‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 66 sur 101 · II. De la prudence nécessaire au confesseur · texte numérisé non relu

II. De la prudence nécessaire au confesseur

8. La sainteté de vie est bien nécessaire à un ecclésiastique; mais sans une véritable prudence, le confesseur s'acquittera mal de son ministère, car la prudence est l'âme, pour ainsi dire, de cette sainte fonction ; aussi fera-t-elle le principal objet de notre conférence. La prudence, et je ne parle pas de cette prudence du siècle, qui dégénère en astuce et est indigne d'une personne revêtue du caractère sacré ; la prudence spirituelle, dis-je, est une vertu excellente qui nous fait faire toutes choses de la manière, dans le temps et dans le lieu convenables. Ses parties essentielles sont la circonspection et la prévoyance ; ses principaux actes sont de savoir bien conseiller et bien juger. Or, cette prudence, messieurs, on l'obtient de Dieu, non-seulcnii nt par l'étude,

mais bien plus encore par les larmes et par la prière : d'autant plus que le confesseur, exerçant dans son ministère le triple office de juge, de médecin et de docteur, il ne pourrait s'en acquitter convenablement sans une prudence véritable qui soit guidée par une lumière surnaturelle de Dieu. Il est bien vrai que comme juge, il ne fait pas les lois ; il doit même se régler de manière à ne jamais en dépasser les limites, et par conséquent, s'il trouve son pénitent disposé, il le délie par l'absolution sacramentelle; s'il n'est pas disposé, il le lie ou plutôt le laisse lié, tel qu'il le trouve. Mais en revanche, le jugement qui s'exerce au tribunal de la pénitence est bien différent de l'arrêt porté par les juges ordinaires : le premier a pour but de corriger le coupable, le second de le punir ; or, quelle prudence ne faut-il pas pour procurer l'amendement du coupable! Aussi l'écueil où la plupart des confesseurs font naufrage, c'est l'imprudence. Pour vous en convaincre, examinons la pratique. L'un, inconsidéré et pressé d'en finir, soit par ennui, soit par envie d'en expédier un grand nombre, ne laisse pas au pénitent le temps de découvrir, comme il le voudrait, le fond de sa conscience, et le précipite en lui disant avec impatience : Est-ce tout? Avez-vous encore autre chose? Avez-vous tini? de sorte que le malheureux laisse de côté la moitié de ses péchés. Cet autre, dès qu'il entend quelque péché honteux, ou assez monstrueux au premier aspect, se met aussitôt à crier : Oh ! quelle bête ! quel démon ! par là il resserre le cœur du pauvre pécheur et empêche l'humeur viciée d'en sortir. D'autres se permettent d'adresser aux pénitents des questions vaines et inutiles; on veut savoir tout ce qui se passe dans la famille, dans le magasin, dans le voisinage ; ou bien on perd le temps avec certaines dévotes, je ne dis pas en leur témoignant des sentiments qui rendraient le saint tribunal danger. m. vi. 1~

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reiix pour le confesseur, mais en tenant au moins avec elles des discours qui ne conviennent pas en pareil lieu, faisant en quelque sorte du confessionnal un cabinet de conversation. Pendant ce temps-là, ceux qui attendent se scandalisent, et le prêtre lui-même n'est pas sans s'apercevoir qu'il viole les règles du Rituel Romain, lequel lui défend de parler de ce qui n'a point rapport à la confession. Mais les confesseurs qui méritent surtout d'être taxés d'imprudence, ce sont ceux qui ne font rien pour ouvrir le cœ.ur de leurs pénitents, et leur faciliter l'aveu des fautes les plus honteuses. Un serviteur de Dieu alla jusqu'à me dire qu'avec une seule interrogation il avait gagné plus d'àmes à Dieu qu'il n'avait de cheveux sur la tête. Voici ce qu'il faisait. Quand un nouveau pénitent s'adressait à lui, et que par l'ensemble de sa confession, ou par quelque autre indice, il pouvait prudemment soupçonner qu'il restait au fond de ce cœur quelque péché caché, il lui demandait : N'avez-vous jamais tû par honte certains péchés, lorsque vous étiez enfant, dans un âge encore tendre? qu'en pensez-vous? Dites hardiment, ne craignez rien, je vous aiderai, je vous soulagerai, etc. En s'insinuant de cette manière, il parvenait à extraire ce serpent infernal, qui traînait à sa suite une masse de confessions nulles ou sacrilèges, vérifiant ainsi la parole de l'Esprit-Saint : Obstetricante manu ejus, eductus est coluber tortuosusx. Oh! quelle excellente pratique! Employez-la aussi, messieurs, toutes les fois que vous croirez prudemment qu'il y a lieu de le faire; vous en retirerez un grand profit pour vous-mêmes et pour les autres.

9. Si la prudence est nécessaire au confesseur comme juge, il en a bien plus besoin encore comme médecin ; car en cette qualité, il doit considérer attentivement,

(1) Prov. 17, ;';.

non-seulement les péchés en eux-mêmes, mais encore leurs racines, leurs causes, leurs occasions, afin d'y appliquer les remèdes convenables. Il doit user de circonspection dans ses paroles, car un confesseur inconsidéré peut, par un seul mot, se faire beaucoup de mal ;i soi-même et aux pénitents. In faci e prudentis lucei sapientia1 : « La sagesse, dit l'Esprit-Saint, brille sur le visage d'un homme prudent; » elle brille, selon 1'explieation de Liranus, « par la maturité et l'honnêteté, » per maturitatem et honestatem. Il doit donc être réservé dans ses discours, garder un maintien digne et honnête qui respire la gravité et la piété. Far conséquent, il aura soin, selon les temps et les lieux, de revêtir le rocher et l'étole, comme le prescrit le Rituel Romain; il évitera tout ce qui peut choquer la gravité et la modestie sacerdotale, comme, par exemple, de prendre du tabac à chaque instant, de mettre sa tabatière en évidence, d'avoir en main des bouquets de rieurs, un éventail, et autres choses semblables ; il s'abstiendra d'ailleurs scrupuleusement d'entendre les femmes hors du confessionnal ou sans grille, sauf le cas d'une nécessité extrême, ou la nuit, à moins que le lieu où il est ne soit bien éclairé ; et celles qui sont malades, il ne les confessera dans leur chambre qu'avec la porte ouverte. En un mot, il doit se comporter en tout comme un vrai ministre de Dieu, montrant un air bienveillant et grave, dont la sérénité ne soit jamais altérée par aucun geste ni signe extérieur qui dénote l'eilnui ou le déplaisir, et donne lieu à ceux qui le voient de soupçonner qu'on lui dit des choses fastidieuses ou très-graves. Qu'il fasse en sorte que le pénitent soit tourné de côté, de manière à ne pas lui parler dans l'oreille, ni s'approcher trop près de son visage. Quoique ces précautions semblent,

(1) Job, 26, 13. '

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minutieuses, elles sont cependant nécessaires pour bien régler toutes les circonstances d'une action aussi sainte, écarter tout ce qui pourrait blesser le respect dû au sacrement, et ternir lame ou la réputation du ministre de Dieu.

Il est surtout de la prudence du confesseur de rechercher si son pénitent est récidif ou habitudinaire, s'il est dans l'occasion prochaine du péché, et s'il sait explicitement les mystères que l'on doit savoir de nécessité de moyen. Ce sont là, messieurs, les trois points les plus importants que nous ayons à résoudre dans cette conférence, vu que nous ne sommes rassemblés ici que pour former une sainte ligue et rendre notre pratique parfaitement uniforme. Mais pour marcher en sûreté, remarquez que je ne veux point discuter ici des opinions purement probables ou rechercher le sentiment particulier de tel ou tel docteur, non, messieurs; je ne veux exposer devant vous que les principes de la morale, enseignés communément par tous les théologiens, appuyés sur le sentiment des saints Pères, et ce qui est bien plus encore, confirmés par le Saint-Siège. Je vais donc mettre d'abord sous vos yeux les trois propositions condamnées qui nous serviront de règle dans nos décisions et nous empêcheront de nous tromper.

La première proposition regarde les habitudinaires : Pœnitenti habenti consuetudinem peccandi contra legcm Dei, naturœ, aut Ecclesiœ, etsi emendationis spes nulla appareat, nec est negando,, nec differendo absolutio; dummodo ore proférât se dolere, et prop<'nere emendai ionem. C'est la 60e proposition condamnée par Innocent XI l.

La seconde regarde ceux qui sont dans l'occasion du péché; c'est la 61e condamnée par le même paj

(1) Décret, a. S ijbrtfl 1679.

Potest aliquando absolvi qui in proxima occasione peccandi versatur, quam potest et non vult omittere, quinimo directe et ex proposito quœrit, aut ei se ingerii.

La troisième concerne ceux qui ignorent les mystères de la foi ; c'est la 64e condamnée par le même pontife : Absolutionis capace est homo, quantumvis laboret ignorantia mysteriorum fidei, et etiamsi per negligentiam, etiam culpabilem, nesciat mysterium sanctissimœ Trinitatis et Incarnationis Domini nostri I Jesu Christi.

La condamnation fulminée contre ces trois propositions a coupé les trois têtes de l'hydre infernale, qui ne causait pas moins de ravage que de terreur, et entraînait misérablement dans l'abîme une foule de pauvres âmes, trop confiantes dans ces fausses doctrines. Tâchons donc maintenant d'en bien pénétrer le sens, afin de mettre la vérité dans tout son jour, et commençons par la première qui regarde les pécheurs d'habitude.

Pourquoi, messieurs, ie Saint-Siège condamne i-il la proposition qui enseigne qu'on ne doit jamais diiiérer l'absolution au pénitent, quoique récidif et habitudinaire, dès qu'il assure des lèvres qu'il a le repentir et le bon propos ? Il est évident que c'est uniquement parce que la prudence du confesseur, comme juge et comme médecin des âmes, requiert qu'avant de porter la sentence, il se forme un jugement prudent et probable que le pénitent a réellement les dispositions intérieures sans lesquelles l'absolution ne sert de rien et le sacrement est nul. Et comme les chutes et les rechutes fréquentes do l'habitudinaire récidif font fortement présumer qu'il n'a pas ces dispositions, c'est-à-dire, la douleur véritable et le bon propos, qui sont la matière prochaine du sacrement, c'est avec raison que la susdite proposition a été condamnée comme téméraire, erronée et scandaleuse.

Saint Thomas nous donne .la clef de cette importante question, lorsqu'il dit nettement que le confesseur ne peut pas lier ou délier arbitrairement, mais qu'il doit conformer sa manière d'agir à celle de Dieu même, et suivre son inspiration1; d'où le saint Docteur conclut que le confesseur avant d'absoudre doit avoir un motif suffisant pour croire prudemment aux dispositions du pénitent. Mais comme Dieu seul voit le fond des cœurs et que l'homme n'en peut pénétrer les secrets qu'à l'aide de certains indices extérieurs, je crois rendre un service signalé aux confesseurs en leur donnant une lumière suffisante pour reconnaître ces indices; par là ils sauront dans la pratique quand on peut absoudre un pénitent, quoique habitudinaire, et quand on doit différer l'absolution, afin d'obéir à. la sainte Eglise, qui défend formellement de suivre la doctrine énoncée dans la proposition condamnée. Parmi ces indices, j'en compte sept qui sont favorables au pénitent, et sept qui lui sont contraires. Je d'S donc qu'un pécheur récidif et livré à une mauvaise habitude quelconque, soit qu'il pèche par des actes positifs, par exemple, en tombant fréquemment dans le parjure, le blasphème, la haine, l'impureté, la fornication, le vol et autres vices semblables ; soit qu'il pèche par omission, par exemple, en négligeant volontairement de restituer le bien d'autrui, la réputation, l'honneur du prochain, en ne remplissant pas les legs pieux pour messes-, les vœux, etc. ; je dis qu'ordinairement cet habitudinaire peut être absous si le confesseur aperçoit en lui un des signes suivants, sur lequel il puisse baser un jugement prudent touchant ses dispositions intérieures.

10. 1° Si ce pécheur n'a jamais été réprimandé ni averti de son mauvais état par aucun confesseur, et si,

']) 5. Th. p. 3, q. 1S, art. 3 et -1.

éclairé par une admonition et une correction efficace, il promet sincèrement de s'amender, accepte de grand cœur toute pénitence quelconque, tant preservative que satisfactoire, et montre enfin une ferme résolution de se convertir. — 2° S'il témoigne une vive douleur et se confesse avec larmes, pourvu que ces Jarmes soient excitées par un motif surnaturel, et ne proviennent pas d'une sensibilité de femme, d'une affliction ou de tout autre motif temporel, mais qu'on s'aperçoive que c'est vraiment Dieu qui le touche et le porte à détester ses péchés. — 3° S'il se confesse en temps de mission ou de retraite, à la suite d'un sermon ou d'une méditation qui l'a vivement touché, et qu'effravé des menaces de la justice divine, il prenne sérieusement la résolution de changer de vie. Il faudrait en juger tout différemment si, malgré les sermons et les méditations, il ne donnait aucun signe de componction , et à plus forte raison s'il continuait à pécher même pendant ces saints jours sans s'être amendé en aucune manière. — 4° Si, averti précédemment par d'autres confesseurs, il a mis en pratique les remèdes qui lui ont été prescrits, et s'est corrigé, si pas tout à fait, au moins en partie, en diminuant le nombre de ses chutes. — 5° S'il vient à confesse à la suite de quelque événement funeste qui l'a frappé, comme par exemple, la mort subite d'un pécheur obstiné, surtout si ce pécheur était son complice, ou un . malheur arrivé à lui-même ou à d'autres, et qu'il regarde comme un châtiment de Dieu, ou autres accidents semblables. — 6° S'il se sent intérieurement porté à chercher un bon confesseur, et va le trouver spontanément, non parce qu'il faut faire ses pâques, ou qu'un père, une mere, un maitre ou d'autres circonstances l'y forcent, ou parce qu'il a l'usage de se confesser aux fêtes de la sainte Vierge, ou tous les huit jours, etc. ; mais uniquement parce qu'il se sent pressé d'un vif désir de changer

de vie et de rentrer en grâce avec Dieu. — 7° S'il est à l'article de la mort, ou en danger probable de mourir ; car on présume qu'alors chacun songe à son salut éternel et se propose sérieusement de se corriger.

Nul doute que dans ces différents cas le confesseur n'ait un motif suffisant pour former un jugement prudent sur les dispositions intérieures du pénitent; il peut donc l'absoudre, puisqu'il y a espoir d'amendement. Il n'adhère point par là à la mauvaise doctrine de la proposition condamnée, qui voudrait qu'on donnât l'absolution, etsi emendationis spes nulla' appareat. Il ne manque pas toutefois de docteurs qui pensent avec fondement que, même dans les cas susdits, on peut licitement différer l'absolution en vue de procurer le plus grand bien et l'avantage spirituel du pénitent, cependant d'ordinaire il ne serait pas expédient de le faire, notamment lorsqu'il est à craindre que le pénitent, blessé et découragé, ne s'abandonne au désespoir, ou ne s'éloigne des sacrements.

11. Maintenant que nous connaissons les signes auxquels on peut juger qu'un cœur est vraiment contrit et bien disposé, il nous reste à étudier ceux qui dénotent une pénitence feinte ou apparente, et ne permettent pas au confesseur de donner l'absolution, sans désobéir à l'Eglise, en tant qu'elle proscrit la proposition citée plus haut. — Le prêtre ne peut donc absoudre, 1° si le pénitent, après avoir été repris deux ou trois fois par un confesseur zélé, et averti du triste état de son âme, revient toujours avec le même nombre, et peut-être un plus grand nombre de rechutes dans le même péché, sans qu'on puisse apercevoir ni espérer aucune àtnéltoration. — 2° Si rien ne dénote chez lui une plus grande horreur du péché que par le passé, mais qu'au contraire sa froideur fasse voir clairement qu'il ne déteste ses péchés que du bout des lèvres, et non du fond du cœur. — 3° S'il n'a guère tenu compte des remèdes qui lui ont

été donnés par le même confesseur ou par d'autres pour son amendement, et ne se met pas en peine de les avoir négligés. — 4° Si par le passé il a toujours vécu dans la même insouciance, ne songeant qu'à satisfaire ses passions, sans jamais faire la moindre chose pour se corriger ; si même, fortifiant toujours de plus en plus ses mauvaises habitudes, il a donné lieu de penser qu'il s'inquiète peu de son salut. — 5° S'il ne vient à confesse que par manière d'acquit, ou parce que c'est le temps pascal, ou parce qu'il est obligé par son maître, son père, sa mère, ou d'autres, ou bien encore parce qu'il a coutume de s'approcher des sacrements tous les huit jours, ou pour d'autres motifs semblables empruntés à des considérations humaines, ne montrant guère, d'ailleurs, ou pas du tout, l'intention de changer de vie et de remplir les devoirs d'un bon chrétien. — 6° S'il excuse ses fautes, cherche dispute au confesseur, ne veut pas accepter les pénitences prescrites, tant préservatives que satisfactoires, et ne montre aucune docilité, mais paraît, au contraire, incorrigible et obstiné dans ses habitudes criminelles. — 7° Enfin, si l'on voit en lui des inclinations au mal si violentes, et un tel attachement au péché, qu'on ne puisse croire prudemment, malgré ses protestations, qu'il en a du repentir, mais qu'on soit plutôt fondé à conclure que sa douleur n'existe qu'en paroles.

Ces signes, vous en conviendrez, m'autorisent à décider, sans la moindre hésitation, que le confesseur dans les cas cités, doit refuser l'absolution, si, après avoir bien pesé toutes les circonstances, il ne peut se former un jugement probable touchant les bonnes dispositions du pénitent, et à plus forte raison s'il juge que ces dispositions font réellement défaut. Dans le doute, il doit s'efforcer de le disposer par de charitables admonitions et de ferventes exhortations; et s'il ne réussit pas à

déposer son cloute, il doit différer l'absolution jusqu'à ce que le pénitent donne des signes plus certains de son repentir.

12. Voilà donc toute la difficulté résolue, et il nous est facile maintenant d'apercevoir l'erreur de plusieurs confesseurs qui veulent établir une règle générale dans une matière qui n'en comporte pas, en prétendant, les uns, qu'il faut toujours donner l'absolution aux récidifs, les autres, qu'il faut toujours la leur différer : deux propositions également fausses, mal sonnantes et scandaleuses ; la première, ayant été censurée par l'Eglise, doit même être complètement écartée. Par conséquent, il faut s'en rapporter entièrement à la prudence du confesseur, et celui-ci, dans les cas particuliers, ne doit suivre ni son goût, ni les inspirations de la nature, ni l'exemple des autres, mais uniquement l'onction du Saint-Esprit, accompagnée d'une doctrine solide et d'une prière assidue. Malheureusement, une longue expérience ne m'a que trop appris qu'une bonne partie des confesseurs sont excessivement enclins à absoudre sur-le-champ, sans examiner l'état de leurs pénitents, sans les avertir, ni les exhorter, sans s'inquiéter presque de leur amendement. Cette pratique entraîne la ruine d'une multitude d'àmes, qui, plongées dans le vice, ne cherchent qu'à dérober l'absolution à un confesseur distrait, pour recommencer au plus tôt le même mal : à peine absoutes, elles s'étendent de nouveau dans leurs anciens lits pour dormir leur sommeil, selon l'expression du Psalmiste1, jusqu'à ce qu'elles tombent tout à coup en enfer : In puncto ad inferno, descendunt-. C'est pourquoi je croirais trahir ma conscience, messieurs, si je ne vous déclarais qu'à mon avis, de tels confesseurs sont le fléau du monde catholique, et se précipitent eux-mêmes à

(1) Ps. 15, G. (2) Tot>. l'J, 13. j

leur perte. Pardonnez-moi donc cet élan de zèle. Comment croire qu'un confesseur remplisse son devoir, lorsqu'après avoir entendu la confession de son pénitent, et le voyant plongé dans un abîme de désordres et de péchés de toute espèce, il ne l'interroge point, ne l'aide point , ne cherche point à savoir l'origine de ses chutes, ni depuis combien de temps il se vautre dans la fange du vice, afin de découvrir s'il est dans l'habitude ou dans l'occasion du péché, et de lui administrer des remèdes proportionnés au mal? Lorsqu'on présenta à Notre-Seigneur ce démoniaque dont parle saint Marc3, il s'empressa de demander au pere depuis combien de temps son fils se trouvait dans ce misérable état: Quantum temporis est ex quo ei ucciditi Ah! Seigneur, répondit ce père affligé, ab infhntia, c'est depuis ses plus tendres années que mon pauvre enfant est ainsi tourmenté. Eh bien ! la faute de beaucoup de confesseurs, c'est de ne jamais s'informer de l'habitude du péché. Oh! que de pécheurs répondraient : Ab infantia! J'ai commencé des l'enfance à commettre ces iniquités, et j'ai continué jusqu'à présent, et maîheureuseniéht j'ai constamment apporté à chaque confession le même nombre de péchés. — Devrait-on donnner l'absolution sur-le-champ et comme au hasard à ces sortes de pénitents, qui ne présentent pas le moindre indice de componction ni d'amendement? Confessarius, cum sit judex et medicus... débet cognoscere statura pxnitentis in ordine ad consuetudinem prœteritam, ut sciât quœnam medicina sit illi, hic et nunc, applicanda, et an indigeat dilatione absolutionis, ut hoctandem modo curetur2. Ainsi s'exprime le savant cardinal de Lugo. D'accord avec Corregia et d'autres docteurs, il veut que, selon la règle indiquée plus haut,

[1] .Vare. 9, '20. (2) De Lugo, De peenit. disp. 15, n. 173.

lorsqu'un pécheur, après avoir été averli à plusieurs reprises ne donne pas signe d'amendement, on lui diffère pendant quelque temps l'absolution, afin qu'il rentre en lui-même, conçoive une plus grande horreur du péché, et prenne ^ une résolution efficace de changer dévie. Avis à ces'confesseurs qui, dès qu'un pécheur de cette sorte se présente à leur tribunal, lèvent aussitôt la main pour l'absoudre ! Comment à la vue de tant de chutes et de rechutes, peuvent-ils former un jugement prudent sur ses dispositions? Comment réputer efficace cette volonté qui n'emploie aucun moyen pour atteindre à la fin qu'elle se propose? En vérité, c'est là apporter au saint tribunal de la pénitence une résolution, non pas gravée sur le marbre, ni même sur la cire, mais à peine écrite sur l'eau. Que les confesseurs dont nous parlons sachent donc que cet abus de l'absolution est un des plus graves qui se commettent de nos jours dans l'administration du sacrement de pénitence, abus qui précipite une infinité dames en enfer, en Jes laissant mourir dans le péché. Ce sont précisément ces âmes inconstantes dont parle le prince des apôtres1, lesquelles, allant d'un confessionnal à l'autre pour n'être pas connues, ne se fixent qu'en enfer. On redemandera leur sang, au jour du jugement dernier, à ces confesseurs négligents et sans zèle, qui sont homicides d'eux-mêmes et des autres.

13. Mais, mon père, ne me dites-vous pas vous-même que le délai de l'absolution' est un remède extrême, et qu'on ne doit l'employer qu'après avoir vainement essayé tous les autres? — Je réponds que, dans le cas dont il est questiou, lorsqu'un ne voit chez le pénitent aucun signe suffisant de componction, et qu'un confesseur prudent ne peut se former un jugement probable

1 II Bel. •■ H-

de la sincérité de ses dispositions, différer l'absolution est le seul remède possible, et qu'on ne peut agir autrement sans manquer aux devoirs de juge et de médecin des âmes dans l'administration de ce divin sacrement. — Mais, encore, ne pourrait-on pas exciter le pénitent à la contrition par une fervente exbortation? — Userait bien à désirer qu'on le pût ; mais en pratique la chose n'est pas si facile; car il est de ces pécheurs, enfoncés jusqu'aux yeux dans la fange de leurs impudicités, que toutes les terreurs d'une mission peuvent à peine émouvoir; que feront donc sur eux quelques paroles dites en passant? Mais je comprends fort bien le motif de ces observations : on tient à expédier promptement la besogne, à renvoyer tout le monde content, et pour cela on voudrait absoudre tous les pénitents, sans s'inquiéter s'ils sont disposés ou non. N'est-ce pas là combattre de front les décisions de l'Eglise, qui réprouve une manière d'agir si scandaleuse? Et vous ne voulez pas que je gémisse en voyant la ruine de tant d'âmes? Grand Dieu ! on déclame, on s'échauffe, on écrit, on exerce sa critique la plus mordante contre les quelques prêtres qui diffèrent l'absolution par obéissance aux décrets du Saint-Siège, et en vue d'opposer une digue au débordement des vices qui inondent la société ; et il n'y aura pas une langue ni une plume qui s'emploiera à éclairer cette multitude de confesseurs négligents, dont toute la fonction consiste à lever le bras et à proférer les paroles de l'absolution !

Vous êtes étonnés peut-être de m'entendre parler d'une multitude de confesseurs négligents ? Venez avec moi dans une mission et asseyez- vous dans un confessionnal : sur cent pénitents qui s'adresseront à*vous, vous en trouverez quelquefois quatre-vingts et plus qui croupissent dans des habitudes criminelles ; les uns sont adonnes au blasphème, au parjure, à l'impureté; les

r. m. vi. 18*

autres au vol, à la haine, aux mauvaises pensées. Demandez-leur : Combien y a-t-il de temps, mon fils, que vous vous souillez de ces sortes d'iniquités? — Oh! mon père, il y a huit, dix, vingt ans. — Retombez-vous souvent dans ce péché? — Jusqu'à deux ou trois fois la semaine, et quelquefois tous les jours. — Vous en êtesvous toujours confessé? — Oui, mon père. — Allezvous toujours au même confesseur? — iSon, mon père, je vais tantôt à l'un, tantôt à l'autre, selon ma commodité. — Ainsi, depuis tant d'années, vous avez fait- le tour de toutes les églises, et essayé tous les confesseurs de la localité et même des alentours ! — Oui, mon père. — Eh bien ! dites-moi, ces confesseurs vous ont-ils toujours absous ? — Oui, mon père. — Mais avant de vous absoudre, que vous ont-ils dit? — Ils m'ont dit de ne plus recommencer. — Mais ne vous ont-ils pas fait connaître votre triste état? ne vous ont-ils pas suggéré des moyens de vous corriger? n'ont-ils pas tâché d'exciter la contrition dans votre cœur? — Je vous dirai, mon père; deux ou trois m'ont fait un peu d'exhortation, mais pourtant ils m'ont donné l'absolution. — Et les autres vous ont-ils toujours absous sans dire mot? — Toujours, mon père, — Pauvres âmes ! Par ce seul pénitent vous parviendrez à connaître la faiblesse de presque tous les confesseurs du lieu et des environs, et vous frémirez d'indignation en voyant que sur quatrevingts consuétud inaires, soixante-dix peut-être ont été de la sorte entraînés à leur perte par des confesseurs imprudents et insouciants. Vous serez portés à croire que ce dialogue est une fiction, n'est-ce pas? Ah ! plût a Dieu quii fût moins réel, et qu'il n'eût pas pour garant une déplorable et continuelle expérience! Vous voyez maintenant si le pieux cardinal Bona1 n'a pas

(1 Print. vilœ christ, c. 13.

raison de déplorer une pratique si préjudiciable au salut des âmes, et de réprouver cette fausse charité, cette damnable condescendance qui fait que la plupart des chrétiens passent leur vie dans un désordre continuel, dans une alternative sans fin de sacrements et de péchés, de confessions et de rechutes. Ses plaintes sont appuyées par celles d'un autre pieux et savant cardinal ; le vénérable Bellarmin, considérant que l'excessive facilité d'absoudre les pénitents, sans tenir compte de leurs dispositions intérieures, causait parmi les âmes les plus grands ravages, s'écriait du haut de la chaire : Non esset hodie tanta facilitas peccandi, si noti esset etiam tanta facilitas absolvendi1 .

14. Mais que faire? — Voici que nous touchons, messieurs, au but essentiel de cette conférence : Nous devons former une sainte ligue, pour être uniformes dans l'administration de ce grand sacrement. Et comme de là dépend tout le fruit de la mission, voire môme le bien général de toute la population, vous trouverez bon que, pour vous donner une idée de cette entente et vous en faire saisir l'importance, je vous expose ce qui est arrivé dans un lieu où le nom adorable de Dieu et tout ce qu'il y a de plus sacré était indignement profané, outragé; les plus affreux blasphèmes y étaient passés généralement en habitude, et on les proférait publiquement avec une impudence à faire frémir. Dieu inspira à quelques religieux zélés qui s'y trouvaient, d'engager fortement tous les confesseurs à se concerter et à s'unir pour remédier au mal, et déraciner ce désordre contagieux qui, faisant tous les jours de nouveaux progrès, menaçait d'envahir toute la contrée. Ils convinrent, en effet, que lorsqu'un de ces blasphémateurs se présenterait a eux sans offrir des signes particuliers de repentir, on

(1) Conc. in riom 1 Aclcent.

212 CONFÉRENCE SUR LADMINISTRATION

lui différerait l'absolution pendant huit jours, en lui imposant une pénitence salutaire et préservatrice, accompagnée d'une chaleureuse exhortation , pour lui faire connaître la gravité de son mal. Bientôt, une fête de la sainte Vierge étant survenue, tous ces pécheurs vont en foule à confesse, font l'aveu de leurs blasphèmes et en demandent l'absolution. « Eh bien! mon fils, leur disait le confesseur, pour l'amour de la très-sainte Vierge, abstenez-vous de blasphémer pendant huit ou dix jours, faites telle pénitence, et puis revenez, je vous donnerai l'absolution : ne craignez rien, mon enfant, je Vous consolerai ; bien loin de vous gronder, je vous accueillerai avec bonté, etc. » — « Comment mon père, vous ne me donnez pas l'absolution ?» — « Non, mon enfant, pour le moment il ne convient pas que je vous la donne. » — « Mais, mon père, c'est aujourd'hui la fête de la sainte Vierge, je voudrais communier. » — « Patience; dans huit jours je vous donnerai l'absolution et vous communierez. » — C'est étonnant, mon père; j'irai à un autre. » — Il va à un autre ; même répétition. Si bien que tous les blasphémateurs se trouvant dans le même cas, ils en étaient comme étourdis, et se disaient tout contrits les uns aux autres : » Quel péché énorme ! personne ne veut nous absoudre! » Et ils conçurent une telle horreur du blasphème, qu'au bout d'un mois on n'entendait plus un seul dans ce payslà. Messieurs, le mal d'un grand nombre de pécheurs réside plutôt dans l'entendement que dans la volonté : ils ne comprennent pas la malice du péché mortel ; voila la racine du mal; ils n'ont pas une juste idée du péché. Or, il n'y a rien qui les réveille et les fasse mieux rentrer en eux-mêmes que le délai de l'absolution pendant quelques jours. Soyez persuadés" que c'est un des moyens les plus efficaces pour ramener dans la bonne voie un pécheur '«garé Quoique l'absolution ne soi! différée que

pour peu de temps, ce retard produit ordinairement l'effet du bouton de feu, qui, appliqué à temps, secoue merveilleusement le malade et l'arrache à une léthargie prête à se changer en sommeil de mort. Le pénitent, frappé et confus, reconnaît son triste état, il y réfléchit et cherche à en sortir. Ce remède lui touche le cœur, et s'il le trouve déjà ébranlé, il augmente singulièrement sa contrition; au point que ce repentir, qui, d'abord faible et languissant, eût facilement cédé à la simple présence de l'objet séducteur, prend de la force et sait résister aux assauts les plus violents. Ce remède enfin triomphe de la maladie, et après en avoir procuré la guérison complète, il fait que le pécheur retombe plus difficilement ; tant il est vrai de dire qu'on ne pécherait pas si facilement aujourd'hui, si l'on ne donnait pas aussi facilement l'absolution: Non essct hodie tanta facilitas peccandi, si non esset etiam tanta facilitas absolvendi .

15. Il est vrai qu'il ne faut pas se faire une règle invariable de refuser l'absolution à tous les consuétudinaires. La prudence demande que dans chaque cas particulier le confesseur examine si le pénitent donne quelque signe de cette disposition intérieure, qui est requise pour qu'on puisse l'absoudre, conformément à ce que nous avons dit plus haut. Si ces signes font défaut, la prudence fait une règle de différer l'absolution. Du reste, cette pratique, au lieu de faire du confessionnal un lieu de torture pour les âmes, en fera vraiment un tribunal de miséricorde; car on ne peut exercer une plus grande miséricorde envers le pénitent, qu'en employant à son égard les moyens les plus expédients pour le faire rentrer en grâce avec Dieu. C'est ainsi qu'en ont toujours agi les confesseurs les plus zélés, les plus timorés, ainsi que les plus grands saints eux-mêmes. Saint Bernard , confessant un personnage adonné à un vice

infâme, ne voulut lui accorder l'absolution qu'après" quelques semaines d'épreuve, c'est-à-dire, lorsqu'il vit en lui des signes d'un véritable amendement1. Saint François Xavier ne donnait ordinairement l'absolution à ces sortes de pécheurs qu'au bout de quelques jours, afin qu'ils eussent le temps de rentrer en eux-mêmes, et de concevoir une salutaire horreur de leurs fautes. Saint François de Sales, ce modèb de douceur, dit en soupirant à un pécheur obstiné qui ne donnait aucun signe de repentir : « Je pleure, mon enfant, parce que vous ne pleurez pas ; et j'estime qu'il est bon que vous preniez un peu de temps pour vous mieux disposer. » La même méthode a été constamment suivie par différents serviteurs de Dieu. Elle est, de plus, conforme à l'esprit de l'Eglise ; car en fulminant ses censures contre ceux qui ont l'audace d'enseigner qu'on ne doit jamais différer l'absolution aux pécheurs d'habitude, elle fait bien voir qu'il y a des cas où elle veut qu'on la diffère. Remarquez, d'ailleurs, qu'en agissant ainsi le confesseur se sauve lui-même et se rend utile au pénitent. Il se sauve, car s'il peut, selon le sentiment de plusieurs docteurs 2, différer l'absolution pour la plus grande utilité du pénitent, lors môme qu'il aperçoit en lui les signes d'un vrai repentir, à plus forte raison quand ces signes manquent. D'un autre côté cette pratique est utile aux consuétudinaires : j'en appelle ici au témoignage de tous ceux qui, par charité et pour remplir leur devoir, ont coutume, dans les cas dont il s'agit, de différer l'absolution : tous vous diront que lorsque, grâce aux bons procédés, les pénitents se décident à accepter pendant quelque temps une pénitence salutaire et preservative, ils ne reviennent presque jamais sans apporter quelque

(1) In vita, lib. 6, c, 17.

(2) V. Card. <1<> Ajgairre. Tom. ;', Conc. Ilisp., Dissert. S. Coite. Tolet. an. 161 ad 167.

""amendement spécial. — Mais il y en a qui ne reviennent pas. — S'ils ne reviennent pas à vous, ils vont à d'autres, grâce à la pénitence preservative que vous leur avez donnée, ils y vont beaucoup mieux disposés, et reçoivent l'absolution avec plus de fruit. Que s'ils ne retournent ni à vous, ni à d'autres, il ne faut pas s'en mettre en peine ; car c'est un signe manifeste qu'ils étaient très-obstinés dans le mal, et n'avaient ni les dispositions, ni la volonté de les acquérir. Encore peut-on dire que le délai leur est utile, en laissant dans leur cœur le germe d'une crainte salutaire, qui produira en son temps des fruits de pénitence. Le savant Aversa nous en donne l'assurance, en s'appuyant sur l'expérience : Ipsa enim praoci constat hanc dilationem sœpe juvare l.

16. Il ne nous reste plus qu'à indiquer le moyen pratique de gagner le cœur des pénitents et de leur faire agréer ce remède. Il est un peu amer, me dites-vous ; i! faut donc en corriger l'amertume par des paroles douces et affectueuses. Certes, on ne saurait assez blâmer ces confesseurs qui, par leurs brusqueries et leur dureté, aigrissent de pauvres pénitents. On doit, au contraire, les accueillir avec un esprit calme et un visage serein, les traiter avec bienveillance, et s'attacher à leur faire comprendre que l'on n'a en vue que leur bien. Eclairez leur intelligence de manière qu'ils se rendent ù votre sentiment, et acceptent de bon cœur le remède prescrit. Voici ce que vous pouvez leur dire : « Il y a déjà bien longtemps, mon enfant, que vous vivez dans ces habitudes criminelles: on n'a jamais remarqué en vous aucun amendement, puisque vous êtes toujours revenu à confesse avec le même nombre de péchés : signe évident que par le passé vous n'aviez ni douleur

(1) De Pœnit. q. 17, sect. 12.

véritable ni bon propos; il est donc bien à craindre que vos confessions n'aient été toutes ou nulles ou sacrilèges. Voudriez-vous vivre toujours ainsi, au grand risque de vous perdre éternellement? Eli bien donc ! dans votre intérêt, afin que vous vous excitiez, comme il faut, à une sincère contrition, qui soit le principe d'une véritable conversion, je vous prie, je vous conjure, pour l'amour de votre âme, de vous éprouver pendant quelques jours, en vous faisant violence à vous-même ; faites donc quelques petites mortifications ; récitez tous les jours le chapelet, et matin et soir trois Ave Maria, en l'honneur de l'Immaculée Conception, avec un acte de contrition et de ferme propos, le matin, de ne point pécher pendant le jour, et le soir, de ne point pécher pendant la nuit. Réfléchissez tous les jours pendant quelque temps soit à la mort, soit à l'enfer, soit à l'éternité ; surtout, quand vous serez assailli de quelque tentation, dites promptement : Mon Jésus, miséricorde, *ou quelque autre oraison jaculatoire, pour invoquer l'assistance de Dieu, et vous en retirerez des fruits merveilleux. » — « Mais, mon père, si je venais à mourir entretemps? » — « C'est précisément ce qui doit vous inquiéter, car dans votre situation, avec vos dispositions douteuses, il y a tout à craindre que vous vous damneriez, malgré l'absolution ; tandis qu'en faisant un acte de contrition avec le ferme propos de vous amender et de revenir bien disposé, pour recevoir en son temps l'absolution, il y a tout lieu d'espérer que si la mort vous surprenait, vous seriez sauvé. Courage donc, et ne craignez rien, mon enfant ; soyez certain que je vous traiterai en père ; je ne vous gronderai pas, je vous consolerai, au contraire, et j'espère que vous aurez sujet de me remercier ensuite, en ce monde, et dans l'autre. » — L'expérience enseigne que lorsqu'on traite les pénitents d'une manière aussi douce, aussi bienveillante, ils

acceptent bien volontiers et avec grand profit pour leur âme le délai de l'absolution. Il ne faut pas exiger d'ailleurs qu'ils déracinent tout d'un coup une habitude invétérée; c'est déjà bien qu'ils se fassent quelque violence à cet effet, comme ils y sont tenus. Et si, pendant ces .jours d'épreuve que vous leur avez assignés, ils retombent un peu moins souvent que de coutume, donnezleur l'absolution; parce que ces chutes sont plutôt des fautes de fragilité que de malice, et les quelques efforts qu'ils ont faits justifient un certain espoir d'amendement: Aclest spes emendationis.

Voilà, messieurs, une conduite fort prudente ; olle tient un juste milieu entre la doctrine des théologiens qui, sous prétexte de douceur, relâchent le zèle sacerdotal, et les opinions trop rigides des autres, qui étouffent la charité par un excès de sévérité. Embrassez-la donc, embrassez-la de bon cœur, et notre accord sur ce point sera souverainement utile au peuple. Les pénitents eux-mêmes vous en rendront grâce, et vous en béniront mille et mille fois. « 0 mon pére ! m'ont-ils dit bien souvent, ô mon père, si j'avais rencontré dès le commencement un confesseur .charitable qui m'eût différé pendant quelques jours l'absolution et m'eût traité avec la même bonté que vous, je ne me trouverais pas dans le misérable état où je suis ; je n'aurais pas commis tant de péchés. » Et en me parlant ainsi, des larmes de consolation inondaient leur visage. Grâce à Dieu, nous avons aplani, me semble-t-il, les difficultés qui paraissaient insurmontables. Suivons maintenant, messieurs, suivons la voie battue par les saints, et soyez persuadés qu'unis dans les mêmes principes, et bien pourvus de ce pain de la vraie prudence, nous remplirons d'âmes le ciel. Mais qu'ils y prennent garde, ceux qui agissent autrement! qu'ils craignent que l'enfer, par leur faute, ne se remplisse de réprouvés !

p. m. vi. 1<J

17. Le confesseur a besoin de beaucoup de prudence pour tenir le milieu entre une fausse et excessive condescendance, et une trop grande sévérité; ce sont là les deux écueils à éviter pour conduire au port ces malheureux consuétudinaires dont la faiblesse est telle qu'ils font autant de chutes que de pas. Mais pour briser les chaînes qui captivent et accablent, depuis de longues années, un pécheur gémissant comme un esclave au milieu des occasions prochaines, oh! qu'il faut de courage et de vigueur dans le ministre de Dieu ! Si son énergie n'égale sa prudence , il ne parviendra pas à lever les nombreux obstacles qui arrêtent le pénitent. ; sans cette sainte rigueur, qui est le fruit d'un esprit juste et ferme dans ses décisions, il n'en triomphera jamais, Rien de plus formel que les paroles dont s'est servi Notre-Seigneur dans l'Evangile, pour nous montrer avec quelle rigueur on doit traiter ces malades presque désespérés. Les remèdes qui leur sont applicables se réduisent à trois ; ce sont, en trois mots, la fuite, le fer et le feu. Si oculus tuus scandalizat te, erue eum, et projice abs te. L'occasion prochaine où languit votre pénitent lui fut-elle plus chère que la prunelle de ses yeux, il faut absolument qu'il la quitte. La fuite, le fer et le feu : Si inanus tua scandalizat te, abscide eam, et projice abs te. Si celui-ci souille continuellement ses mains dans les jeux, les festins, les débauches, il faut en venir résolument à l'amputation : la fuite, le fer et le feu. Si pes tuus scandalizat te, abscide eum et projice abs te1. Si celui-là fréquente cette maison, ce cabaret, cette compagnie, où il succombe tous les jours, il faut qu'il s'en éloigne, coûte que coûte: la fuite, le fer et le feu. Projice, abscide. Les paroles de Notre-Seigneur sont trop claires et trop

(1) Mallh. 5, SO cl JS, S.

décisives pour ne pas nous déterminer à entrer tous en ligue, sous la convention de refuser unanimement l'absolution à quiconque se trouve dans une occasion prochaine de péché, qu'il peut et ne veut pas abandonner. Remettez-vous donc devant les yeux la proposition condamnée : Potest cdiquanclo absolvi qui in proxima occasione peccandi versati»-, quam potest et non vult omittere, quinimo directe et ex proposito quœrit, aut ei se ingerit. Voilà l'erreur: Potest aliquando absolvi. Où sera donc la vérité ? Dans la contradictoire : Nunquam. potest absolvi, qui in proxima occasione peccandi versatur, etc. Non, on ne doit pas absoudre celui qui s'obstine à croupir dans l'occasion prochaine du péché.

18. Mais, afin d'avancer avec précaution et de bâtir sur un fondement solide, commençons par déterminer en quoi consiste proprement l'occasion prochaine, point très-délicat et sur lequel tous les docteurs ne sont pas d'accord. Pour nous mettre en sûreté, nous suivrons le sentiment le plus commun, de sorte que nos adversaires eux-mêmes ne puissent raisonnablement nous contredire. Je suppose d'abord que personne n'ignore qu'il y a une différence entre le danger de pécher et l'occasion prochaine, et même entre le danger prochain et l'occasion prochaine. Celle-ci, en effet, implique nécessairement quelque circonstance extérieure, que ne suppose pas le danger même prochain. Un exemple éclaircira la chose. David sort de table, monte sur la terrasse de son palais, et voit de loin Bethsabée qui se baigne. L'œil, hélas ! entraîne le coeur : jusqu'ici, il y a seulement danger de péché. Mais poussé par sa passion, David en vient à envoyer des gens pour l'enlever : Missis nuntiis tidit eam1. Voilà l'occasion prochaine engendrée par la

{\)IIRcg. 11, 4.

circonstance du lieu et de l'objet présent , supposé toujours la fréquence des chutes sans laquelle il n'y a point d'occasion prochaine. L»eux choses donc constituent l'occasion prochaine : la première est l'inclination intérieure au péché, d'où naît le danger ; la seconde est la circonstance extérieure, qui porte au péché et donne la facilité de le commettre. David, malgré sa mauvaise disposition intérieure, n'aurait jamais commis l'adultère, sans la circonstance extérieure du lieu et de l'objet présent : comme aussi, placé dans les mêmes circonstances, il n'aurait pas péché, sans la mauvaise disposition intérieure ; et enfin sa chute ne pourrait être appelée occasion prochaine, si elle ne s'était renouvelée fréquemment, comme il arriva, car il continua ce commerce criminel pendant plus d'une année, au grand scandale de tout le peuple.

Voilà que nous avons posé les fondements sur lesquels nous pouvons établir la définition de l'occasion prochaine. On nomme communément ainsi celle où, vu les circonstances de la personne et du lieu, ainsi que l'expérience du passé, on tombe toujours, ou presque toujours, ou du moins fréquemment dans le péché. C'est en cela qu'elle se distingue de l'occasion remote, où, eu égard aux circonstances, on pèche rarement. Ainsi l'occasion n'est prochaine que lorsqu'elle entraîne dans des chutes absolument ou relativement fréquentes. Telle est la notion qu'en donnent les théologiens pour la distinguer de l'occasion remote; sous des termes différents, ils disent tous la même chose, puisque tous exigent la fréquence au moins relative des chutes, c'est-à-dire, que celui qui s'y expose succombe au moins la plupart du temps. Apres cela, cette fréquence peut-elle être déterminée avec une précision mathématique, de sorte que si sur dix fois on ne tombe pas six, l'occasion ne soit pas censée prochaine? ou bien, doil-on former son

jugement d'après ce qui arrive communément, et regarder, par exemple, comme étant dans l'occasion prochaine, un jeune homme d'un tempérament ardent et sujet à de mauvaises habitudes, lequel, placé dans tel lieu, avec telle personne, tombera, croit-on, infailliblement? C'est une question laissée à la prudence du confesseur. Seulement il aura soin de remarquer qu'il y a des occasions qui sont prochaines absolument, c'est-àdire en elles-mêmes et pour tout le monde; tandis que d'autres ne le sont que relativement, et eu égard aux personnes : ainsi ce qui est une occasion prochaine pour un jeune homme, ne le sera pas pour un vieillard, parce que celui-ci n'aura pas le premier élément qui constitue l'occasion, à savoir le penchant intérieur au péché. Il faut donc, pour élucider parfaitement cette matière, expliquer avec soin les deux choses déjà indiquées c'orarne constituant l'occasion prochaine.

19. Pour commencer par la première, c'est-à-dire ce penchant intérieur, qui emporte avec soi le danger prochain de pécher, je dis que chacun le connaii. assez par lui-même, vu qu'il tient au foyer de la concupiscence que nous avons tous hérité de notre premier père Adam. A la vérité, il est plus ou moins violent, selon la qualité des mauvaises habitudes qui ont été contractées, et nous sommes quelquefois obligés de le combattre par des actes contraires, comme nous le dirons en parlant de l'occasion prochaine nécessaire ou involontaire ; dans ce cas, la circonstance extérieure ne pouvant être ôtée, il faut que nous travaillions a affaiblir cette disposition intérieure, afin que l'occasion, de nécessaire qu'elle est, ne devienne pas volontaire.

Quant à la circonstance extérieure, qui est le second élément constitutif de l'occasion prochaine, je dis qu'il n'est pas nécessaire qu'elle soit toujours mauvaise : en elle-même, elle peut quelquefois être bonne et même

sainte. Que l'apparence du bien ne nous fasse donc point illusion. Supposons, par exemple, un confesseur faible et qui, dominé par quelque mauvaise habitude, ne puisse entendre les confessions sans consentir bien souvent aux pensées coupables qu'elles font naitre dans son esprit : quelque sainte que soit ici la circonstance extérieure, je dis que ce confesseur serait vraiment un pécheur constitué dans l'occasion prochaine : par conséquent, il serait obligé, sans aucun doute, ou de renoncer à entendre les confessions, ou d'employer tous les moyens les plus efficaces pour se corriger.

Mais quelles sont ces circonstances extérieures et combien y en a-t-il ? À cela je réponds qu'elles sont, pour ainsi dire , aussi nombreuses que les objets qui nous entourent. Pour l'un, c'est tel lieu qui est occasion prochaine; pour l'autre, c'est telle personne; pour celui-ci, c'est telle compagnie ; pour celui-là, c'est le jeu, lé négoce, le cabaret, la fréquentation de personnes de différent sexe, et autres circonstances semblables. Il n'y a point de chose au monde, si bonne ou si indifférente qu'elle soit, dont la malice de l'homme ne puisse abuser. Toutes les fois donc qu'un pécheur se trouve dans une circonstance quelconque qui l'entraîne fréquemment au péché, il doit être noté comme étant dans l'occasion prochaine, et ne peut être absous s'il n'y renonce efficacement, de la manière que nous expliquerons plus bas.

20. Il nous reste pour le moment à examiner quelle doit être la fréquence des chutes pour qu'une occasion soit dite prochaine, conformément à la définition que nous avons donnée plus haut. Nous avons dit qu'on nomme proprement occasion prochaine, celle où l'on tombe toujours, ou presque toujours, ou du moins fréquemment dans le péché ; mais que faut-il entendre par ces deux mois tomber fréquemment ? Voilà ce qu'il faut

éclaircir. — Quant au premier, c'est, une grande illusion, je crois, de la part des confesseurs, aussi bien que des pénitents , de s'imaginer qu'il n'y a d'occasion prochaine que celle où l'on consomme le péché, en en venant aux actions les plus honteuses ; et qu'il ne faut pas regarder comme telles, celles où l'on pèche seulement par paroles, par regards, ou par des attouchements trop libres, bien moins encore celles ou l'on ne pèche que par désir ou par omission. Pour dissiper une erreur aussi grossière, supposons un jeune homme dissolu, qui est épris d'une jeune fille. Il ne lui parle pas, n'a avec elle aucun rapport, et ne lui donne aucun signe de sa passion pour elle ; mais tous les soirs, il vu faire sentinelle sous ses fenêtres ; en la voyant, son cœur s'enflamme , et il consent fréquemment à de mauvaises pensées. Pourquoi ne verrait-on pas dans ce cas une occasion, une véritable occasion prochaine, puisqu'on y trouve tous les éléments qui la constituent? Il y a le penchant intérieur au péché, il y a la circonstance extérieure du lieu et de l'objet présent, il y a la fréquence des chutes en péchés de pensées. Voilà tous les membres qui forment ce corps monstrueux, qu'on nomme l'occasion prochaine. Qui pourrait donc douter qu'elle soit telle? Autre exemple pour les péchés d'omission. Un curé, qui est obligé d'instruire son peuple, et de visiter les malades en danger, pour qu'ils ne meurent pas sans sacrements, se livre à la chasae ; je ne parle pas de ces chasses bruyantes qui lui sont interdites par les saints Canons ; mais d'un simple divertissement ; il se livre à un jeu également permis; il fréquente une société très-honnéte, sans ombre de mal. Mais toutes les fois, ou du moins la plupart des fois qu'il se met à chasser, à jouer, ou va en société, il omet de faire son instruction ou de visiter ses malades. Ne peut-on. pas affirmer sans hésiter que c'est là une occasion prochaine,

de sorte qu'il pèche toutes les fois qu'il va à la chasse, au jeu, ou en société, puisqu'il s'expose au danger prochain de commettre un péché d'omission très-grave, en négligeant de prêcher ou de faire le catéchisme et d'administrer les sacrements aux malades qui en ont besoin ?

Après avoir expliqué ce qu'on doit entendre par tomber, venons-en au mot fréquemment. Remarquons d'abord qu'on ne prétend pas ici déterminer la fréquence des chutes d'une manière absolue, par rapport au temps ou aux actes, de façon, par exemple, que pour être dans l'occasion prochaine, il faille pécher tous les jours, ou à peu près ; ou bien faire dans un laps de temps donné un certain nombre d'actes coupables; non, il suffit que la fréquence des chutes soit relative, c'està-dire, eu égard au nombre de fois qu'on s'expose à l'occasion. Un tel, par exemple, ne tient pas chez lui la personne avec laquelle il a coutume de pécher : il ne l'entretient même pas dans un lieu à sa disposition, le concubinage serait trop patent; mais il la visite dans une maison qui ne lui appartient pas ; et pour colorer son intrigue criminelle et la dérober aux yeux de ceux qui épient ses démarches, il ne va la voir qu'une fois par mois, et même plus rarement. Il est certain néanmoins que s'il pèche le plus souvent, si sur douze fois qu'il y va par année, il n'en p.isjse pas cinq ou six sans tomber, il est incontestai dément dans l'occasion prochaine du péché. Quelquefois même, il ne faut pas tant faire attention au nombre matériel des chutes, qu'à l'influence que l'occasion exerce sur le péché, et à la dépendance mutuelle qui les unit. C'est là un point qui doit être laissé à la prudence d'un sage confesseur qui pèsera mûrement le fait avec toutes ces circonstances.

21. Ces principes étant bien établis, et la doctrine commune touchant l'occasion prochaine suffisamment

développée, il faut en venir à la pratique. Avant d'aller plus loin, jetons encore un coup d'oeil sur la proposition condamnée : Potest aliquando absolvi, gui in proxima occasione peccandi vermtur, guam potest et non vult omittere, guinûno directe et ex proposito guœrit, aut et se ingerii. Il est certain que l'application de cette proposition aux cas particuliers ne manquera pas de susciter des difficultés ; mais un seul principe suffira pour les résoudre toutes : c'est que l'impossibilité physique ou morale fournit seule un motif suffisant pour excuser un pécheur de l'obligation de quitter une occasion prochaine du péché mortel. En effet, il résulte de la condamnation d'une autre proposition qu'une cause utile ou honnête ne suffit pas; il faut donc une cause nécessaire ; or, en vertu de la règle des contraires, la nécessité d'une part implique l'impossibilité de l'autre. Mais cette question va s'éclaircir admirablement au moyen de la distinction qu'on a coutume de faire entre l'occasion prochaine volontaire, et celle qui est nécessaire. Nous commencerons par celle-ci.

L'occasion prochaine nécessaire ou involontaire est celle qu'on ne peut ni éviter, ni écarter. Que fera donc un malheureux pécheur en pareil cas? Attention, s'il vous plait; car c'est là une des questions les plus délicates. Pour la résoudre, il faut remarquer que cette nécessité peut avoir lieu de trois manières : elle peut venir ou de l'homme seul, ou de la femme seule, ou des deux en même temps. De l'homme seul, comme serait le cas d'un fils qui ne peut, sans scandale, quitter la maison de son père, et n'est pas maître de renvoyer une servante, laquelle est l'unique cause de ses chutes. Elle vient de la femme seule dans le cas, par exemple, d'une femme mariée, qui ne peut congédier un domestique, ou fermer la porte à un ami de son mari. Elle peut venir enfin de l'homme et de la femme tout à la

226 CONFÉRENCE SUR LADM NISTRATION

fois, comme dans le cas où deux membres d'une même famille, un frère et une sœur, un cousin et une cousine, ayant pris l'habitude de pécher ensemble, ne peuvent se séparer sans faire soupçonner leur commerce criminel, au détriment de leur réputation et au grand scandale du public. Or, il est certain que dans des cas pareils il faut de la part du confesseur une prudence exquise, d'abord pour discerner si l'occasion est vraiment nécessaire, ou bien volontaire ; si l'impossibilité de se séparer qu'on met en avant est vraie ou fausse, si l'on invoque un prétexte ou une nécessité réelle.

Puis, supposé que l'occasion soit vraiment nécessaire, que faut-il faire? — Nous trouvons ici tous les éléments qui constituent l'occasion prochaine : le penchant intérieur qui emporte avec lui le danger prochain de pécher, la circonstance extérieure de l'objet présent et du lieu, et enfin la fréquence des chutes. Or, voyez combien il importe de bien posséder ses principes de morale ! Une seule réflexion dissipera toutes les difficultés : c'est que la circonstance extérieure, qui est le seconrl élément constitutif de l'occasion prochaine, ne pouvant être écartée, il faut s'appliquer à détruire le premier, c'està-dire, le danger prochain provenant du penchant intérieur à pécher, et faire en sorte de cette manière que l'occasion, de prochaine qu'elle est en soi, devienne remote. Le confesseur doit pour cela se comporter avec les pécheurs qui sont dans l'occasion comme- il le fait avec ceux qui sont dans l'habitude. S'ils présentent des signes particuliers de repentir; ou d'autres indices de leur bonne disposition intérieure, qu'il leur donne l'absolution, en leur prescrivant des préservatifs suffisants pour détruire le danger. Mais si l'on n'aperçoit aucun des signes dont nous avons parlé en traitant des récidifs, de ces signes d'après lesquels on puisse juger prudemment qu'ils sont réellement bien disposés, à plus

forte raison, si, avertis deux ou ti^ois fois, ils ne montrent aucun amendement , ce serait une imprudence extrême de les absoudre. Il faut leur différer l'absolution, en leur assignant des moyens efficaces pour surmonter le danger procbain. Ces moyens peuvent se réduire à quatre, les voici : 1° Ne jamais se trouver seul à seul avec cette personne, éviter même de la regarder, du moins fixement, et ne point lui parler sans nécessité, surtout dans les lieux écartés. — 2° Recourir à Dieu par la prière, en invoquant souvent son assistance par ces paroles : 0 mon Jésus ! miséricorde ! ou toute autre oraison jaculatoire, et renouveler fréquemment le ferme propos de ne plus pécher : propos qui ne doit pas être lâche et tiède, sans quoi il serait inefficace; mais au contraire énergique, fervent, bien arrêté, partant d'un cœur vivement affligé d'avoir offensé Dieu par le passé et d'une volonté généreuse de changer de vie. — 3° Fréquenter les sacrements de pénitence et d'eucharistie, s'adresser toujours au même directeur et accepter de bon cœur tous les remèdes qu'il jugera bon de prescrire, comme de recourir aux saints, de visiter les églises, ou de pratiquer d'autres exercices de piété semblables. — 4° Faire quelques légères pénitences, se mortifier à table, ou s'imposer d'autres privations, selon ses forces et les conseils de son directeur. — Je ne dis pas que ces moyens doivent être employés tous à la fois, mais qu'il faut en user suffisamment pour qu'avec la grâce de Dieu ils produisent l'effetdésiré. Sile pénitent est docile et que, grâce à ces salutaires pratiques, il se corrige, on doit l'absoudre, en tenant compte des observations que nous avons faites plus haut à propos des récidifs. Si, au contaire, malgré tous les préservatifs, on ne voit aucun signe d'amendement, on doit le juger incapable d'absolution, et lui dire nettement : Perditio tua ex te, parce qu'alors, notez hien ceci, l'occasion,

de nécessaire qu'elle était déjà, devient volontaire.

Au fait, le plus difficile en cette matière est de bien discerner si l'impossibilité morale dont il s'agit est vraie, ou si elle est fausse et seulement apparente. Mais ce discernement est laissé à la prudence du confesseur. Je ne puis vous donner qu'une règle à ce sujet, c'est que lorsqu'il est plus difficile, dans la pratique, d'óter l'occasion, qu'il ne l'est d'éviter le péché en la laissant subsister, il est clair qu'alors il y a une véritable impossibilité. Autrement on courrait le risque de multiplier les péchés par les moyens mêmes que la loi prescrit pour les détruire. En conséquence si le renvoi d'une servante, d'un domestique, d'un ami, doit entraîner de graves scandales, on ne doit pas l'exiger, mais se borner à ernplojœr les moyens indiqués plus haut pour atténuer le danger prochain. Supposé donc que vous Vous trouviez en présence d'un de ces cas critiques, élevez votre cœur vers Dieu, demandez lui la lumière dont vous avez besoin pour ne pas vous tromper, et soyez sûr qu'elle ne vous manquera pas. Dans le doute, prenez en pareils cas le parti le plus sévère qui est toujours le plus favorable au pénitent, puisqu'il l'éloigné du péché : et vous reconnaîtrez par expérience que la tête d'Holopherne une fois coupée, la victoire est complète, je veux dire que d'un seul coup vous retrancherez un nombre infini de péchés.

22. Mais le cas le plus épineux et le plus difficile que puisse rencontrer le ministre de Dieu au confessionnal, c'est celui de l'occasion prochaine volontaire, de l'occasion que l'on peut, mais que l'on ne veut pas abandonner. Oh ! c'est ici que le confesseur doit déployer tout son zèle, et tirer le glaive pour trancher impitoyablement ce nœud criminel. On ne saurait croire combien les pénitents, en pareil cas, sont féconds en excuses et en détours pour éehapper à l'obligation de quitter l'oc-

casion. Il est donc nécessaire que le confesseur se tienne sur ses gardes et ne croie pas facilement tout ce qu'on lui dira ; qu'il soit prêt à répondre et à réfuter les objections, habile à trouver et à suggérer des expédients, jusqu'à ce que le pénitent reste convaincu que ses difficultés proviennent d'un manque de bonne volonté. Et de fait si le confesseur ne voit pas en lui une volonté bien décidée, il ne doit pas l'absoudre. Afin de procéder avec ordre, ayons soin de distinguer, comme le fait saint Charles, dans ses avis aux confesseurs, les occasions in esse ou permanentes, et celles qui ne le sont pas. Pour détruire les premières, qui sont aussi les plus pernicieuses, il faut employer le fer et le feu; le saint archevêque dans ce cas n'-accorde aucune trêve aux pénitents. Il entend par occasions in esse celles que l'on garde dans sa maison, auprès de soi, comme fait le concubinaire qui entretient chez lui une femme avec laquelle il pèche fréquemment , et qu'il pourrait renvoyer sur-le-champ, s'il le voulait: ou un libertin qui garde dans sa chambre un portrait qu'il pourrait faire disparaître aussitôt, et qui lui rappelle constamment une personne qu'il poursuit d'un amour criminel ; ou une servante qui pourrait aussitôt quitter son service et ne le fait pas, tandis qu'étant sollicitée au mal par son maître, elle consent toujours ou presque toujours, bien qu'elle ne le provoque jamais la premiere, et que de telles sollicitations lui déplaisent. Il est certain que dans ces cas et autres semblables, on doit refuser l'absolution aussi longtemps que l'occasion n'est pas retranchée, sans avoir égard aux prétextes que les concubinaires ont coutume d'apporter. Us vous diront qu'ils se trouvent si bien de cette servante qu'ils ne sauraient manger d'aucun mets apprêté par d'autres mains ; que s'ils la congédient, ils ne pourraient que très-difficilement la remplacer ; qu'en renvoyant telle personne, ils

perdraient une somme considérable qui lui a éié avancée; que la maison en souffrirait un grand dommage, parce que c'est une femme qui s'entend admirablement à gouverner un ménage, et qui procure de grands profits. Ils vous parleront ensuite des scandales et des préjudices qui en résulteraient, et qu'ils savent colorer, amplifier à merveille: « Que dira le monde? le public se confirmera dans les soupçons qu'il a déjà conçus ; ma réputation restera compromise ; cette pauvre créature sera abandonnée au hasard, ou exposée sur la rue. » Puis ils promettent, ils jurent qu'ils ne pocheront plus, qu'ils reviendront au même confesseur. Motifs frivoles, résolutions vaines, qui ne supportent pas l'examen. Si le public a déjà des soupçons, ils sont obligés de lever le scandale. La vérité, c'est qu'ils ne sont pas touchés de la grâce ; car s'ils avaient le cœur contrit et qu'ils fussent résolus de cesser tout commerce criminel, leurs appréhensions s'évanouiraient, et la prudence du confesseur trouverait des expédients pour opérer le divorce sans inconvénient. Je ne nie pas que dans certains cas il ne faille modérer le zèle par la prudence ; ainsi, par exemple, un maître garde chez lui une servante qui lui est une occasion prochaine de péché, et personne ne s'en scandalise, ni ne soupçonne la moindre chose; tous deux jouissent d'une bonne réputation aux yeux du public. Or, si, dans une mission, le confesseur refusait absolument d'absoudre ce maître, à moins qu'il ne renvoyât sur-le-champ sa servante, il s'exposerait, par celte précipitation dans un temps de pénitence publique, à faire naître des soupçons ; le public en voyant congédier tout à coup cette servante, croirait aisément que son maître en agit ainsi par devoir de conscience, plutôt que par choix. Mais quel moyen un confesseur prudent pourrait-il trouver en pareil cas pour procurer le bien du pénitent sans charger sa propre conscience? Je vais

vous rapporter en peu de mots comment se comporta un confesseur expérimenté dans une circonstance semblable: " Ecoutez, mon fils, dit-il à son pénitent, à la rigueur je ne devrais ni ne pourrais vous absoudre ; mais comme je vous vois si bien disposé et si décidé à renvoyer cette personne, et que d'ailleurs vous vous êtes confessé avec tant de douleur des péchés que vous avez commis pendant le temps qu'ont duré vos relations, je veux croire qu'il n'y a point en vous de dissimulation, mais que vous êtes sincère, ce que je ne croirais pas hors dj temps de mission et si je ne vous voyais aussi contrit. Je vous donnerai donc l'absolution, pourvu que vous me promettiez de la renvoyer dans quinze jours, lorsque la mission sera terminée, et entre temps de ne la laisser jamais entrer dans votre chambre lorsque vous êtes seul, de ne lui parler que pour les choses nécessaires, et de ne jamais la regarder fixement. De plus, vous vous confesserez deux fois au moins pendant ces quinze jours, pour rendre compte à votre confesseur de votre conduite, et vous aurez soin de faire naître dans cet intervalle quelque occasion favorable pour la congédier au bout des quinze jours ; vous ne devez pas même la garder une heure de plus ; sinon, sachez que vous ne trouverez plus aucun confesseur qui puisse vous absoudre. » Ce moyen terme dicté par la prudence, dans une circonstance où il y a une sorte d'impossibilité morale d'agir autrement, est louable sous un rapport, mais n'est pas à employer dans tous les cas et avec toute espèce de pénitents. Que le confesseur soit donc sur ses gardes s'il ne veut être dupe, et qu'il tienne pour règle générale que, lorsque l'occasion prochaine est permanente, il faut employer le fer et le feu, particulièrement en deux matières, à savoir, l'avarice et l'impudicité. Quand l'habitude est très-intense, la tentation très-forte, et l'inclination vive, ne faites pas

attention aux belles promesses du pénitent ; mais usant d'une salutaire rigueur, dites-lui sans hésiter : « Allez, faites disparaître l'occasion, et revenez ensuite chercher l'absolution. » Si le pénitent allègue l'impossibilité morale, ne vous hâtez pas d'y croire ; mais examinez et pesez mûrement les difficultés qu'il exagère, et vous reconnaîtrez bien souvent qu'elles ne sont pas plus grandes que celles qu'éprouvait Abraham à renvoyer Agar, son esclave : comme il n'y avait pas proprement d'impossibilité, ce qui est requis dans notre cas, il surmonta les obstacles, quoique à regret, et pour obéir à Dieu, il ne tarda pas même un seul jour à la congédier : Surrcxit mane, et dimisit eàm1.

23. Il y a lieu, parait-il, d'être beaucoup moins sévère et plus accommodant lorsqu'il s'agit d'occasions non-permanentes, telles que le jeu, la boisson, les conversations, les cabarets, les liaisons avec des personnes de différent sexe et autres semblables. D'après saint Charles Borromée, lorsque le pénitent promet sincèrement de quitter ces sortes d'occasions, on pourra l'absoudre au moins deux ou trois fois. Néanmoins on suppose toujours que le confesseur reconnaisse que cette promesse est le fruit d'un cœur contrit et résolu de ne plus pécher. Que si le pénitent a promis d'autres fois et ne s'est pas corrigé, le saint archevêque désire qu'on lui diffère l'absolution jusqu'à ce qu'il ait tout à fait quitté l'occasion. Parmi les occasions qui ne sont pas permanentes, je crois pouvoir mettre au premier rang les fréquentations qui sont devenues de nos jours la pierre de scandale pour la jeunesse. Il y en a qui ne veulent pas qu'on prêche tant contre les amours profanes, parce qu'ils craignent qu'on ne mette de la malice où il n'y en a pas, ou -qu'on ne fasse regarder commâ

(1) Uen. 27, 11.

péché ce qui ne l'est pas ; et que les âmes ainsi déçues par une conscience erronée et une honte déplacée, n'en viennent à commettre hardiment des péchés formels et des sacrilèges. Oh ! que ceux-là connaissent peu les mœurs d'aujourd'hui! Il a pu arriver quelquefois, j'en conviens, qu'un confesseur imprudent, apprenant par les réponses d'une jeune fille innocente qu'elle est fréquentée, l'ait reprise avec trop de véhémence, sans examiner d'abord la nature de son affection ; mais c'est là un cas si rare, qu'il ne mérite pas qu'on en tienne grand compte. Ce qui désole les ministres de Dieu, c'est de voir que de nos jours la corruption a franchi toutes les digues, et déborde de toute part, jusqu'à envahir même l'âge le plus tendre. Pourquoi donc, disent ces ministres fidèles, pourquoi blâmer avec tant d'amertume le zèle excessif de quelques pirètres, et taire ensuite, dissimuler même la connivence de tant d'autres qui donnent sans discernement l'absolution à tous les pénitents engagés dans des fréquentations dangereuses, à ceux mêmes qui se vautrent dans toute sorte d'iniquités? Ce serait une erreur de prétendre que toute fréquentation est péché, mais ce serait beaucoup pis de soutenir qu'elles sont toujours innocentes. Si l'on doit en juger d'après ce qui arrive communément, il faut tenir pour incontestable que les liaisons entre personnes de différent sexe, telles qu'elles se pratiquent aujourd'hui, sont le plus souvent une occasion prochaine de péché. Plût à Dieu que cette proposition ne fût pas prouvée par une longue et lamentable expérience! Il est vrai que quelquefois l'amour est innocent dans le principe, mais il ne tarde pas à devenir coupable. On commence à se voir et à s'entretenir par inclination, puis l'inclination peu à peu devient passion, et de la passion on se précipite dans un abime sans fond de perversité. Or, messieurs, j'en appelle à vos sentiments, r. m. vi. 20

dites-moi, s'il vous plait : ne sommes-nous pas les médecins des âmes? et si nous le sommes, comment pourrions-nous permettre un abus si contagieux, qui infecte le monde entier, le remplit de mariages préparés dans les ténèbres, le couvre d'homicides, de fornications, de haines, de scandales, et de prévarications de toute espèce ? C'est donc ici plus que jamais qu'il faut resserrer les liens de notre sainte ligue, et prendre la résolution de différer, et même de refuser unanimement l'absolution, à ceux qui, se trouvant en défaut sur ce point, ne veulent pas promettre de renoncer à leurs fréquentations. Voulez-vous savoir si elles sont innocentes ou coupables ? vous n'avez qu'à ouvrir la bouche et interroger: vous serez convaincus qu'il en est peu, bien peu qui ne soient souillées par des circonstances abominables de la part de l'un ou de l'autre des deux complices, ce qui suffît pour rendre tout commerce entre eux illicite. Pour que vous ayez sous les yeux une règle de conduite qui vous rende prudents dans vos interrogations, et fermes dans le refus d'absolution, quand il y a lieu, je vous citerai ici littéralement ce que décréta pour son diocèse le pieux et savant cardinal Pic de la Mirandole, évoque d'Albano. Voici ce qu'il dit dans une instruction pastorale, qui mériterait de se trouver entro les mains de tous les confesseurs.

24. « Nous avertissons tous les confesseurs do refuser l'absolution à ceux qui entretiennent des fréquentations, dans lesquelles ils pochent gravement, lorsqu'après avoir été avertis jusqu'à trois fois, soit par eux-mêmes, soit par d'autres confesseurs, ce dont il faudra toujours Rassurer, ils ne se sont pas amendés ; et de leur faire bien comprendre, qu'avant de s'être corrigés tout de bon, ils ne doivent espérer l'absolution, ni d'eux, ni d'aucun -lutre prêtre. Voici, en peu de mots, les cas les plus ordinaires où la fréquentation est regardée comme

absolument illicite. Nous les exposons en latin pour de justes motifs, et nous voulons que les confesseurs les nient devant les yeux, afin que leur conduite en cette matière, comme dans toutes les autres, soit parfaitement uniforme.

« 1. Quandocumque ito, fiat, et i am inter pares et causa malrimonii, ut intercédant oscula, vel tactus, vel amplexus, vel delectationes morosœ, aut periculum labendi in quodvis grave peccatimi.

» 2. Quando fit inter eos qui sunt disparis conditionis , propter scandalum et periculum mortaliter peccandi.

» 3. «Si fiat cum illis, cum quibus impossibile est contraili matrimonium, ut sutit uxorati, claustrales et in sacris Ordinibus constitua, tum quia non potest cohonestari talis amor fine matrimonii, tum quia interceda scandalum et pericidum labendi in culpas lethales.

» 4. Si fiat in Ecclesia, tum propter irreverenliam, tum propter pericidum audiendi Sacrum sine debita attentione, tum etiam propter scandalum.

* 5. Si adsit prœceptum patris, vel matris, aut tutoris rationabiliter prohibens talem amorem; quia etiamsi reliqua sint honesta, filii familias et pupilli tenentur in re gravi, ut sine dubio hœc est, obedire parentibus vel tutoribus sub pœna peccati mòrtalis.

» 6. Quando clam fit et occulte, tum quia est expositus gravibus pericidàs et occasioni proximœ graviter peccandi; tum quia, quando ita fit, regidariter exercctur contra voluntalem parentum, vel tutorum, quibus filii vel pupilli obedientiam debent.

» 7 . Si tempore nocturno fiat, propter scandalum et periculum cadendi, etc.

» 8. Si fiat sub pj-œte.vtu honestœ recreationis et rclaceandi animum, quia, semper urget periculum et

occasio proxima labendi ex Tonga mora in qua habentur colloquia, mutui aspeclus, protestano amori*, etc.

» 9. Si eo modo fiat, ut ex se involvat periculum proximum osculorum, tactuvm, etc., etiamsi aliunde ille amor esset licite exercitus, quia est inter solutos et causa matrimohii. Si, v. g , domi admittatur amasius, rei ita approximetur, ut nemo non videat adesse occasionerà proximam tactuum, etc.

» 10. jS"^ amator vel amatrix animadvertat complicem amoris esse graviter tentatum, vel alterimi urgere verbis turpibus aut alio modo ad inhonesta, etc. , etiamsi alter complex nihil tentetur et nullam sentiat inclinât ion em ad peccandum ; in quo casu erit utrique illicitus amor ille, pr opter periculum proximum delectationis, et scandali adivi in uno et passivi in quo graviter lœderetur caritas erga proximum.

» 11. Denique, universaliter loquendo, quotiescumque, db causam amoris, amator vel amatrix fréquenter labitur in aliquam gravem noxam, tiene amor induit rationem occasionis proximœ mali, et est omnino illicitus. »

Que l'on examine bien tous les cas qui viennent d'être signalés, qu'on interroge sur ces différents cas, avec les précautions voulues, les pénitents esclaves de cette passion, et puis que l'on me dise s'il reste le moindre doute au sujet de la proposition que j'ai émise plus haut, savoir que les fréquentations, telles qu'elles se pratiquent aujourd'hui, sont le plus souvent une occasion prochaine de péché. S'il en est ainsi, ne doit-on pas reprendre fortement celui qui, averti à plusieurs reprises, ne veut pas se corriger, dispute avec son confesseur, et exige à toute force l'absolution? Je cite au tribunal de Dieu ces confesseurs qui, faisant parade d'une indulgence pernicieuse, donnent, sans réflexion aucune, l'absolution à. tout le monde; parla ils sont la ruine, non

seulement de Ja jeunesse, mais du monde entier : car c'est de la jeunesse mal élevée que proviennent tous les maux et tous les désordres qui désolent les familles, et de la famille se répandent comme une contagion dans la société, jusqu'à infecter l'univers entier.

25. Avant de terminer ce sujet, je dois faire observer que beaucoup de confesseurs, qui mettent un zèle louable à séparer, à éloigner même le plus tôt possible, leurs pénitents de toute occasion proebaine de pécher contre la chasteté, négligent de leur faire quitter les autres occasions trop nombreuses de pécher contre les différents commandements de Dieu. L'illustre archevêque de Milan a grand soin de faire cette remarque. Or, parmi les occasions qui ne sont pas in esse ou permanentes, il compte celles où se trouvent un grand nombre de personnes qui, en exerçant leurs professions, tombent fréquemment clans des péchés très-graves, tels que blasphèmes, vols, injustices, calomnies, haines, fraudes, parjures, et autres semblables: il veut donc qu'on leur diffère l'absolution, lorsqu'ayant été» avertis deux ou trois fois, ils ne donnent pas de signes d'amendement ; bien plus, si après des avertissements réitérés ils ne se corrigent pas, on doit les obliger à renoncer à ces professions, qui sont pour eux une occasion prochaine de tant de péchés. Toutefois avant d'en venir à cette résolution extrême, il faut y avoir mûrement réfléchi. Si vous trouvez que ce médecin, ce chirurgien, cet aubergiste, ce marchand, cet avocat, ce procureur, etc., sont dans une espèce d'impossibilité morale de quitter leur état, parce qu'ils n'ont pas d'autre moyen d'existence, vous devez, pendant quelque temps, traiter un occasionnaire de cette espèce comme on traite un récidif qui pèche sans y être induit par une cause extérieure. Mais si, après les épreuves convenables, il continue d'accumuler péchés sur péchés, sans que vous

238 CONFÉRENCE SUR 1,'aDMINISTRATION

aperceviez en lui aucune amélioration, vous devez l'obliger à quitter cet emploi qui deviendrait inévitablement la cause de sa damnation.

Saint Charles veut qu'on use d'une bien plus grande sévérité avec ceux qui vont au bal, qui fréquentent les blasphémateurs, qui hantent les cabarets, toutes occasions prochaines de péché pour eux, au moins relativement, puisqu'à raison de leur mauvaise disposition, ils y tombent fréquemment dans l'ivresse, les querelles, les blasphèmes, les médisances, et autres fautes graves. En conséquence, il déclare qu'on ne doit pas les absoudre s'ils ne promettent d'abord <le s'en éloigner; et si, après avoir promis deux ou trois foré, ils retombent, il veut qu'on leur refuse tout à fait l'absolution.

Or ici, arrêtons-nous un instant, messieurs, et ditesmoi franchement si la conduite de nos confesseurs modernes s'accorde avec la théorie des anciens docteurs ? Tout ce que nous avons dit jusqu'ici est adopté par les plus sages théologiens, ou plutôt fondé sur les décisions mêmes de l'Eglise, qui fulmine ses censures contre quiconque ose enseigner qu'on peut absoudre le pécheur qui vit dans l'occasion prochaine du péché ; et cependant, que voyons-nous dans la pratique? comment se conduit-on dans nos confessionnaux? diffòre-t-on et refuse-t-on l'absolution en temps et lieu, suivant le besoin des pénitents? Hélas ! j'en ai le cœur qui saigne ! jugezen par ce que je vais dire : la mission s'ouvre dans un endroit. Voici venir une foule de pénitents engagés depuis des années dans des liaisons criminelles, l'âme couverte de plaies purulentes et gangrenées parle temps.

— Eh bien ! mon fils demande le confesseur, combien j a t-il que vous entretenez cette indigne fréquentation ?

— Il y a huit ou dix ans. — Tombez-vous souvent dans le péché? — Chaque jour, mon père, ou au moins deux ou trois fois par semaine. — Vous en ctes-vous toujours

confessé? — Oui, mon pòre. — Vous confessez-vous souvent? — Une fois tous les deux mois. — Avez-vous un confesseur fixe? — Non, mon père ; je vais tantôt à l'un, tantôt à l'autre. — Ainsi dans l'espace de ces dix années vous êtes allé à presque tous les confesseurs de ce pays,? — Oui, mon père. — Que vous ont-ils dit? — De ne plus recommencer. — Vous ont-ils toujours donné l'absolution ? — Toujours, mon père. — Les iraitres ! dit dans son cœur, en frémissant, un confesseur zélé qui n'a en vue que le salut des âmes, les traîtres ! voilà une pauvre âme ruinée qui, dans le cours de tant d'années, hominem non habuit ! Elle n'a pas trouvé un confesseur charitable qui ait eu la compassion de la jeter dans la piscine sacrée d'une sincere pénitence pour laver ses souillures. Et sa douleur augmente en voyant le nombre des pénitents ainsi trahis par des confesseurs trop indulgents; car la mauvaise direction donnée à un seul pénitent lui fait connaître la faiblesse de presque tous les confesseurs de l'endroit. Ah ! messieurs, pardonnezmoi ce mouvement de zèle, et ne vous étonnez pas de me voir souscrire au sentiment suivant d'un ministre de Dieu. Réfléchissant au relâchement d'un grand nombre de confesseurs de nos jours, qui absolvent, les yeux fermés, tous les habitudinaires et les occasionnaires, au mépris des décisions du Saint-Siège, il se prit à dire en soupirant : « Ou l'Eglise se trompe, ou une grande partie des confesseurs se damnent ; mais puisque l'Eglise, assistée de l'Esprit-Saint, ne peut errer, il faut conclure qu'une grande partie des confesseurs seront damnés, puisque beaucoup d'entre eux n'obéissent pointa l'Eglise, laquelle défend formellement, et en vertu de la sainte obéissance , d'absoudre les occasionnaires qui peuvent et qui ne veulent pas quitter l'occasion prochaine du péché. » Ainsi raisonnait ce ministre de Dieu. Son sentiment, que je vénère, est d'ailleurs confirmé par l'expé-

rience de tous ceux qui s'emploient au ministère apostolique et vont à la recherche des âmes fourvoyées. Hélas ! comment ne pas gémir en voyant une ruine si universelle, causée par des confesseurs dépourvus de zèle, qui, sans examen, sans discernement, sans interrogations , absolvent indifféremment et les occasions prochaines et les éloignées, et les concubinaires et les continents, et les prostituées et les vierges ; en un mot, qui coupent tous les nœuds des consciences avec une faux de moissonneur, et qui, au lieu de briser les chaînes des pénitents, s'en chargent eux-mêmes au double et se mettent en état de damnation?

Mais pourtant n'y aurait-il pas quelque remède? — Le remède, nous l'avons sous la main, mes chers confrères : c'est de nous tenir unis dans une ligue sacrée ; ainsi quand nous rencontrerons de ces occasionnaires, il faut leur parler clairement, sans nous laisser abattre par une terreur panique ou un vil respect humain. Si l'occasion est in esse, on doit leur dire nettement: Allez, ôtez l'occasion, puis revenez pour avoir l'absolution. Si elle n'est pas in esse, et qu'ayant été avertis plusieurs fois par des confesseurs zélés, ils^n'out pas obéi, qu'on leur diffère l'absolution jusqu'à ce qu'ils se décident à retrancher l'occasion et donnent des signes d'un véritable amendement. Voilà le remède. Est-ce à dire que nous serons tous fidèles à le mettre en pratique? J'aime à l'espérer. Mais que celui qui, fermant volontairement les yeux à la' lumière, agira différemment, prenne garde à la colere de Dieu.

26. L'imprudence des confesseurs qui donnent l'absolution à des pénitents revêches ou mal disposés cause un préjudice immense au salut des âmes, comme nous venons de le voir; mais le mal est bien plus grand encore lorsqu'ils la donnent à ceux qui ne sont pas instruits des vérités qu'il faut savoir de nécessité de moyen .

Remettons-nous donc devant les yeux la troisième des propositions condamnées, déjà citées: Absolut ioni a eapax est homo quantumvis laboret ignorantia mysteriorum fidei, et etiamsi per negligentiam, etiam culpabilem, nesciat mysterium sanctissimœ Trinitatis et Incamalionis Domini Nostri Jesu Christi. — Doucement, mon père ; prélendriez-vous par hasard nous obliger à faire le catéchisme au confessionnal? — Non, messieurs ; je veux seulement vous faire entendre que c'est un devoir de votre charge d'enseigner aux pénitents toutes les choses sans la connaissance desquelles ils sont incapables d'absolution; or, une de ces choses ce sont les principaux mystères de notre foi. Lors donc qu'il se présente au tribunal de la pénitence une personne grossière, un homme qui a toujours vécu dans les champs, à moitié sauvage, et n'a jamais été instruit des principes de la vie chrétienne, ni par ses parents, ni par ses pasteurs, recevez-le d'abord avec bonté et affection ; puis faites-lui faire le signe de la croix, apprenez-lui à implorer l'assistance de Dieu pour se bien confesser, faiteslui demander pardon à Dieu en se frappant la poitrine, ou en donnant quelque autre signe matériel et sensible de dévotion. Interrogez-le ensuite sur les mystères de la foi, dont l'ignorance chez ces sortes de personnes est d'ordinaire très-grande. S'il ne connaît pas même les mystères d'un seul Dieu en trois personnes, de l'Incarnation du Verbe, de la vie future où Dieu récompense les bons et punit les méchants, il n'est pas capable d'absolution avant de les avoir appris, au moins suffisamment, pour en faire l'objet d'un acte de foi; c'est-à-dire, comme on l'explique, qu'il doit savoir, autant que sa grossièreté le lui permet, qu'il y a trois personnes, qu'on nomme le Père, le Fils et le Saint-Esprit; que ces trois personnes sont un seul Dieu et non pas trois dieux ; quant à l'Incarnation, que la seconde personne s'est p. M, vi. 21

faite homme, et s'appelle Jésus-Christ et qu'encore que Jésus-Christ soit Dieu et homme, il n'y a pas pour cela deux Christs ou deux personnes en lui ; enfin que Dieu, rémunérateur suprême, donne le paradis aux bons et l'enfer aux méchants. Il ne serait pas bon de renvoyer ces pénitents afin qui se fassent instruire par d'autres ; car tout ce qui en reviendrait, c'est qu'ils resteraient plongés dans les ténèbres de leur ignorance jusqu'à la mort. Il vaut donc mieux leur donner soi-même une instrution courte et appropriée à leur capacité ; après quoi, on leur fait faire des actes de foi, d'espérance, de charité et de contrition , et en finissant on les oblige d'aller trouver leurs pasteurs, pour être instruits plus en détail, tant des principaux mystères que des autres choses qu'il faut savoir de nécessité de précepte. Tout cela ne demande pas autant de temps qu'on se l'imagine, pourvu qu'on se borne à l'essentiel. Enfin, après leur avoir fait demander pardon de la négligence- qu'ils ont eue à s'instruire, on les absout.

Mais il arrive quelquefois que cette ignorance se rencontre chez des personnes d'honnête condition, et qui ne sont pas dépourvues de culture ; comme elles seraient offensées si on les interrogeait sur les vérités de la foi, voici ce que je fais pour me mettre en sûreté sur ce point qui est d'une souveraine importance. Ce sont ordinairement des personnes mondaines, tout adonnées à la vanité et au libertinage, qui négligent de faire de temps en temps, comme on le doit, les actes des vertus théologales : je tâche donc de leur insinuer le mieux que je puis que le moyen le plus efficace d'assurer la validité du sacrement de péniteuce et d'en retirer beaucoup de fruit, c'est de faire d'abord les actes de foi, d'espérance, de charité et de contrition ; puis j'ajoute: Si vous voulez nous les ferons ensemble; répétez donc intérieurement ce que je vais dire : « Je crois, mon Dieu, parce quo

vous-même, la vérité infaillible, l'avez révélé à votre Eglise, que vous êtes un seul Dieu en trois personnes égales, qui se nomment Père, Fils et Saint-Esprit; je crois que le Fils s'est fait homme, qu'il est mort pour, nous sur la croix, qu'il est ressuscité et monté au ciel, d'où il viendra nous juger tous, pour donner aux bons le paradis, et aux méchants des châtiments éternels en enfer. » Vous croyez au mystère du fond du cœur, n'est-ce pas? — Oui, mon père. — Faisons maintenant l'acte d'espérance : « J'espère, ò mon Dieu, parce que vous êtes infiniment miséricordieux et tout-puissant, que vous m'accorderez le pardon de mes péchés, votre grâce en cette vie, et la gloire éternelle dans l'autre, par les mérites de Jésus-Christ, mon Sauveur, et moyennant les bonnes oeuvres que j'espère pratiquer avec votre assistance. » Vous espérez réellement d'un Dieu si miséricordieux le pardon de vos péchés, n'est-ce pas? — Oui, mon père. — Faites maintenant l'acte d'amour de Dieu : « Mon Dieu, je vous aime par-dessus toutes choses et pour l'amour de vous, parce que vous êtes le souverain bien, et j'aime mon prochain comme moi-même pour l'amour de vous. » Vous aimez sincèrement un Dieu si bon, n'est-ce pas? — Oui, mon père. — Le pénitent se trouve, par ces actes, bien mieux disposé à faire l'acte de contrition. — Allons, demandez maintenant pardon à Dieu de vos péchés, et le cœur pénétré de douleur, dites en vous frappant humblement la poitrine ; « 0 Jésus, mon Sauveur, je me repens de vous avoir offensé, parce que vous êtes la bonté même; et je me propose de ne jamais, jamais plus vous offenser. » — Je fais même répéter deux fois ce dernier acte à tous les pénitents : une première fois avant de leur assigner la pénitence, et une seconde, immédiatement avant de leur donner l'absolution. Je ne dis pas qu'il faille nécessairement employer cette méthode avec tout le monde ; mais

ce que je sais, c'est que pour certaines personnes légères et assez insouciantes en ce qui regarde l'affaire de leur salut, il sera extrêmement avantageux que le confesseur se donne la peine de les amener doucement à faire ces actes, surtout quand ces sortes de pénitents font une confession générale. Ils s'en retourneront fort console-, et le confesseur lui-même sera plus satisfait. Car la validité du sacrement de pénitence dépend beaucoup plus des actes du pénitent que de toutes les diligences que peut y apporter le confesseur ; or, le point essentiel de la prudence chez le ministre de Dieu qui administre ce divin sacrement, c'est de s'assurer autant que possible des dispositions intérieures de ses pénitents, lesquelles consistent à faire comme il faut les actes susdits. Grâce à cette prudence, confesseurs et pénitents finiront par assurer leur salut éternel.

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