‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 90 sur 101 · SECOND POINT · texte numérisé non relu

SECOND POINT

VIII. Vous vous tromperiez si vous vous imaginiez que pour établir cette seconde vérité je doive étaler sous vos yeux les calamités publiques qui désolent le monde, de nos jours, les guerres intestines, les affreux tremblements de terre, les pestes imminentes, les disettes

et les stérilités, et tous les autres maux dont nous menace la verge de Dieu qui siffle sur nos tètes. Certes, il y aurait là de quoi arracher de nos yeux des torrents de larmes et de nous faire dire un éternel adieu à tous les divertissements et à tous les plaisirs. Mais des maux bien plus déplorables me percent le cœur, et en font couler des larmes de sang capables d'étouffer la fausse joie qui brille, pendant ces jours de dissolution, sur le front des partisans du carnaval. Le glaive de douleur, glaive à trois pointes qui me transperce l'àme, et doLt je voudrais aussi percer la votre, mes chers auditeurs, Je voici : Nous avons offensé Dieu, nous sommes constamment en danger d'offenser Dieu, presque tout le monde offense Dieu en tous lieux. Qui pourrait rire et s'amuser avec ces trois réflexions devant les yeux?

Je ne parle pas de ces désordres criants dans lesquels certains pécheurs trainent leur misérable existence. Ceux-là ne se trouvent point parmi ceux qui m'écoutent si attentivement, et quant à eux, je ne m'étonne pas seulement qu'ils puissent être avides de plaisirs, mais je me demande comment la frayeur qui duit les saisir ne les tue pas à chaque instant. Un seul péché, grand Dieu, un seul péché commis dans le cours de notre vie suffit pour empoisonner le reste de nos jours. En péchant, hélas ! vous avez fait deux pertes immenses, pécheur mon frère ! D'abord, par le péché vous avez perdu l'innocence, et cette perte étant irréparable, votre douleur doit en être inconsolable ; ensuite, vous avez perdu la grâce, que vous ne pouvez récupérer qu'à force de larmes, et quelle qu'en soit l'abondance, vous ne pourrez jamais être sûr de l'avoir recouvrée; tar conséquent votre douleur doit en être inconsolable, vous no devez plus cesser de pleurer. Vous avez donc bien raison, ò grand pontife romain, saint Grégoire, vous avez raison d'interdire aux pénitents, non-seulement

tous les divertissements illicites, mais même ceux qui sont renfermés dans les limites de l'honnêteté : Si quis in fornicationis culpam lapsus est, tanto a se licita débet abscindere, quanto se meminit et illicita perpetrasse. L'Ange de l'école se porle garant d'un sentiment si catholique, lorsque, dans sa théologie, il lance l'interdit contre les spectacles, les jeux, les divertissements du carnaval, les condamnant, non-seulement comme indécents pour ceux qui ont conservé intacte la robe de l'innocence, mais de plus comme très-inconvenants pour ceux qui portent les livrées de la pénitence.

IX. Une pareille décision vous paraît étrange, mes chers auditeurs : elle ne paraissait cependant pas telle aux fervents pénitents de la primitive Eglise, qui sachant, d'après Tertullien, que la pénitence n'est qu'un abrégé des feux et des tourments de l'abîme : Compen- ' dium ignium œternorum, ne pouvaient se rassasier de souffrances. On ne saurait retenir ses larmes en lisant le récit de saint Jean Climaque, lorsqu'il décrit les austérités de ces anciens pénitents. Oh! qu'on est attendri, dit-il, en voyant les étroites cellules de ces solitaires qui passent les jours et les nuits dans les larmes et les soupirs ! Les grottes les plus sombres, les cavernes souterraines, les antres des tigres et des panthères paraissaient des séjours trop commodes et trop doux pour ces cœurs embrasés de l'amour divin; ils cherchaient jusque dans les tombeaux des retraites plus conformes à l'état où les avait mis le péché. Vous eussiez vu les uns se charger de chaînes de fer pour se fixer immobiles à la même place, au point d'être presque étouffés sous leur poids ; les autres s'arracher violemment la barbe du menton, se déchirer les chairs à coups de fouets, et tout couverts de plaies, se laisser tomber tout vivants en putréfaction, et dévorer par les vers engendrés dans le pus de leurs ulcères ; et les uns et les

autres se nourrissant du pain de leurs larmes, de leurs gémissements et de leurs soupirs, et après avoir mené une vie si pénible durant l'espace de trente ou quarante ans, ne se croire pas encore assurés contre les terreurs de la justice divine, et trembler de la tête aux pieds à l'approche d'une mort 'qui était plutôt l'effet de leur pénitence que la peine de leurs péchés. Eh bien! hommes sensuels, si j'exigeais de vous ce soir la même austérité, que répondriez-vous? N'e^til pas vrai que je vous paraîtrais d'une humeur extravagante, et qu'un rire sardonique serait toute votre réponse? Lorsque par hasard vous rencontrez un confesseur zélé qui vous serre de plus près et veut proportionner tant soit peu la pénitence à vos délits, que de résistances de votre part, que d'excuses, que de prétextes ! Oh ! que l'on connaît peu la majesté de Dieu ! que l'on connaît peu le péché qui est l'offense d'un si grand Dieu ! 0 ferveur de la primitive Eglise, ô vives lumières de l'Esprit-Saint, comment avez-vous disparu? Saints canons, qui imposiez des pénitences si sévères aux crimes, n'aviez-vous pas été écrits par de sages conciles sous l'assistance d'En-Haut? Et maintenant clans quel relâchement nous sommes tombés! Ne faisait-on pas alors des pénitences de dix ou douze ans au pain et à l'eau? ne se couvraiton pas de rudes cilices ? lus pécheurs n'étaient-ils pas bannis de l'église et frappés publiquement de verges par Ls prêtres? Et aujourd'hui une plume parait une montagne; avec un rosaire, on expie des années d'iniquités; avecv les sept psaumes, on satisfait pour cent fois aux peines de l'enfer qu'on a méritées ! O tiédeur de nos temps! qu'on s'est familiarisé avec l'offense de la majesté infinie! Venez ici cependant, pécheur glacé; vous ne pouvez supporter une telle sévérité, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai compassion de vous; mais que pouvezvous faire de moins que de vous éloigner des divertis-

sementsetdes plaisirs? Vous ne pouvez jeûner le carême, parce que le travail, une fatigue continuelle ne vous le permettent pas; mais qui vous empêche d'éviter de prendre part aux désordres du carnaval ? Vous devriez, pour l'expiation de vos fautes, mener la vie d'un anachorète dans un désert ou vous ensevelir dans une caverne; vous vous excusez à raison de votre impuissance; mais qui vous défend de rester retiré dans votre maison le soir, de fuir cette conversation scandaleuse? Porter un cilice armé de pointes de fer ou de poils de chameau qui martyrise votre chair, serait une pénitence insupportable, à votre avis; mais quelle nécessité vous pousse à vous charger de vains ornements, à couvrir de masques affreux ce visage que Dieu vous a donné, à revêtir des costumes de carnaval? Voyons, j'en finis avec vous ce soir par un seul mot, écoutez-moi bien : vous allez renoncer ou aux plaisirs de cette vie ou aux délices de l'autre, ou aux débauches de la terre ou aux jouissances du paradis. Notre -Seigneur vous parle clairement, et par son terrible anathèrae : Vœ vobis qui ridetis nunc, il vous fait assez entendre que ce temps-ci n'est pas le temps de se livrer à de vains divertissements, mais le temps de verser des larmes inconsolables et d'expier vos péchés par une rigoureuse pénitence.

X. Et cependant, quelle insigne folie! vous pensez tous aux divertissements du munde, mes frères : comment est-il possible que les chants séduisants de cette syrène trompeuse vous paraissent si doux ? Quoi ! vous êtes bannis du paradis et exilés dans cette vallée de larmes, clans cette région de ténèbres, de malédictions et vous y passerez en chantant ! Quomodo cantabimus canticum Domini in terra aliena ' ? Comment pourrions-nous chanter, disaient les Israélites captifs à

.1 Ps. 130, 4.

Babylone, comment pourrions-nous chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère? Et nous, mes pauvres pécheurs, quomodo cantabimus? comment pourrions-nous avoir un moment de joie dans un exil si dur et si prolongé, dans un exil qui nous tient éloignés de Dieu, dans un exil où nous pouvons pécher, où nous pouvons nous perdre à toute heure, à tout instant? Quelle peine, ô mon Dieu, que de vous connaître et de vous aimer, et malgré cela ignorer si je suis digne d'amour ou de haine ; languir dans l'espérance de vous posséder, et craindre que vous ne soyez résolu de me priver éternellement de votre aimable présence ! quelle peine, ô mon Dieu ! Je puis mourir à chaque respiration ; à chaque respiration, je puis me damner ; un regard, une pensée suffit pour ruiner trente ou quarante années de mérites, de travaux, de pénitences. O vie malheureuse ! ô mort continuelle ! Etre toujours tourmenté par ses passions, toujours combattu, par les démons, toujours stimulé par les tentations! Jamais un moment de trêve, jamais un moment de repos ! De quelque côté que je tourne mes regards, je trouve des dangers, des pièges, des embuscades par milliers. Je suis à moi-même mon plus grand ennemi ; ce à quoi je tiens le plus est ce qui m'est le plus nuisible ; tout ce qui me flatte peut me perdre ; tout ce qui seconde mes inclinations naturelles contrarie ma vertu. O vie malheureuse! ù mort continuelle ! Tous mes sens sont conjurés contre ma raison, et ils ont promulgué au milieu de mon cœur une loi diamétralement opposée à celle de mon Dieu : c'est une seconde volonté indépendante de ma volonté ; elle veut tout ce que je ne veux pas, elle aime tout co que je déteste, elle désire tout ce que j'ai en horreur. O vie malheureuse ! ò mort continuelle ! Je vous le demande, mes chers auditeurs, qu'est-ce qu'une pareille vie? quel supplice, quel enfer! Que répondez-vous,

mon pauvre pécheur? Au milieu de tant de périls auriezvous le cœur de rire, de vous amuser, de faire carnaval? Ah ! je prévoyais bien que sur un aveugle tel que vous., l'appréhension du danger où vous êtes de vous perdre irréparablement à toute heure n'aurait fait aucune impression.

XI. Venez avec moi, et montons ensemble pour quelque temps sur la cime d'une montagne, d'où l'on puisse découvrir tout l'univers. Saint Cyprien veut étaler à vos yeux toutes les infamies et les turpitudes de nos jours. Regardez de cette éminence la terre qui s'étend à vos pieds comme une vaste plaine, et laissant de côté la foule des hérétiques, des mahométans et des infidèles, c'est-à-dire trois grosses portions du genre humain qui se perdent presque infailliblement, sans espoir ni rémission, plongez du regard au cœur même de la chrétienté : que voyez -vous parmi tant de millions de catholiques, vos frères? que voyez-vous qui ne soit digne de vos larmes et de votre compassion? Le siècle fut-il jamais plus dépravé qu'il ne l'est aujourd'hui? Vit-on jamais plus de luxe, plus de vanité, moins de dévotion, moins de ferveur, moins de piété? Parmi ces personnes de tout rang qui croient en Jésus-Christ, en est-il qui vivent selon les maximes de Jésus-Christ? Voyez, voyez, la multitude innombrable de tous ces gens qui courent, se fatiguent, achètent, vendent et si souvent se livrent aux divertissements, voyez-les aujourd'hui même : quelles folies, quels désordres, quelle crapule ! comme tous, ivres de débauches, profanent leur religion en encensant l'idole infâme de Bacchus ! Combien, selon vous, parmi ces malheureux qui vivent dans un état de révolte contre Dieu? Et cependant personne ne songe à sortir d'un état si dangereux et si déplorable. Voyez au contraire comme ils font succéder les affaires aux plaisirs, comme tous sont préoccupés

de leurs projets terrestres : l'un pense à un procès que lui a suscité son ennemi, l'autre a l'objet d'une passion qui l'absorbe complètement ; celui ci trame une fourberie, celui-là médite une vengeance, cet autre s'afflige d'un revers, l'espoir d'un gain fait courir ce marchand, la crainte de perdre un crédit cause de l'impatience à ce vieillard à la tête chauve; tous finalement tachent de bien s'enraciner dans cette terre, comme si la terre était l'unique but de tous leurs désirs. Et dans le nombre qui est-ce qui pense à la mort, à cette mort inévitable qui doit bientôt l'arracher de ce monde? Qui pense au compte rigoureux qu'il aura bientôt à rendre au juste juge? Qui pense au paradis qui devrait être l'unique objet de nos pensées? Ah! funeste insouciance! ô monde pervers! Remarquez quel désordre: l'innocence ne se trouve plus alliée avec la raison, le vice veut la préséance sur la vertu, les hommes se font gioirò de leurs débauches, les femmes ont perdu la pudeur et la honte, les petits n'ont point de conscience, les grands point de religion ; il en est qui rougissent de paraître vertueux, d'autres n'ont que l'écorce d'une vertu apparente, servant à mieux masquer les vices qu'ils couvent au fond de leurs coeurs. Le monde enfin est un chaos de péchés énormes, de blasphèmes, de médisances, de tromperies, de haines, de malice. Et néanmoins voyez et contemplez en gémissant comme les chrétiens se précipitent en foule dans la tombe, et meurent presque >ous avec leurs habitudes vicieuses, et au comble des illusions ; presque tous sortent de ce monde avec les mains vides de bonnes œuvres, sans avoir rien fait pour satisfaire à la justice divine, rien qui vaille pour l'éternité.

Et vous, mes chers auditeurs, à quoi vous décidezvous? qu'est-ce que votre cœur vous inspire de faire dans un temps si malheureux, où le monde catholique

est comme embrasé des ardeurs du vice et de la volupté, dans un temps où la plupart de vos frères se précipitent en aveugles dans l'abime, dans un temps où le prince des ténèbres par un bouleversement universel a mis toute la chrétienté sens dessus dessous? Songeriez-vous par hasard à rire, à vous divertir, à nouer des intrigues, à danser, en un mot, à fournir un aliment pour développer l'incendie déjà si vaste et activer des flammes si dévorantes ? Jésus, mon Sauveur, en faut-il davantage? Souffrirez- vous plus longtemps tant d'effronterie et d'obstination ? Non, non; décochez vos traits, lancez la foudre de vcs malédictions contre ces rebelles : Vœ vobis, c'est Jésus-Christ qui parle, vœ vobis qui ridetis nunc: Soyez maudits, vous tous qui consumez en vains divertissements tant de belles années, uniquement destinées à assurer votre salut éternel ! Vœvobis, maudits vous tous qui n'êtes touchés ni des péchés que vous avez commis,' ni du danger où vous êtes d'en commettre sans cesse, ni de tant d enormités qui se commettent tous les jours contre votre Dieu ! Vœ vobis, maudits, qui vous estimez heureux et en assurance, tandis que la Sagesse éternelle vous déclare malheureux et en voie de damnation. Vœ vobis qui ridetis, maudits, vous qui vous livrez aux débauches du carnaval, mais deux fois maudits parce que vous vous y livrez en ces jours si malheureux, où l'enfer s'est déchaîné, et où Satan semble avoir reconquis l'empire du monde, en ces jours où les péchés se sont multipliés à l'infini, où l'on ne distingue plus les fidèles des idolâtres, où l'on célèbre sur toutes les places publiques des fêtes indécentes et scandaleuses ! nunc, en ces jours où les anges de la paix pleurent amèrement la ruine de tant d âmes , où Jésus-Christ endure une nouvelle passion et où l'Eternel est irrité contre son .peuple! Maudits donc les pécheurs obstinés et leurs coupables divertissements ! Vœ vobis, oui, mal-

heur à vous, vœ robis! — Malédictions épouvantables !

disgrâce lamentable! vœ funeste qui me glace le sang dans les veines et me fait frissonner d'horreur ! Ah ! mes chers auditeurs, que faire pour nous soustraire à de si terribles menaces? Pénitence, mes frères, pénitence!

Que si parmi vous il se trouve encore des parusans aveugles du carnaval, qui aient horreur de la pénitence et veuillent satisfaire leurs passions, ah! qu'ils jettent un coup d'œil sur Jésus-Christ cloué à l'infâme gibet, et puis qu'ils rient et se divertissent s'ils en ont le cœur. Ecoutez, pécheurs, écoutez, justes, écoutez tous la voix attendrissante de votre divin Sauveur : O vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut dolor meus1. Ames pieuses et tendres, mues par un amour généreux vous vous êtes réunies ici pour compatir à mes douleurs : ah ! si parmi vous il se trouvait quelques coeurs obstinés qui songeassent encore à accroître mes souffrances, je les conjure de jeter les veux sur ces plaies sanglantes : « Considérez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne » : Attendite et videte si est dolor sicut dolor meus!

(lj Tkren 1.12,

SU li" LES PÉCHEURS OBSTINÉS.

Domine, veni et vide. Et lacrymatus est Jesus. Seigneur, venez et voyez. Alors Jésus pleura. S. Joan. 11,34.

I. Que nous répandions des larmes à la mort de nos amis et de nos proches, que nous les accompagnions au tombeau de nos sanglots et de nos gémissements, il n'y a rien d'étonnant en cela; l'origine de nos pleurs est la faiblesse de notre cœur, également disposé et à pleurer et à rire, selon la diversité de ses affections. Mais lorsqu'on voit pleurer celui que, dans sa majestueuse gravité, on n'a jamais vu rire, on est contraint de dire que ses larmes doivent provenir d'une source plus élevée, que ce sont de ces fleuves dont l'origine est cachée. ISotre-Seigneur pleure, dit saint Augustin, pour nous apprendre à faire un meilleur usage de nos larmes : Quare Christus flevit, nisi quia fiere hominem docuit? N otre-Sei gneur pleure, et chacun de ses soupirs nous découvre un grand mystère. Mais quel est donc

(}) Ce discours a été prononcé par saint Léonard dans l'église de riaint-André della Valle, à Rome, le 20 décembre 1750, quatrième il. manche de l'Avent. (Note du Traducteur.)

ce mystère? Je vous 1g dirai : mais auparavant trouvez bon que je supplie mon divin Sauveur d'essuyer ses larmes. Ah! mon doux Jésus, changez les dispositions de votre cœur, et au lieu de pleurer livrez-vous à des transports de joie. Vous venez de voir, pendant cette année sainte, Rome tout entière pénétrée de componction, la capitale du monde chrétien vêtue des livrées de la pénitence ; les rues qui conduisent aux basiliques sont inondées par la foule des pèlerins, touchés et saisis d'admiration à la vue de tant de piété. Et avec quelle dévotion, quelle retenue, quelle modestie sans pareille, le peuple romain ne s'empresse-t-il pas de visiter les cglises désignées, soit en récitant des prières, soit en chantant les louanges du Seigneur ! Tels sont les fruits du zèle incomparable de notre glorieux Pontife, qui lui-même a visité plus de vingt fois les quatre basiliques, et s'est concilié tous les cœurs. Ah! l'année jubilaire de 1750 ne doit pas seulement s'appeler l'année sainte, mais bien l'année trois fois sainte ; car depuis que Rome existe on n'en a point vu de semblable, et peut-être que la postérité n'en verra plus à l'avenir. C'est pourquoi essuyez vos larmes, ô mon aimable Sauveur! — Hélas ! que dites-vous? ici précisément gît le mystère; ce que vous lui proposez comme motif de joie et de jubilation fait tout le sujet de sa douleur. Eh ! quoi, en effet, en présence d'une componction si exemplaire il en est encore à Rome qui persévèrent dans le péché ! Il en est encore qui après tant de missions, aprèstant de conversions, après tant de stimulants à la pénitence, continuent à se livrer au désordre et à l'iniquité et sont pires que jamais! Oh ! quelle obstination diabolique ! Oui, mon Sauveur, vos larmes sont nécessaires ici, car cette race de pécheurs obstinés, récidifs, esclaves de leurs mauvaises habitudes, et qui ne se convertissent jamais, est semblable à cette espece de démons dont

vous avez dit qu'ils ne peuvent être chassés que par la prière et la pénitence : Hoc genus non ejicitur, nisi per orationem et jejunium1. Loué soit donc le Très-Haut d'avoir inspiré à notre saint Père le Pape de prescrire ce triduurn de pénitence ! L'unique but qu'on s'y propose, c'est d'obtenir de la miséricorde divine la persévérance en faveur de tous ceux qui, dans le cours de ce jubilé, sont revenus à Dieu avec tant de ferveur et de contrition, et la conversion du petit nombre de ceux qui ne se sont pas convertis, ou qui à peine convertis, entraînés par leurs mauvaises habitudes, sont déjà retombés dans le vice. Je veux enfoncer dans le cœur de ces récidifs habitudinaires deux clous perçants qui formeront les deux points de mon discours. Les voici: un pécheur croupissant dans l'habitude du vice se convertit très-difficilement, — parce que sans un miracle de la miséricorde de Dieu il ne saurait se convertir, premier point; — parce que Dieu ne voudra pas faire de miracle pour le convertir, second point. — Vous allez donc, mon père, nous renvoyer découragés, à moitié désespérés ? — Non, mes frères, non ; je veux, au contraire, vous renvoyer tous consolés. Sachez donc que mon habitude est de resserrer d'abord le cœur par la crainte, pour le dilater ensuite par l'espérance. Venez au triduurn, c'est-à-dire aux exercices qui auront lieu demain, mardi et mercredi, venez-y avec la ferme résolution de vous donner tout à Dieu, et j'ai la plus entière confiance que vous vous convertirez ; dès lors, vous aurez recouvré la paix et le bonheur. Que si, malheureusement, quelques-uns parmi vous allaient s'obstiner dans le mal malgré tous les avertissements, qu'ils emportent, comme une épine enfoncée dans leur cœur, cette terrible vérité : que vouloir persister avec obstination dans une habitude

(1) MaUh. 17, SO.

criminelle, c'est la même chose que vouloir obstinément se précipiter en enfer. Oh ! oui, ici, je le répète, ô mon divin Sauveur, ici vos larmes sont bien nécessaires : Domine, veni et vide. Et lacrymatus est Jesus. Je commence.

PREMIER POINT

II. Entre toutes les créatures visibles, la plus noble c'est l'homme; la portion la plus noble de l'homme, c'est l'âme, et les puissances les plus nobles de l'âme sont l'entendement et la volonté. Or, ce sont précisément ces facultés qu'un pauvre pécheur récidif et consuétudinaire, esclave d'habitudes criminelles, tient comme enlacées et enchaînées. Comment donc voulez- vous qu'il se convertisse sans un insigne miracle de la miséricorde de Dieu? Douteriez- vous de cette impossibilité? Examinons le cas en action, et voyons d'abord l'aveuglement où l'intelligence est plongée. Qu'on m'amène un de ces habitudinaires; le voici: Lève la tête, malheureux, et dis-moi, comment t'es-tu réduit à un état si déplorable? comment se fait-il que tu sois si enraciné dans le vice ? que tu vives sans crainte de Dieu, sans respect pour tes semblables, ne songeant qu'à assouvir tes passions ? Tu n'as de sentiment, de regard, de parole, de pensée que pour le péché : In peccatis natus es totus1. — Si vous voulez le savoir, interrogez ceux qui l'ont connu dès sa tendre enfance : ils vous diront que c'était un enfant pieux, d'une conscience très-délicate, fréquentant régulièrement les sacrements, vivant parfaitement bien ; mais survint une violente tentation, une rencontre imprévue, une occasion dangereuse, que sais-je ? Il tomba dans le piège. Vous pouvez penser avec quel frémissement il commit ce premier péché, avec quelle

(1) Joan. 9. 24.

crainte que le soleil même en eût connaissance ; il serait mort de honte si le fait fût parvenu aux oreilles de ses parents. Aussi eut-il soin de fermer à tout prix la bouche à ses complices, et surtout de tenir la sienne fermée aux pieds du confesseur: il cacha ainsi pendant des années et des années ce premier péché honteux commis dans les jours de son enfance. Dans le principe, il éprouvait de terribles remords de conscience, ii tremblait comme une feuille au moindre souffle, il frissonnait à chaque coup de tonnerre, et, comme un cerf blessé, emportait partout sa crainte avec lui. Mais à présent, il n'en est plus de même : il dort, il mange, il se moque de ses frayeurs d'autrefois, en disant : Eh ! que m'est-il donc arrivé de fâcheux ? la foudre ne m'a nullement frappé et la terre ne m'a point englouti : Peccavi,... quid mihi accidit triste1 ? Il s'enfonce clans lé péché, U s'y vautre, il s'y perd ; il pèche, et il s'en fait gloire ; li pèche, et il en tire vanité ; il pèche et il s'en réjouit : l'appétit s'est changé en faim , la faim en fureur, la fureur en nécessité, la nécessité en habitude, l'habitude en nature. Bien plus, le péché, qui est la mort de 1 ame, est devenu en quelque sorte la substance même de l'âme, et l'on va jusqu'à regretter de n'avoir pas débuté plus tòt dans la carrière du vice, jusqu'à rougir, comme d'une faiblesse, de n'oser pas commettre avec plus d'effronterie encore le mal dont on est si fier et dont on se vante tant : Lœtantur cum maie fecerint et exultant in rebus pessimis'2. Allez-vous-en maintenant convertir un pécheur de cette espèce sans un insigne miracle. — Mais, grand Dieu ! comment cela se fait-il, mon pauvre pécheur? d'où est venu un changement si étrange? Pourquoi donc dans le principe tant de frayeur du péché, et aujourd'hui tant de paix, tant de sécurité? — La

(1) Ecoles. 5, 4. (2) Prov. 2, 1 1.

raison, je vous la dirai bien, la voici : c'est qu'ayant accumulé ténèbres sur ténèbres, son esprit s'est trouvé plongé dans une nuit profonde, il s'est familiarisé avec le péché par une habitude invétérée, il a perdu la connaissance de Dieu, de l'éternité, delà malice du péché, en un mot, parlons clairement, il a perdu la tête, il est devenu aveugle d'esprit. .Aussi longtemps que sa malice était, pour ainsi dire, à l'état d'enfance, les lumières de la raison et de la foi l'avertissaient que ce contrat était usuraire, que cette liberté dégénérait en licence, que l'attachement à cette créature était criminel; mais une fois que de simple pécheur il fut devenu un habitudinaire, les impudicités les plus révoltantes lui ont paru pure fragilité, les injustices une industrie, les blasphèmes une affaire de ton, les fréquentations une mode. Etquelle est, encore une fois, la cause de cet épouvantable changement? Saint Thomas de Villeneuve vous répondra, comme je l'ai fait, que tout cela vient de ce qu'il est aveugle d'esprit : Quia Zumine amisso judicii, in aliam degenerasti naturam : ayant perdu la lumière de l'entendement, notez bien ces mots, il a dégénéré et pris une autre nature. Vous voyez maintenant si j'ai raison de dire qu'un pécheur habitudinaire est un pécheur à peu près désespéré, et qu'on ne peut attendre sa conversion que d'un grand miracle.

III. Quelle misère! quelle déplorable extrémité! Lo pécheur enfoncé dans l'habitude du vice arrive donc au point que son état soit quasi-désespéré, comme si son mal était sans remôle? — C'est ainsi, et si vous en voulez savoir la raison, l'Esprit-Saint vous l'assigne dans les Proverbes : Impiits curii inprofundum veneri t peccatorum, contemnit ' : Lorsque l'impie est pris dans les filets d'une mauvaise habitude, il secoue sa chaîne comme

(1) Pro* is, 3.

TOUR LA CLOTURE DE l' ANNE E JUBILAIRE. 419

une bête feroce, et méprise tout conseil salutaire. Combien d'années y a-t-il que ce malheureux vit d'usures, de gains illicites, et s'engraisse du bien mal acquis? Combien d'années qu'au scandale du voisinage il entretient cette liaison criminelle, fomente des haines et des rancunes, et se déclare l'ennemi juré de Dieu et du prochain? Essayez de le ramener par une correction charitable dans le sentier de la vertu : Contemnit, il se moque de vous. Montrez-lui l'enfer ouvert : Contemnit, il le traite de fable. Représentez-lui la gravité de l'outrage qu'il fait à Dieu par ses rechutes continuelles : Contemnit, il vous tourne le dos. Dites-lui que Dieu, irrité de ses résistances, fera éclater sa justice par des calamités, des disgrâces, des maladies : Contemnit, contemnit, contemnit ; il méprise tout, et vos avertissements ne font que redoubler sa fureur et lui inspirer larésolution de se liguer plus étroitement avec le vice. — Et d'où peut venir une pareille insolence? — Ne vous en étonnez pas : il est aveugle, aveugle d'esprit ; il vit sans plus éprouver aucun remords de conscience, non plus que si pour lui il n'y avait ni Dieu, ni paradis, ni enfer. Or, dites-moi, s'il vous plaît, quelle fin on peut attendre de ce misérable aveugle ? Jugez-en par ce qui est arrivé naguère à un personnage d'un rang très-distingué, qui, après avoir été plongé pendant de longues années dans toute espèce d'iniquités, se moquait encore, à la dernière extrémité, des exhortations du prêtre, et ne voulait pas entendre parler des sacrements. Son chapelain vint enfin lui faire entendre qu'il n'avait plus que peu d'instants à vivre, et l'engager à les consacrer à Dieu par un sincère repentir et une bonne confession : " Quoi! vous aussi, lui répondit-il avec un sourire satanique, vous venez me casser la tête avec ces balivernes? » et il détourna la tête avec dédain; mais au même moment il expira. Ah ! quelles affreuses ténèbres obscur-

cissent l'intelligence des pécheurs habitudinaires, lorsque devenus complètement aveugles, ils vivent comme des athées, sans jamais élever une penséa vers le ciel ! C'est de ces malheureux que le prophète Osée affirme qu'ils ne penseront point de revenir à leur Dieu : Non clabunt cogitationes suas, ut revertantur ad Deum suum1. Que Dieu les renverse du poste qu'ils occupent, qu'il les châtie tant qu'il voudra, vous les verrez bien confus, mais non contrits ; humiliés, mais non humbles ; flagellés, mais non pénitents ; parco qu'ils ont perdu l'intelligence. Ne connaissant plus le danger de leur position, ils ne se convertiront pas sans un grand miracle; ils n'auront pas même la pensée de se convertir, ce qui est pis encore : Non dabunt cogitationes suas, ut revertantur ad Deum suum. Hélas ! je m'épuise à pure perte ce soir, et je crains bien d'être obligé de dire àia fin de ce sermon ce que répondit un jour Diogene à quelqu'un qui lui demandait ce qu'il faisait, tandis qu'il essayait de corriger un pécheur d'habitude par une admonition fraternelle : « Je lave un Maure, » dit-il : ufâthiopem lavo. Je devrais en dire autant : yEthiopem lavo, car de même qu'on a beau laver un Maure, il ne changera pas de couleur sans un véritable miracle ; ainsi un homme habitué au vice ne se convertira pas sans un grand miracle de la miséricorde divine : « Si un Maure peut changer sa pe.m, c'est l'Esprit-Saint qui parle, si un Maure peut changer sa peau, vous aussi vous pourrez faire le bien après avoir appris le mal : » Si mutare potcst Aïthiops pellem suam,... et vos poteritis benefacere , cum didiceritis malum12. Allez maintenant mettre en doute s'il est difficile ou non à un habitudaire de se convertir, après que l'Esprit-Saint a parlé en termes si clairs etsi précis. Malheur à vous, esclaves d'habitudes

(l)Os. 5, 4. (1) Jarm. 13, 23.

■vicieuses ! malheur à vous qui avez mis les pieds dans les filets des mauvaises habitudes ! malheur, malheur à vous ! IV. Mais doucement, mes frères, vous vous étonnez de la grande difficulté qu'éprouve à se convertir un pécheur enfoncé dans l'habitude du vice, à cause de sa cécité intellectuelle, ou de ce fatal bandeau qui lui couvre les yeux et l'empêche de voir le danger de son état. Mais pour moi, je suis bien plus effrayé de cette pierre qu'il porte dans la poitrine, je veux dire de ce cœur endurci dans le mal, de cette volonté pétrifiée dans le vice, et qui n'a plus même la force de se soustraire au danger. C'est en effet le sentiment bien fondé de saint Bernard, que pour arracher une àme à des habitudes criminelles il ne faut rien moins que le bras de la toutepuissance de Dieu, un secours extraordinaire et tout spécial de son infinie miséricorde. C'est pourquoi je voudrais, si vous me le permettez, vous faire toucher au doigt la dureté de cette pierre qui accable les pauvres consuétudinaires, et leur rend la conversion moralement impossible. Pour aller au fond de la question, appuyonsno'us sur les enseignements de la physiologie et de la morale. L'une et l'autre posent ce principe incontestable que les mœurs suivent le tempérament : Mores sequuntur temperamenta. Donnez-moi un tempérament de feu, riche en esprits vitaux et subtils : vous le verres prompt, agile, actif en tout ce qu'il entreprend ; il ne peut se tenir en repos, on dirait qu'il bondit sur terre. Qu'un caractère semblable essaie d'agir posément, lentement, avec flegme : il le fera deux ou trois fois, non sans peine, mais habituellement, c'est impossible : l'ardeur qui le dévore ne le lui permet pas. Donnez-moi, au contraire, un homme froid et lymphatique : vous le verrez dormir debout, tant il est lent et pesant dans ses mouvements ; il n'en finit pas ; vous avez beau le secouer et l'exciter, vous ne lui ôterez jamais sa nonchalance.

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Donnez-moi un tempérament sombre et mélancolique : vous le trouverez toujours plein de soupçons ; un tempérament vif et sanguin : il est versatile et tourne à tout vent comme une girouette, changeant de sentiment et d'avis cent fois sur une heure. Or, il est incontestable que de bonnes habitudes parviennent à corriger en partie ces constitutions, mais à les changer tout à fait, jamais ; bien plus, la grâce elle-même doit s'accommoder doucement au naturel de chacun. De là vient que dans les naturels doux, comme un saint François de Sales, la sainteté vous apparaîtra douce et suave; dans des naturels ardents, tels que saint Dominique, saint Ignace, elle est tout feu et zèle; dans les naturels lymphatiques, tels qu'étaient la plupart des anachorètes, elle a quelquechose de sauvage, si j'ose le dire, elle recherche le silence et la solitude. C'est que la constitution physique a une influence telle que, sans óter la liberté, elle incline cependant avec force la volonté de son côté ; vous en convenez vous-mêmes : lorsque vous vous sentez esclaves de quelque passion, bien souvent il vous arrive de dire : « Je suis ainsi fait, mon penchant est tel, j'ai contracté ce vice dans le sein de ma mère, c'est mon faible. - Que voulez-vous exprimer par là, sinon une certaine impossibilité d'agir en sens opposé ? Ainsi vous m'accordez tout ce que je viens de dire, n'est-ce pas? Lahsez-moi maintenant formuler mon argument. Un tempérament sanguin et mou, par exemple, a peine à se contenir, parce qu'il est naturellement enclin à la volupté, n'est-il pas vrai? Or, si à cette inclination naturelle vous ajoutez l'habitude des plaisirs deshonnêtes, comment vous contiendrez-vous? commuât seivz-vous chaste? J'en demande pardon aux philosophes et aux théologiens ; ils ne montrent pas toute la force de la mauvaise habitude en allirmant simplement que c'est une seconde nature ; ce n'est pas assez dire. Pour moi,

je ne crains pas d'avancer qu'une mauvaise habitude, régulièrement parlant, est une seconde nature renforçant la première, une inclination plus forte surajoutée à une autre, qui l'était déjà. Si vous ajoutez une pente à une autre pente, qu'avez- vous ? un précipice. Et si à un penchant naturel vous ajoutez un autre penchant, fruit d'une mauvaise habitude, qu'avez-vous ? une quasinécessité. C'est saint Bernard qui vojs le dit : Actus crebro peccandi consvetudinem parit , consuetudo quasi agendi necessiiatem, nécessitas impossibilitatem, impossibilitas desperationem, desperatio damnationem. Remarquez, pécheurs habitudinaires, remarquez cette pente rapide par laquelle vous descendez en enfer. Notre nature est déjà gâtée, un premier péché la gâte encore davantage; si vous multipliez les péchés, l'habitude s'engendre; la mauvaise habitude forme une, espèce de nécessité, la nécessité rend le retour sur soimême moralement impossible; l'impossibilité vous óte à vous-même l'espoir de vous amender, et le désespoir vous pousse en enfer, si Dieu, par un insigne miracle de sa miséricorde particulière, ne vous tend la main pour vous retenir. Malheureux consuétudinaires, cette habitude criminelle que vous avez contractée est une chaîne que vous traînez aux pieds, une chaîne qui vous rend esclaves de Satan et vous met dans un état de damnation anticipée.

V. Allons! allons! le mal n'est pas aussi grand que vous le dépeignez, reprend un consuétudinaire; je sais qu'il est toujours en mon pouvoir de dire : je veux, et cela me suffit. Quand la volonté, qui est libre, veut sérieusement une chose, il n'y a montagnes de difficultés si escarpées qu'elle ne surmonte. — Celui qui tient ce langage a une haute idée de sa volonté, preuve qu'il la connaît peu et qu'il en use encore moins. « Je sais me commander, » disait un prince de nos jours, à un de

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ses ministres. » — « Je ne doute pas, prince, reprit celui-ci, que vous ne sachiez vous commander; l'important, c'est de savoir vous obéir. » — Je dis la même chose à ce pécheur d'habitude, et je m'appuie sur l'expérience de saint Augustin : Je remarque en moi-même, dit cet illustre docteur, un désordre monstrueux, et j'en cherche la cause : linde hoc monstrum et quare istudi Ce désordre, le voici : Imperai animus corpori , et statim paret ; imperai animus sibi, et resistit : l'àme commande au corps , et il obéit incontinent ; qu'elle ordonne que la main se meuve, et la main se meut; que le pied marche, et le pied marche; que la tête tourne, et elle tourne : l'obéissance est si prompte qu'on peut à peine distinguer l'exécution du commandement, et cependant le corps qui obéit n'est, pas la volonté qui commande. Au contraire , la volonté se commande à elle-même, elle se commande de vouloir : imperai ut relit ; et quoique ce soit la même faculté qui donne et reçoit l'ordre, elle n'obéit pas : nec facit tamen. Quelle chose étrange que cela ! Commander, c'est vouloir ; refuser, c'est ne pas vouloir. Si la volonté commande, elle veut donc; si la volonté refuse, elle ne veut donc pas, et si elle ne veut pas, pourquoi commande-t-elle? et si elle veut, pourquoi refuse-t-elle? Et si elle commande et refuse en même temps, comment veut-elle et ne veut-elle pas tout à la fois? Quel amas d'excentricités et de contradictions! Unde hoc monstrum et quare istud ? Oh ! je le comprends, continue saint Augustin : il n'y a rien là de si étrange, c'est l'infirmité de notre volonté : Non monstmm partim velie, partim nollc, stsd œgrUudtt animi est. 11 eri est ainsi : notre pauvro volon'é, affaibLe par l'habitude dont elle est esclave, n'a plus la force de dire généreusement, je le veux, et celui-là s'abuse étrangement qui se vante de pouvoir le faire. Sa volonté malade, helas! est tellement domi-

née par l'habitude qu'elle ne voudra pas, ou, si elle veut, ce sera une velléité stérile et inefficace; la malheureuse se trouve enlacée, et de même que le ver à soie élabore, du fil qu'il tire de ses entrailles, la prison .qui l'enferme, ainsi notre âme se forme, de ses propres actes, la chaîne de l'habitude, dont le démon se sert pour la tyranniser et l'entraîner à sa suite. Augustin fut longtemps retenu par ces liens, et, courbé sous ce joug accablant, il s'en allait gémissant et soupirant : Vincere consuetudinem dura pugna : « Que c'est une lutte pénible que d'avoir à vaincre une habitude ! » Voulez-vous en avoir la preuve? ordonnez à un de ces consuétudinaires de renoncer à cette fréquentation coupable, de restituer ce bien mal acquis, de se réconcilier; il ne dira plus : je le ferai, je verrai ; il ne dira plus : j'en ai encore le temps ; il ne dira plus : je ne veux pas f mais il dira d'une manière absolue : je ne le puis pas, c'est impossible ! Homme naturellement emporté et que l'habitude de la colère a rendu si irritable qu'on croirait que vous avez du soufre dans les veines, puisqu'à l'a moindre contrariété vous vous échauffez, vous criez, vous vous échappez en paroles et en actions, de grâce, un peu plus de flegme ! — Je ne le puis pas, mon père, c'est impossible ! — Blasphémateurs du saint nom de Dieu, mettez un frein à votre langue, au lieu de vous emporter si aisément contre le ciel : — Je ne le puis pas, mon père, je ne le puis pas! — Joueur, renoncez a cette indigne passion pour le jeu, qui cause la ruine de votre famille : — Je ne le puis pas, mon père, je ne le puis pas ! — Femme vaine, qui dépensez tant d'heures devant un miroir, et qui ne rougissez pas de paraître en public avec une mise si indécente, de grâce, un peu plus de modestie : — Je ne le puis pas, mon père, je ne le puis pas. — Jeune débauché, finissons-en avec ces maudites intrigues, sortez une bonne fois de cette mai-

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son, et n'y remettez plus les pieds : — Je ne le puis pas, mon père, c'est impossible ! — Comment, je ne le puis pas? N'avez-vous pas le libre arbitre? — Mon libre arbitre est lié, enchaîné. — Comment, .lié? comment, enchaîné ? par qui ? — Non ferro alieno, sed meo, ferrea, voluntate : « Elle l'est, non par une chaîne étrangère, mais par ma volonté de fer. » L'aveu est de saint Augustin. Ma longue habitude du péché, ajoute-il, m'entraînait à de nouveaux péchés. La nature, la mauvaise habitude et le démon, formant un triple lien, me faisaient pécher malgré moi; je voulais et je ne voulais pas, et, entraîné par l'habitude, je péchais : Vincere consuetudìnem dura pugna : Oh ! qu'il est dur d'avoir à lutter contre l'habitude ! Tirez-vous maintenant de ces filets sans un grand miracle.

VI. Mais il y a quelque chose de plus monstrueux encore, c'est que le consuétudinaire pèche non-seulement par force, mais même avec le dégoût de son péché. Il est certain que celui qui pèche le fait par goût, et cependant la mauvaise habitude entraine à pécher sans goût, voire même à pécher avec dégoût de l'action criminelle. Voyez ce joueur : il n'a d'abord cherché dans le jeu qu'un honnête passe-temps ; le jeu avec le temps est devenu de récréation un usage, puis une occupation, ensuite une habitude et en même temps une nécessité. Il joue, à la vérité, mais avec fureur, avec dégoût et à contre-cœur. Il maudit cent fois le jeu, tout en jouant; il jette ses cartes avec dépit, puis les reprend et joue encore; il jure et fait serment qu'il ne jouera plus, et il se remet à jouer ; il fait vœu de ne plus jouer, son confesseur lui interdit le jeu, et il joue toujours. Il est entraîné au jeu, non par l'appât du gain, car il perd toujours; non par le plaisir, car il ne fait que se tourmenter; non par ses compagnons, car c'est lui qui les cherche et les excite; il y est entraîné uniquement par

la force de l'habitude. Ainsi encore ce buveur est porté à s'enivrer, même sans goût, pour la boisson ; ses parents s'indignent, le médecin gronde, tout le monde se scandalise, et malgré cela il boit et s'enivre. Cette femme habituée à la vanité est portée à se parer et à s'embellir, malgré sa vieillesse et ses rides ; tandis que les parures et les ajustements, loin de la rendre plus belle, ne font que l'enlaidir, et lui attirent plus de moqueries que d'éloges, elle aime à se parer et à s'orner. « Misérable fragilité! s'écrie saint Bernard; même sans démangeaison de la concupiscence, sans désir violent, en vertu de l'habitude seule, on est entraîné au mal : « Miseraoilis fragilitas! sine pruritu concupì scentiœ, sine impetu desidera, sola consuetudine trahitur ad illicita. Le saint docteur ne dit pas qu'il court au péché, mais bien qu'il y est entraîné, trahitur, par l'habitude. Hélas!' encore une fois je perds mes peines ce soir à laver un Maure, sEthiopem lavo; l'enfer se remplit de victimes de la mauvaise habitude, qui, excitées par les salutaires remords de leur conscience à en secouer le joug dégradant, ou bien y sont insensibles, ou bien sont tellement affaiblis par leurs chutes réitérées, que leurs efforts ressemblent à ceux d'un moribond : il essaiera de se soulever un peu, et trop faible il retombe aussitôt de tout son poids, comme s'est si bien exprimé saint Grégoire-le-Grand : Conatur et labitur. Or, que dire d'une âme qui se trouve dans un état si déplorable, gémissant sous le joug d'une mauvaise habitude? quel pronostic dois-je tirer de son salut éternel? Il faut bien que je le dise, et à moins d'avoir un cœur de pierre, que je le dise en pleurant : une âme esclave de l'habitude, ayant perdu la lumière de l'intelligence, n'est plus capable d'apprécier son mal ; une âme qui n'apprécie pas son mal, ne saurait avoir la volonté de le détester; donc, par une conséquence fatale, une âme en cet état, sauf

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un grand miracle de la miséricorde divine, ne cessera de se vautrer dans le bourbier de ses iniquités ; donc elle ne cessera de vivre sous la tyrannie de ses infâmes passions, de ses attachements déréglés, de ses criminelles prévarications. Par conséquent, disant un éternel adieu au ciel, à Jésus-Christ, à la bienheureuse Vierge Marie et à tous les saints, elle refusera de se convertir et se perdra éternellement. C'est ce qui arriva dans cette ville même de Rome, lorsque j'étais encore jeune étudiant au Collège Romain. Un consuétudinaire se trouvant à l'article de la mort refusait de se confesser. Les pères spirituels les plus expérimentés essayèrent de le convertir, et ne purent en obtenir autre chose que ces paroles désespérantes : « Je suis perdu, je suis damné; il n'y a plus de miséricorde pour moi. » On lui proposa les plus puissants motifs de confiance, l'infinie miséricorde de Dieu, les mérites immenses de la passion du Sauveur ; tout fut vain ; on n'en put tirer que les paroles épouvantables que nous venons de rapporter : « Je suis perdu, je suis damné ; il n'y a plus de miséricorde pour moi. » Et il expira en réprouvé avec ces paroles sur les lèvres. Ah ! soj'ez-en bien persuadés, le consuétudinaire, encore qu'il ne mourrait pas de mort subite, violente ou tragique, comme il arrive trop souvent, encore qu'il eût le bonheur, au moment de la mort, d'être assisté par un prêtre et de recevoir les sacrements, néanmoins abusera de tout avec un désespoir diabolique, et s'il a vécu en brute, il mourra en brute; s'il a vécu en turc, il mourra pis qu'un Turc.

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