif qui vous a portés à embrasser un état aussi saint? Vous avez peut-être ouï dire de vos parents que la vie des prêtres est la plus belle de toutes, qu'ils n'ont ni les embarras des gens mariés avec leurs familles, ni la règle sévère des religieux dans leurs cloîtres ; que n'ayant qu'à penser à eux-mêmes, ils peuvent se faire une existence douce et commode; que c'est d'ailleurs la voie qui conduit le plus sûrement aujourd'hui à la fortune et aux honneurs ; qu'un prêtre peut faire beaucoup de bien aux siens, payer les dettes de la famille, augmenter la dot de ses sœurs, leur faire trouver des partis plus avantageux, et autres choses semblables. Pauvres jeunes gens ! croyez-moi : proposezvous une fin plus droite, ou changez de carrière. La fin principale que vous devez avoir en vue en embrassant le sacerdoce, c'est de vous donner entièrement à Dieu, de vous consacrer à son service et d'assurer davantage la grande affaire de votre salut ; sans cela, vous vous engagez dans une voie qui aboutit à un précipice éternel. Et puis, croyez-vous avoir assez de force pour porter un si lourd fardeau, surtout pour observer la chasteté parfaite? Quelle monstruosité de voir un jeune homme qui, dès ses plus tendres années, a été l'esclave d'une passion honteuse, s'avancer hardiment pour se lier par le vœu de chasteté perpétuelle ! Chose étrange ! si quelqu'un a fait le vœu simple de chasteté, et que par suite d'une mauvaise habitude il ne puisse se contenir, il suffit d'un doute fondé de sa part, joint à une crainte probable de la part de son confesseur, que réellement il ne pourra garder la continence, pour lui obtenir la dispense de son vœu à l'effet de se marier; et un jeune homme dominé par cette maudite habitude osera se lier par un vœu solennel, qui lui rend à jamais la dispense impossible? Quelle témérité! Confesseurs, c'est à vous maintenant que je m'adresse : je ne dis pas que lorsque
vous voyez à vos pieds un jeune clerc esclave d'habitudes criminelles, vous ne puissiez l'absoudre, s'il donne des signes particuliers d'un sincère repentir, comme nous l'expliquerons plus tard, en parlant de la prudence. S'il espère avec la grâce de Dieu se corriger, s'il a même présentement la ferme volonté de tout faire pour y parvenir, et vous donne des signes manifestes d'une contrition plus qu'ordinaire, je dis qu'il est en état de recevoir l'absolution. Mais j'affirme aussi que pour se présenter aux Ordres sacrés, il ne suffit pas d'un ferme propos de ne plus pécher ; il faut que l'ordinand croie sincèrement et en bonne conscience, qu'avec la grâce de Dieu il triomphera de cette mauvaise habitude et n'y retombera plus. Cette persuasion n'est pas nécessaire, il est vrai, pour recevoir le sacrement de pénitence ; car on peut avoir une volonté très-résolue de se corriger, tandis que l'esprit doute de l'amendement futur ; mais elle est nécessaire pour recevoir les Ordres sacrés. Autrement l'ordinand serait décidé à embrasser un état dont il croit qu'il ne remplira pas les obligations. Il voudrait donc se charger d'un fardeau qu'il sait ne pouvoir porter, tant que dure son habitude vicieuse, et il s'engagerait par conséquent volontairement à commettre une infinité de sacrilèges. Or, qui oserait jamais dire que dans ces dispositions il peut être promu aux Ordres? Et s'il veut aller en avant, comment pourraiton l'absoudre ? Messieurs les confesseurs, avez-vous jamais fait de sérieuses réflexions sur ces vérités? — Que faut-il donc faire? — Eprouvez les clercs que vous dirigez, et quand vous les voyez couverts de plaies purulentes, dites-leur hardiment : Mon frère, il ne suffit pas que vous me promettiez à présent de ne plus pécher, mais il faut que vous fassiez de grands efforts pour détruire votre mauvaise habitude, de telle sorte que vous puissiez croire sincèrement qu'avec la grâce de
Dieu vous persévérerez. Suivez le conseil que je vous donne : avant d'être promu au sous-diaconat, et à plus forte raison, si vous étiez diacre, avant de recevoir le caractère sacerdotal, éprouvez-vous un an ou deux; faites-vous une grande violence pour rester chaste ; après cette expérience, il vous sera facile de vous former une persuasion réelle et sincère de votre amendement. — S'ils ne voulaient pas se conformer à cette direction , si tout en sachant fort bien qu'avec leurs mauvaises habitudes ils ne pourront se contenir, ils veulent néanmoins se faire ordonner, renvoyezles comme indignes d'absolution. Jeunesse aveuglée ! écoutez-moi bien ; si vous n'avez pas le courage de garder la chasteté, l'état ecclésiastique n'est pas fait pour vous, et ce collet que vous portez se changerait un jour en un collier de fer et de feu, qui vous étranglerait pendant toute l'éternité en enfer. Pensez-y bien.