III. De la science nécessaire au confesseur
27. Nous approchons du terme de notre conférence. Après vous avoir suffisamment distribué les deux premiers pains, la sainteté et la prudence, si nécessaires au confesseur, il ne me reste plus qu a vous procurer lu troisième, celui de la science, sans laquelle le ministre de Dieu exposerait son âme et celle de ses pénitents au péril évident de la damnation éternelle. Mais déterminer la nature et l'étendue de la science nécessaire à un confesseur pour remplir les obligations de son état n'est pas chose si facile. Si l'on considère que le prêtre est assis au tribunal de la pénitence pour notifier à tous la loi naturelle et la loi divine, pour décider les cas do conscience, qui sont des abiraes sans fond, pour donner même une règle à l'homme dans toutes les situations si diverses et si compliquées de la vie; il semble, au premier coup d'œil, qu'une pareille besogne exige de lui
une sagesse et une application presque infinies, une science suréminente. Il n'en est rien cependant ; les saints canons se contentent d'une capacité médiocre, ce qui est incontestable lorsque la sainteté de vie supplée en quelque sorte au défaut d'une science plus étendue. Afin de préciser ma pensée à ce sujet, je dis que tout confesseur doit, en vertu de la loi naturelle et divine, avoir assez de science pour être capable, au jugement de son évoque et de sa propre conscience, d'entendre les confessions dans le lieu où il est placé. Pour cela, il doit avoir étudié pendant un temps convenable et avec application la théologie morale; il ne suffit pas qu'il en ait une connaissance spéculative et métaphysique, il doit encore posséder la pratique, notez bien ceci, et savoir f lire une sage application des principes et des règles générales aux cas particuliers ; c'est même en cela que consiste à proprement parler la science de la morale. Puis il ne doit jamais cesser d'étudier et de lire de bons auteurs, de raisonner et de discuter avec ses confrères, ou de les consulter au sujet des difficultés nouvelles qui se présentent à lui de temps en temps. Tout confesseur doit être en état de décider promptement dans les cas les plus ordinaires et les plus fréquents ; dans les plus ardus, il suffit qu'il sache douter et qu'il ne tranche pas avant d'avoir étudié la difficulté ou consulté. Il faut donc qu'il ait toujours présentes les règles générales pour décider inter leprani et lepram, distinguer la qualité des péchés, savoir s'ils sont mortels ou véniels, apprécier les circonstances qui changent l'espèce, celles qui aggravent notablement la faute ou qui la diminuent. Il doit de plus connaître les cas réservés au pape et à l'évèque, ceux qui entraînent quelque censure réservée, ou qui emportent avec eux l'obligation de restituer; les péchés les plus communs dans les professions et les états divers; les dispositions essentiellement nécessaires
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pour que les pénitents soient capables d'absolution ; les cas où ils doivent répéter les confessions passées ; les propositions condamnées par le Saint-Siège, et les nouveaux décrets qui se publient dans le diocèse et peuvent en quelque manière lier la conscience.
Cette science du reste ne doit pas être la même chez tous les confesseurs : celui qui n'est appelé qu'à entendre les confessions des personnes simples de la campagne peut se contenter de moins ; tandis que ceux qui exercent le ministère dans les villes et dans les missions ont besoin d'un fonds plus considérable.
Bref, le confesseur, comme le médecin, doit toujours étudier ; il est donc obligé d'assister aux conférences sur les cas de conscience, qui se tiennent dans le diocèse, etl'évêque, de son côté, a une obligation stricte et pressante de faire en sorte que ces conférences aient lieu dans toutes les villes et localités populeuses de son diocèse. Il veillera à ce qu'on y traite des cas pratiques, et à ce qu'on remette sous les yeux des confesseurs leurs obligations, en les exhortant à l'étude, quelque savants qu'ils soient. Comme l'observe très-bien le chancelier Gerson1, les théologiens les plus profonds et les plus subtils dans les sciences spéculatives, ne sonf pas toujours les plus habiles en morale et clans la pratique ; quelquefois présumant trop d'eux-mêmes, et dédaignant de prendre en main les livres des casuistes, ils se trompent grossièrement. En revanche, certains vieillards, ennuyés et dégoûtés de l'étude, et se fiant à l'expérience qu'ils ont acquise, veulent tout décider par la seule pratique, croyant pouvoir trancher d'un seul coup toutes les difficultés. Quant à ceux-ci, s'ils n'ont pas la science, ils sont téméraires ; et s'ils l'ont, je dirai avec l'Apôtre qu'ils n'ont pas encore appris qiœmaclmoclum oporteat
(!) Tract, de Orai.
eosscire' : vouloir décider tous les cas au moyen de la pratique seule, c'est une excessive et présomptueuse témériié.
Etudions donc, messieurs, étudions, si nous voulons remplir exactement nos devoirs : car si, d'un côté, tous les docteurs regardent comme une faute grave de la part du pénitent de choisir exprès un confesseur tellement ignorant, qu'il soit incapable de bien exercer son ministère ; ils enseignent, d'un autre côté, que c'est une bien plus grande faute pour un confesseur de s'exposer à entendre les pénitents sans la somme de science suffisante. Dieu lui-même lui a interdit l'usage de son pouvoir, quand il a dit: Quant am tu sci enti am repulisti, repellavi te ne sacerdotio fungavi* miài2. Le Seigneur ne dit pas, ne sis sacerclos ; il ne lui ôte pas la charge du sacerdoce qui lui est imposé; mais il dit: Repellam te ne sacerdotio fungaris mihi; il lui défend de l'exercer sans la science requise, à cause du danger grave auquel il exposerait son âme et celle des pénitents, et du respect dû aux sacrements. Etudions donc , je le répète, étudions, messieurs; ne passons aucun jour sans revoir quelque cas pratique. Cette obligation est confirmée par le Rituel Romain qui fait un devoir à tous les confesseurs de connaître à fond le traité de la pénitence, et de savoir tout ce qui leur est nécessaire pour administrer sagement et sûrement ce sacrement : Hujus sacramenti doctrinam omnem recte nosse studebit , et alia ad ejus rectam administrationem necessaria 3.
28. Parmi les choses que le confesseur doit nécessairement savoir pour ne pas se rendre coupable dans l'exercice de son ministère, il faut placer les règles à suivre afin d'imposer aux pénitents des pénitences pro-
;i) / Cor. S, ?. (2) Ose. 4, C (3) In Rub. de hoc Sacrar*.
portionnées. le saint Concile de Trente1 avertit les confesseurs de bien prendre garde de ne pas donner des pénitences légères pour des fautes très-graves ; il veut par conséquent que la pénitence ait quelque proportion et avec le péché confessé et avec le pécheur qui s'accuse. Il est certain que ce serait une pénitence trop légère qu'un Pater et un Ave pour un assez bon nombre d'adultères ou d'autres impudicités ; ou bien un Miserere à celui qui a fait un grave dommage au prochain, soit dans ses biens, soit dans sa réputation. De là, il s'ensuivrait l'inconvénient signalé par le même Concile, savoir, que les hommes perdraient l'horreur qu'ils doivent avoir de leurs péchés, les regarderaient comme peu de chose, et prendraient occasion d'en commettre de plus grands. Ainsi les pénitences ne doivent pas être très-légères relativement au péché, comme aussi elles ne doivent pas être très-graves relativement au pécheur, de peur qu'il ne soit accablé sous un poids disproportionné à sa faiblesse. D'où il faut conclure que Je confesseur doit bien voir la pénitence qu'il convient d'imposer, ne pas la donner pour ainsi dire au hasard, ni la môme à tous, comme le médecin ne donne pas le même remède à tous les malades. Le saint Concile dit que les conseillers en fait de pénitences salutaires et convenables soni l'Esprit de Dieu et la prudence de son minisire. Comment donc se fait-il qu'on les donne avec si peu de réflexion ?
Que certains confesseurs apprennent de là à ne pas imposer des pénitences extravagantes et indiscrètes. — J'entends par pénitences extravaganies toutes celles qui s'éloignent de l'usage ordinaire de l'Eglise, et de la pratique commune des confesseurs pieux et savants. Afin de jeter quelque lumière sur un point qui, du reste, est laissé tout entier à l'arbitre du confesseur, je ne
(1) SeiS. Il, <'(';>• S.
trouve pas de règle plus sûre ni plus respectable que de suivre le style de la sacrée Pénitencei ie. Pour des péchés occultes, quoique très -graves, elle ne fixe d'autres pénitences que des prières, des jeûnes, des aumônes, si on le peut, et la fréquentation des sacrements ; ses rescrits en font foi. Or, la sacrée Pénitencerie étant un tribunal apostolique institué pour juger dans le for de la conscience, tous les confesseurs doivent le prendre pour modèle de leur conduite dans ce même for intérieur. Par là, ils éviteront également l'autre écueil, qui consiste adonner des pénitences indiscrètes, comme serait, par exemple, d'imposer à des domestiques d'entendre des messes ou de faire d'autres œuvres dont souffrirait le service de leurs maîtres; à une femme enceinte ou qui nourrit, de jeûner pendant plusieurs jours; à une jeune fille, d'aller visiter une église éloignée et solitaire ; à une femme mariée, de pratiquer certaines austérités corporelles qui peuvent déplaire ou donner des soupçons à son mari, ou d'autres pénitences semblables, qui ne conviennent point au pénitent, à raison du temps, du lieu, de l'âge, ou de l'état, ou des forces corporelles, dont on ne tient pas compte. Mais quelles sont donc les pénitences qu'il faut imposer? — D'abord il est de règle générale de les choisir en opposition aux péchés commis, par exemple, d'imposer l'aumône aux avares, aux sensuels quelque mortification des sens, et ainsi des autres. Après cela, il me semble que généralement parlant les meilleures sont celles qui, tout en punissant les péchés passés, sont propres à prémunir contre les rechutes. Par conséquent, si le pénitent est récidif, il sera bon que la pénitence dure quelque temps : Nedum ad vulnus curandum, sed etiam ad cicatricem sanandam ', suivant l'expression de saint
(1) 5. Joan. Chrys. hom. ? in Psalm 50.
Jean Chrysostôme ; puisqu'en effet on guérit mieux un vice en répétant l'application du remode : aussi voyonsnous que telle est encore la conduite de la sacrée Pénitencerie. Elle ne donne pas des pénitences de plusieurs années, si ce n'est clans des cas très-rares, mais bien de quelques jours et quelquefois même de plusieurs mois, selon le besoin des pénitents. Pour en venir à la pratique, lorsque le confesseur aura entendu la confession du pénitent, il lui fera une courte mais fervente exhortation, lui mettant sous les yeux la gravité de ses fautes, et, suivant le conseil de saint Charles, lui citant les canons pénitentiaux et lui indiquant les pénitences rigoureuses imposées anciennement pour un seul des péchés qu'il a commis. Puis il ajoutera d'un ton bienveillant : il est certain que vous mériteriez une pénitence beaucoup plus grave, mais je me contente d'une assez douce. C'est ainsi que vous le disposerez à la recevoir volontiers. — Les pénitences, d'ailleurs, les plus convenables, à mon avis, excepté les cas extraordinaires, sont les suivantes, qu'on pourrait donner non pas toutes à la fois , mais tantôt l'une, tantôt l'autre, ou même plusieurs ensemble, selon la qualité des personnes et les besoins particuliers de chacun.
29. 1° Si le pénitent a commis beaucoup de péchés mortels, il sera très-salutaire de lui enjoindre de réciter le chapelet pendant huNt ou quinze jours, mais de le réciter avec componction, en priant la sainte Vierge de lui obtenir le pardon des péchés passés et la grâce de n'en plus commettre à l'avenir. S'il a été habitudinaire et qu'il fasse une confession générale de nécessité, soit pour avoir caché des péchés par honte, soit pour tout autre motif, on pourra prolonger la même pénitence pendant deux ou trois mois, plus ou moins, suivant la qualité de la mauvaise habitude contractée par lui. Par la, il arrivera bien souvent que le pénitent s'accoutumera
à réciter le rosaire tous les jours et. n'y manquera plus, au grand profit de son âme, pondant le reste de sa vie.
2° De réciter soir et matin trois Ave Maria, en l'honneur de la pureté sans tache de Marie, avec un acte de contrition, et le ferme propos, le matin de ne pas pécher pendant le jour, et le soir, de ne pas pécher pendant la nuit, en lui imposant de réciter ces prières à genoux ou dans une posture incommode. On peut donner cette pénitence salutaire généralement à tous, car c'est un préservatif très-efficace pour guérir les âmes de leurs mauvaises habitudes. Je voudrais être entendu de tous les confesseurs pour les prier de l'imposer à leurs pénitents pendant le temps qu'ils jugeront, convenable: ils en retireraient les plus grands fruits, comme l'expéî ience nous l'a enseigné.
3° D'entendre tant de messes, pourvu que le pénitent ne soit pas empêché par là de remplir ses devoirs, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut. Pour cela il serait bon de lui dire qu'il peut les entendre les jours de fête, ou lorsqu'il en aura mieux le loisir.
4° De faire, chaque matin, l'acte d'offrande de nos actions à Dieu, commençant par ces mots : 0 Dieu éternel1, ou tout autre exercice de piété renfermant les rtetes de foi, d'espérance et de charité; et chaque soir, l'examen de conscience, en déterminant pendant combien de temps il devra continuer à faire ces exercices.
5° De réciter chaque jour, pendant un certain temps, cinq Pater et Ave en l'honneur des cinq plaies de Notre- Suigneur, en s'arrêtant à chaque plaie pour penser à la passion du Sauveur; de visiter tant de fois une église; particulièrement vénérée ; de faire, s'il en est capable, une lecture spirituelle pendant quelque temps.
Toutes les pénitences. que nous avons indiquées jus-
• (1) Voyez Œuvres, t. 2 p. 27S.
qu'ici peuvent s'imposer aux pénitents de (juelque condition qu'ils soient, en les avertissant que s'ils oublient de les faire un des jours marqués, ils n'en doivent pas avoir de scrupule, qu'ils n'ont qu'à les suppléer un autre jour, et que si, à raison d'un accident quelconque, ils n'avaient pas la facilité de s'en acquitter, ils ne commettent pas une faute grave. De cette manière la conscience du pénitent ne se trouve pas à la gêne, bien qu'on prolonge le traitement dont il a une extrême nécessité.
Il en est d'autres qu'on enjoint d'ordinaire à certaines personnes qui sont dans des conditions particulières ; par exemple, à un ecclésiastique ou à une autre personne intelligente, de méditer pendant quelques jours, l'espace d'une demi-heure, sur les maximes éternelles ; à celui qui jouit d'une bonne santé, et n'a, d'ailleurs, aucun empêchement, de jeûner le samedi pendant un temps déterminé ; à un chef de maison, de faire réciter le chapelet chaque soir par toute la famille ; à un blasphémateur, de faire tant de signes de croix par terre avec la langue; à un ivrogne, de se priver de vin tant de fois, ou d'y mettre de l'eau. A certaines personnes ignorantes, il vaut mieux donner des pénitences qui ont quelque chose de sensible, comme de leur faire réciter quelques Pater et' Ave sur une tombe, en réfléchissant qu'elles mourront bientôt. Souvenons-nous toujours néanmoins de l'observation qui a été faite plus haut, savoir que le confesseur doit éviter de donner des pénitences extravagantes et indiscrètes, propres à éloigner les fidèles des sacrements et à discréditer le saint ministère.
30. On a coutume de faire cette question : Vaut-il mieux donner une pénitence grave qu'une pénitence légère? Je réponds que, sauf les règles générales indiquées plus haut, il vaut mieux incliner vers la douceur,
surtout si le pénitent n'acceptait pas volontiers une pénitence plus forte, ou que l'on crût qu'il ne l'accomplirait pas. Dans ce cas on peut la commuer, ou bien, comme nous l'avons dit plus haut, ne pas l'imposer sous peine de faute grave. J'excepte le cas où il s'agit de pécheurs récidifs et plongés dans les habitudes vicieuses; avec eux, il faut user d'une plus grande rigueur, et comme dit un casuiste très-habile, les laisser plutôt exposés au danger d'omettre la pénitence, qu'à celui de tenir peu de compte de leurs péchés : Ne, peccala contemnendo, ea sœpius perpètrent, et sine legitimo dolore confiteantur, quod in tallbus sœpe timendum est1. Toutefois il est des circonstances où le confesseur peut et doit élargir la main, et donner des pénitences plus légères ; c'est surtout lorsque le pénitent a une vive contrition de ses péchés. Alors, suivant saint Thomas, la pénitence peut diminuer en proportion : Quanto est major contritio, tanto magis diminuii de pœna, et minoris pœnœ fit debitor2. Vous connaissez l'exemple que nous lisons dans la vie de saint Vincent Ferrier. Ce saint avait imposé une pénitence de trois ans à un grand pécheur; celui-ci, pénétré d'une contrition extraordinaire, répondit que c'était trop peu. Le saint l'abrégea aussitôt, et de trois ans la réduisit à trois jours. Le pénitent le pria et le supplia de l'augmenter, disant qu'avec une si petite pénitence il craignait de ne pas se sauver. Le saint la diminua encore, au point de la réduire à trois Pater et trois Ave. A l'instant même, le pénitent tomba mort par un excès de contrition, et l'on vit son âme s'envoler au ciel sans passer par le purgatoire.
Mais pour ôter toute espèce de scrupule, soit aux
(1) Coninck, de Sacram. dist. 10, dub. 8, n. 73.
(2) S. Th. in 4, dist. 15, g. 1. art. 3.
pénitents, soit aux confesseurs, touchant l'imposition ou l'acceptation de pénitences plus ou moins légères, on n'a qu'à faire usage des indulgences. C'est en effet la doctrine de saint Thomas : Qnod indulgentiœ valent, et quantum ad forum Ecclesiœ, et quantum adjudicium Dei, ad remissionem pœnœ residuo? post contritionem et confessionem1 . Aussi tout le monde convient qu'en temps de jubilé ou dans une occasion qui permet au pénitent de gagner une indulgence plénière, on peut lui donner une pénitence plus légère, sans qu'elle laisse pour cela d'être proportionnée, à cause des mérites de Jésu^-Christ que l'Eglise tire de ses trésors et applique à la rémission de nos péchés. C'est pourquoi nous introduisons dans toutes nos missions le saint exercice du Chemin de la Croix, auquel les souverains Pontifes ont attaché grand nombre d'indulgences. Par ce moyen, on facilite aux pénitents l'expiation de leurs péchés, et on donne aux confesseurs la faculté d'être plus indulgents dans l'imposition des pénitences. En effet, il y a deux raisons qui font du Chemin de la Croix une des plus précieuses pénitences qu'on puisse enjoindre : la première, c'est la valeur des indulgences, qui ôtent jusqu'aux derniers restes des peines qu'on devrait subir en purgatoire; la seconde, c'est le souvenir de la passion de Notre-Seigneur : ce souvenir, en effet, est souverainement satisfactoire, puisque, comme dit le vénérable Pierre de Blois, réfléchir dévotement, ne fût-ce que pendant un temps bien court, aux souffrances du Sauveur, est une œuvre plus profitable et plus méritoire que de jeûner au pain et à l'eau, prendre la discipline jusqu'au sang et réciter tout le Psautier; et c'est aussi le préservatif le plus puissant contre les rechutes. Je supplie donc tous les confesseurs de mettre
(l)In3, dist. 20, q. l.art.3.
il profit un si grand trésor pour enrichir leurs pénitents de grâces et de mérites, en leur imposant la salutaire pénitence de faire un certain nombre de fois le Chemin de la Croix. Après cela, qu'ils ne s'inquiètent pas de savoir si les autres pénitences sont proportionnées ou non : celle-là seule tient lieu de beaucoup d'autres. Ils auront soin aussi de ne pas user d'une trop grande rigueur à Tégard du pénitent qui fait une confession générale de conseil, et pour son plus grand avantage spirituel, tant à cause que le pénitent a d'ordinaire en pareil cas une contrition plus vive, que parce que n'étant pas obligé de confesser tous ses péchés, le confesseur n'est point non plus tenu de lui imposer une pénitence proportionnée à leur énormité, puisqu'ils ont déjà été confessés.
Quant aux pénitences conditionnelles qu'on a coutume d'imposer aux récidifs, comme de jeûner ou de faire une aumône à chaque rechute, il en est qui les approuvent, tels que Diana et d'autres. Mais deux observations sont ici nécessaires : la première, c'est qu'elles ne soient pas trop difficiles, autrement elles ne se font pas ; et une fois que le pénitent y a manqué, il s'imagine avoir rompu le pacte qu'il avait fait avec son confesseur, se décourage et s'abandonne sans frein au péché. La seconde, c'est qu'il est des pénitents qui prennent ces pénitences pour une sorte d'impôt ; pourvu qu'ils paient l'impôt, en faisant leur aumône, par exemple, ils continuent à pécher comme auparavant. Ainsi il faut y mettre beaucoup de réserve et de circonspection, et bien instruire les pénitents de la manière dont ils doivent s'acquitter de ces pénitences. Le confesseur aura surtout soin d'éviter, lorsqu'il jugera bon d'imposer aux pénitents des aumônes ou des messes à faire célébrer, de ne jamais les demander pour lui-même, ou pour son église, ou pour son couvent; il doit laisser tout cela au libre
arbitre du pénitent, comme l'ont sagement ordonné plusieurs conciles.
Je termine ce sujet par un dernier conseil : c'est que dans vos conférences ordinaires vous parliez souvent de la manière de vous conduire avec les pénitents, afin d'avoir une direction uniforme, soit pour les pénitences à imposer, soit pour les conseils à donner, soit pour toutes les autres choses concernant le bien des âmes, et soyez certains que vous en retirerez les plus grands avantages.
31. Pour compléter notre conférence, nous dirons un mot du sceau de la confession. Sans m'étendre outre mesure sur ce sujet, je crois devoir vous proposer sommairement quelques considérations pratiques, dictées par la prudence, propres à nous prémunir contre certains écarts et les inquiétudes de conscience qui en résulteraient. Je suppose que vous connaissez déjà la doctrine commune des docteurs touchant le secret sacramentel, auquel nous sommes tenus de droit naturel, divin et ecclésiastique. En conséquence, je dis qu'il faut établir parmi nous en principe que les choses entendues en confession doivent être pour nous comme si nous ne les avions jamais entendues. Comment donc ne pas blâmer l'imprudence de ceux qui poussent l'indiscrétion jusqu'à raconter des cas entendus en confession aussi indifféremment qu'une nouvelle débitée sur une place publique? Je veux croire que c'est avec bonne intention et sans danger qu'on puisse parvenir à la connaissance des personnes ; mais quoi qu'il en soit, on ne doit jamais donner lieu de soupçonner qu'on parle en vertu de renseignements acquis par la confession; tout confesseur doit se pénétrer de cette sentence canonique : Illucl qaocl per confessionem scio, minus scio quam quod nescio1. En effet, suivant le pape Eugène,
(1) Cap. Si sacerdos, de offìc. jurid. ord.
ce que le confesseur sait par le moyen de la confession, il le sait ut Deus, et hors de la confession, il ne parle que ut homo, comme l'explique admirablement aussi le docteur angélique. Ainsi comme homme il peut toujours dire qu'il ne sait pas ce qu'il a su pendant qu'il tenait la place de Dieu; bien plus, ut homo potest jurare abaque lœsione conscientiœ se nescire quod scit tantum ut Deus l.
Mais au moins le confesseur ne pourra-t-il pas parler 4 pour demander conseil dans les cas où il ne saurait se résoudre par lui-même? Je réponds que le canon Omnes utriusque, depcenit., le permet, pourvu qu'on le fasse avec tant de précaution que nul ne puisse jamais deviner le pénitent dont il s'agit. Or, quelle nécessité y a-t-il de dire que le cas vous est arrivé en confession? Exposez-le comme s'il était arrivé à d'autres, ou pouvait arriver ; et lorsqu'il y a beaucoup de prêtres , comme dans une mission, ne le proposez pas publiquement, mais seulement à celui que vous jugez le plus capable de vous donner un conseil, et abstenez-vous de toute expression indigne de sortir de la bouche d'un confesseur; par exemple : Le premier pénitent que fai confessé aujourd'hui, etc. — La première femme que je confessai hier, etc. — Ce matin, j'ai rencontré aie confessionnal un cas épouvantable, etc. — Un jeune homme qui ma fait sa confession générale en tel lieu, etc. — Un noble qui vint à moi dans telle mission, etc. — A ceux qui s'adressent à moi avec tant de péchés, j'ai coutume de donner telle pénitence. — La première femme que j'ai confessée cette année était coupable d'adultère. — Parmi tant de personnes que j'di confessées aujourd'hui, à peine en ai-jp trouvé deux ou trois qui n'eussent que des péchés véniels. Ne voyez-
(1) S. Th. Quod Ub. 12, art. 16, sup. 3.
vous pas que sans dépeindre votre pénitent vous en donnez une esquisse qui pourrait facilement le faire reconnaître, et que par ces sortes de formules vous vous exposez au danger de violer le sceau pourtant si sacré de la confession? D'ailleurs, c'est une question de savoir si ce n'est pas l'enfreindre que de parler seulement en général des péchés entendus en confession, sans nommer personne, et sans danger même que le coupable soit connu : il ne manque pas d'auteurs classiques qui soutiennent l'affirmative, quoique d'autres soient d'un sentiment opposé. De là Fagnanus conclut qu'on ne peut guère se permettre de parler, ne fût-ce qu'en général, des péchés entendus en confession, même avec la certitude que le pécheur restera inconnu : Raro faciendum est, dit-il, a viro gravissimo, rarius a viro gravi, rarissime a viro levi1.
Concluons donc et rappelons-nous qu'il ne peut y avoir ici parvité de matière; qu'avec le pénitent luimême nous ne pouvons faire aucune allusion aux péchés qu'il a déclarés en confession, et beaucoup moins eu parler, sans une permission libre, claire et expresse de sa part, car une permission tacite ne suffit pas; que les prédicateurs eux-mêmes en attaquant les vices ne doivent pas donner le moindre signe qui puisse faire soupçonner qu'ils se servent de la connaissance acquise au confessionnal; que les confesseurs ne peuvent s'entretenir entre eux des défauts des personnes qu'ils dirigent; qu'à plus forte raison, les supérieurs ne peu vent se servir de ce qu'ils ont appris en confession pour le gouvernement extérieur de la communauté, quand même il n'en résulterait aucun désagrément pour le pénitent. En un mot, le confesseur doit avoir bouche close et être circonspect en toute chose; au confessionnal
(1) Cap. Officii, Aepœnit. el remis.
même il doit parler si bas qu'il ne puisse en aucune manière être entendu par ceux qui l'environnent, à cause du respect dû au sceau sacré du sacrement, ayant constamment présent à l'esprit l'axiome énoncé plus haut : que les choses entendues en confession doivent être pour nous comme si nous ne les avions jamais entendues.
32. Nous voici arrivés à la fin de notre conférence ; j'aime de la couronner par un trait bien connu, mais qu'on ne saurait assez répéter. Un gentilhomme vivait en occasion prochaine avec une femme coupable, et malheureusement pour lui, il avait trouvé un confesseur qui lui donnait toujours l'absolution avec une complaisance sans pareille. L'épouse du gentilhomme, dame d'une haute piété, ne manquait pas de secouer la conscience de son mari, en lui rendant suspectes tant d'absolutions données sans que l'occasion fût éloignée ; et le mari de la plaisanter : » Vous voulez faire le théologien! lui disait-il. Prenez soin de votre âme, je prendrai soin de la mienne; si mon confesseur ne pouvait m' absoudre, il ne m'absoudrait pas. » — Il continua à vivre comme auparavant et à se confesser de même ; la confession même qu'il fit à l'article de la mort fut semblable à celles qu'il avait faites pendant sa vie. La dame restée veuve, étant un jour en prière dans son oratoire, voit entrer tout à coup, au milieu d'un énorme tourbillon de flammes, un homme monstrueux porté sur les épaules d'un autre homme. La vertueuse dame voulait fuir : « Non, non, lui dit une voix, arrêtez ; sachez que je suis l'âme de votre mari, et celui qui me porte est l'âme de mon confesseur ; nous sommes damnés tous les deux, moi pour mètre mal confessé, et lui pour m'avoir absous mal à propos. » Et la vision disparut.
Messieurs, notre ministère est très-laborieux. Quel
malheur s'il ne devait servir qu'à conduire plus commodément les âmes de nos pénitents en enfer ! Quel malheur ! je le répète, quel malheur pour nous ! — Oh ! s'il en est ainsi, me dira quelqu'un, s'occupe qui voudra à entendre les confessions; désormais je m'occuperai du salut de mon âme sans m'exposer à tant de périls. — Eh quoi ! serait-ce là le fruit que vous voudriez retirer de cette conférence? Je m'étonne! Serait-il possible d'apprécier si peu l'avantage de coopérer au salut des âmes si chères à Dieu ! Quelle œuvre plus grande, plus sainte, plus héroïque, que de prêter secours à une âme, pour la faire arriver au port du salut ? Divinorum divinissimum est cooperavi Deo in saluterà animarum1, vous dit saint Denys l'Aréopagite. Sojez-en sûrs, vous acquerrez plus de mérites dans une matinée passée au confessionnal, pour soulager de pauvres âmes, qu'en une année entière par d'autres œuvres, quelque bonnes et saintes qu'elles soient. Je vais plus loin, et j'ose dire que pour entendre une confession il vaut mieux quelquefois interrompre la méditation, la lecture, l'office divin et toute autre fonction également sainte. Je ne le dirais pas, si je n'étais appuyé d'un exemple de la plus grande autorité. Connaissez-vous une action plus auguste, plus sublime que le sacrifice adorable de la messe, où l'on offre au Père éternel le corps et le sang de son divin Fils? Eh bien! écoutez l'événement rapporté par le cardinal Baronius et qui arriva l'an 1034. Le souverain pontife célébrait à Saint-Pierre de Rome avec une grande pompe le second jour de la fête de Pâques. Il était assis sur son trône après l'évangile, lorsqu'un pèlerin vint se jeter à ses pieds. Pénétré de componction, il sécriait en gémissant : « Miséricorde! très-saint Père, miséricorde! je veux me confesser et recevoir
(1) S. Di->n. Akeop. de Cœlest. Hier. cap. 8.
l'absolution de mes péchés. » Qui n'aurait cru que le pape dût lui répondre que ce n'était ni le temps , ni le lieu d'entendre les pénitents ; qu'il n'avait qu'à se retirer et à revenir dans un autre moment? Il n'en fut pas ainsi. Le souverain pontife interrompit la sainte messe, écouta le pénitent, et ne reprit l'oblation de l'auguste victime qu'après l'avoir consolé et absous. Le savant annaliste déclare qu'il relate ce fait comme un exemple édifiant : Référant ad œdificationem ; et de peur qu'il ne soit censuré par des scrupuleux ou des ignorants, il le renforce de l'approbation de saint Grégoire4e-Grand : Quia secundum sanctwn Gregorium nullum gratîus Beo sacrificium offertur, quam animarum sains, et ipsa conversio peccatorum. Mais que dis-je ? il faut interrompre la prière et toute autre occupation, si sainte qu'elle soit, pour vaquer au salut des âmes? J'ose avancer que nous devrions accepter avec joie de nous voir retarder la vision même de Dieu pour consoler les pauvres pécheurs. Saint Ignace déclara que pour coopérer au salut d'une âme il aurait très-volontiers différé d'entrer en possession de la gloire céleste ; bien plus, qu'il aurait consenti à rester sur la terre dans une certaine incertitude de son salut, pourvu que par là il eût ouvert à d'autres les portes du ciel. Un religieux de notre Ordre avait coutume de dire : " Quand je mettrai le pied sur le seuil du paradis, si quelque pauvre pécheur me tirait par la robe en me demandant d'entendre sa confession, je retirerais bien vite le pied et je différerais d'entrer au ciel pour consoler ce malheureux. » Et vous, vous resteriez insensibles ? et vous ne secoueriez pas votre tiédeur? Et puis, n'êtes-vous pas effrayés en lisant dans l'Evangile la condamnation dece serviteur qui ne fit pas valoir l'unique talent qui lui avait été confié? Ce n'est pas un talent, mais trois, mais quatre, mais dix peut-être que vous avez reyus de Dieu ; et vous
voudriez les tenir en repos? Que deviendrez-vous au tribunal de Dieu? — Mais, mon père, c'est un emploi saint, très-saint, il est vrai ; mais aussi par trop dangereux. — Allons donc ! trépidas timore ubi non est timor. Laissez de côté cette terreur panique, prenez courage, mettez toute votre confiance en Dieu, et son secours tout-puissant ne vous manquera jamais au besoin. La présente conférence vous a aplani les montagnes de difficultés qui se dressaient devant vous. Soyez prudents dans la direction des consuétudinaires et des occasionnaires ; ce sont les deux écueils contre lesquels les confesseurs viennent le plus souvent se briser et se perdre. S'il vous arrive des cas plus ardus de simonie, d'empêchements de mariages, de collations de bénéfices, et autres semblables, ne décidez qu'après avoir levé tous vos doutes par l'étude et par les conseils d'hommes plus éclairés. Soyez certains qu'en suivant fidèlement les règles indiquées ci-dessus, vous aborderez heureusement au port sans danger de faire naufrage. Mais si par malheur vous étiez du nombre de ceux qui nolunt intelligere ut bene agant, et sans tant de réflexions se contentent de lever le bras pour délier tout le monde en se liant eux-mêmes, alors certes je vous dirais sans détour : quittez cet emploi tout divin, qui n'est pas fait pour vous ; l'abus d'un ministère si sacré ne servirait qu'à vous charger du poids d'une infinité d'âmes que vous auriez précipitées en enfer. Mais non ; je me plais à croire que dans une réunion aussi respectable il n'est personne de ce caractère; que tous, au contraire, animés d'un saint zèle, vous saurez beaucoup mieux faire que je n'ai pu dire, et qu'en travaillant avec ardeur au salut des autres, vous aurez le bonheur d'assurer votre propre salut. C'est la grâce que je vous souhaite. Amen.